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Au canal, Marie-Laure Hurault, images de Frédéric Khodja (publie.net)

Livre baigné d'irréalité, de visions et d'apparitions. Une barque et un corps disparaissent. Glissent et se dissipent dans un souvenir. Ceux qui s'en approchent sont engloutis, ont l'épaisseur fumeuse des fantômes, telles ces volutes de brume qui enroulent nos regards. Le canal se pare d'un voile de songes et de mystères qui démultiplie sa réalité.
Mais qu'est-ce qu'un canal au juste ? Un artefact, un aménagement, l'anti-nature par excellence qui se prend pour un fleuve. Une voie d'eau artificielle qui peut servir au drainage et à l'irrigation, au transport, à l'invention de récits qui sont autant de pièces d'un puzzle sans fin. 


Dans ce livre tout en reflets de réel, le canal semble jouer le rôle de miroir, interface entre les vivants et les morts, lieu intermédiaire pour les perdus, comme le symbole d'un passage sur terre. Ceux qui en parlent le plus sont ceux qui croient les racontars, ceux qui préfèrent rester à distance respectable. Le canal fonde sa propre loi du silence. Et prendre le risque d'y flâner, c'est accepter la possibilité de s'y perdre. Devenu territoire des marges, laissé aux SDF et alcooliques, le canal a pourtant connu la gloire pendant la révolution industrielle. Il est devenu un lieu de perdition et de réclusion qui dévoile ses plis à l'écart des villes. Les contes prennent racine dans les "zones troubles de la vie", là où l'ombre peut s'enraciner pour mieux se dissiper. Un miroir que l'on peut traverser comme un encadrement de porte. C'est l'image d'un saut dans le grand vide. Un saut de l'ange ?
Le passé revient sous la forme d'images insituables : un pont, une pharmacie, une douleur au genou, un chapeau qui flotte. Une fois qu'un homme a été tué, il faut se mettre "en partance". Vertige du dépaysement, vestiges d'un monde qui a chassé le bruit pour se repaître d'un silence inquiétant, seulement perturbé par les doux remous d'une eau calme. Reflets et multiplicité des regards font sourdre la violence, toujours neutralisée par l'ambiance cotonneuse. Quand on croit que le récit tant attendu arrive enfin ("Écoute, Nina, c'est bien simple, je vais tout te raconter"), la seule présence du canal, qui observe et scrute, muet, contribue à semer le doute. De là un souffle qui devient court, un rythme de plus en plus rapide et irrégulier, comme si l'on jouait sa vie alors que les mots ne disent rien d'autre que nos façon de fuir, notre envie de nous jeter dans le gouffre. Le canal dessine une peur et, de façon plus générale, ce qui nous hante. Dans un dialogue du présent et de l'absent, des vides et des pleins, de l'inertie et de l'échappée, l'autrice multiplie les possibilités d'un récit cohérent sans jamais en faire l'horizon définitif. Elle préfère les strates de silence et les couches de on-dit, ce que la mémoire restitue, compose et recompose partiellement. Car l'essentiel se situe plutôt dans les bégaiements, ce qu'on balbutie et ce qu'on oublie. Par l'écriture, donc, sonder les limbes, c'est-à-dire aller à la rencontre des ombres, partir à la découverte des confins. Faut-il alors s'arrêter ou continuer la promenade au risque d'un impossible retour ? Partir pour ne jamais revenir ? Il faudrait demander à l'homme du canal, gardien du passé, dépositaire d'un sens qui ferait danser l'obscurité.

Joli livre sur les saccades de la mémoire et les âmes damnées, tout en contrastes, tout en textures de lumières et de matières, d'une belle douceur. À l'image des photographies en noir et blanc qu'on croit pourtant colorées, qui viennent étoffer la mythologie du canal sans figer son devenir. Car, au fond, de quoi parle-ton ? De l'eau et des rêves.
                                                                                                                                                  
Au canal, Marie-Laure Hurault & Frédéric Khodja, septembre 2019, publie.net, 170 p., 15€.

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