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Des Oloés, Anne Savelli (Publie.net)

Pour qui aime lire et écrire, Des Oloés d'Anne Savelli est une matière féconde. Recueil de textes qui décrivent des espaces élastiques où lire où écrire. Une bibliothèque, une chaise, une baignoire, un train, un divan de musée, un sous-sol, un arbre, une butte, un abribus, une balançoire, litanie de lieux encore à inventer. Car l'oloé est peut-être fixe mais déclenche le mouvement : de la pensée, des mots, d'un acte. Le lieu, soumis au chaos ou à l'harmonie, voué au silence ou brouillé par les bruits, fait naître une matière. Inspire pour mieux expirer. Un espace, un meuble, un objet détourné, tout est oloé pourvu qu'il féconde un truc. Des endroits faits pour ça ou pas. C'est à notre imagination de les créer, pour se les approprier.



Moins un inventaire qu'une façon de s'inscrire dans l'acte, de s'y perdre, de s'y abandonner et il faut alors voir ces oloés comme des lieux où l'on expérimente. Comme des pauses pratiques destinées à celui qui écrit, des ateliers sont proposés : s'installer dans les lieux les plus propices et voir ce qui parasite, se placer dans un lieu rétif où des gens travaillent et circulent et se l'approprier par fragments. Revenir des années plus tard et observer ce que le texte a produit. J'ai beaucoup aimé celui-ci : sortir sans smartphone un jour de rdv. Noter tout ce qui se passe, événements, émotions, conversations, ennui... Le recueil s'achève sur des oloés d'auteurs. Les captures d'écran d'Olivier Hodasava qui habite littéralement Internet, le #journaljardin de Lucien Suel, l'exosquelette  de Juliette Mézenc ou les instants de relâche de Thierry  Beinstingel dans la banalité du quotidien des personnages de Murakami. 
Fécond et passionnant, chaque page invite à se retrouver, se questionner, à inventer et imaginer des espaces de médiation narrative. Comment un instant, une pensée, une observation, un morceau de réel devient une phrase, un paragraphe, un texte ? Un livre de tentatives, d'expériences, de mises en récit. Magie de la possibilité de faire écriture. Des lieux où l'on s'isole pour communiquer avec le monde. C'est peut-être l'idée reçue la plus fausse, la solitude de l'écrivain. Il écrit pour se relier aux autres, tisser les espaces d'une compréhension commune, bâtir les ponts d'un plaisir partagé. Mais surtout, un oloé traduit un manque, une fuite, une impuissance à saisir tout à fait, le découragement dans la quête du lieu parfait. Je me rappelle n'avoir jamais été aussi productif qu'un samedi matin à Paris, assis dans un Mc Donald's peuplé de soiffards, de SDF, d'âmes esseulées, où déambulait un escadron de pompiers après une intervention. Le trafic était lent, les oiseaux piaillaient fébrilement, la journée débutait mollement. Et pourtant.
Je cherche les envols d'oiseaux, les traînées de condensations qui balafrent le ciel, les avions qui décollent ou atterrissent. Je cherche les jours de pluie, les couchers de soleil et les rares visions crépusculaires.

Mon Oloé est une pratique répétée, heureuse ou ennuyeuse, d'une évidence plastique. C'est un art, celui d'habiter et de se laisser traverser. C'est le lieu du mouvement par excellence mais on y est immobile, élan contradictoire de l'homme et de la femme assis qui, pourtant, bougent en cadence, au rythme de leur envie d'avancer ou de contempler. Musarder à deux roues facilite et encourage l'exercice de penser, libère le dialogue. Mais je suis bien embêté car, à y réfléchir, si un oloé est un lieu pour lire et écrire, le faire sur un vélo, ma petite reine, paraît improbable. La main gauche sur une cocotte, le corps en équilibre instable, la main droite qui tient un poche des Frères Karamazov, dont la lecture est rendue malaisée par les cahots subtils mais ininterrompus de l'asphalte. Et l'attention qui ne porte plus sur les dangers de la route mais bien sur un roman russe du 19e siècle. Non, le vélo est plutôt un état d'esprit, un mode de vie, une culture, un lieu pour écrire. Pour lire ? Oui, un géographe lit les paysages, le cycliste les ressent dans une interaction visuelle, olfactive, sonore... Un lieu pour écrire ? Un stylo à la main, les jambes qui moulinent ? Je n'ai jamais essayé.
J'écris depuis peu, au sens littéraire, ou du moins j'essaye, peut-être en vain. Et écrire, ça n'est pas seulement taper sur un clavier ou poser des mots à l'encre sur le papier. C'est d'abord, me semble-t-il, faire naître les pensées sans intention, les laisser venir à nous, se laisser traverser par quelque chose. Tout sportif connaît cette sensation de mieux sentir et mieux penser, pendant et après l'effort. Un effet chimique de la machine à endorphines. Peut-être. Et tant mieux. Le cycliste aimante les idées comme la pente aspire les corps. En roulant sans moteur, à hauteur d'homme, à quelques kilomètres-heures, on trouve des réponses qu'on ignorait chercher. Un torrent de questions et de paroles silencieuses s'empare de votre cerveau, le tout en continuant à rouler, guiboles qui pistonnent comme l'esprit turbine. Le pédalage fixe la substance et donne du sens, une matière d'abord informe, comme un bouillon de mots. La répétition des cycles, qu'on le veuille ou non, filtre alors les bonnes et les mauvaises idées dans une tension avec le projet d'écriture, au contact des paysages et du relief qui dictent le tempo.
Me concernant, les mots et les phrases qui pourraient finir dans un livre sont d'abord et toujours des pensées un peu bordéliques, qui viennent au compte-goutte. Géniales parfois, pitoyables souvent. Sont-elles les mêmes si l'on roule dans une vallée monotone du pays de Caux, dans les plaines camuses du Blésois ou sur les pentes sacrificielles du Galibier ? Sans doute pas. L'intensité, la pénibilité de l'effort, l'heure de la journée, la chaleur... Le temps qui passe — les chiffres sur le GPS —, filtre les mots qui, assemblés, dessinent de possibles phrases. Impossible de les noter pourtant, fichtre, je pédale et je tiens à la vie ! Mais rien de grave, la magie de mon oloé s'exprime. Les pensées, éclaircies et intensifiées par l'exploit physique, ne sont jamais aussi lumineuses qu'une fois à l'arrêt, de retour de ma séance, au repos, dans la solitude et le silence d'un garage froid. Je me suis retrouvé avec moi-même, me suis perdu. Je peux désormais abandonner ces idées sur une page blanche. Je grimpe les marches une par une, m'installe devant un clavier de Mac, ni muet ni cannibale, et j'aligne les mots qui ruissellent comme la sueur sur le sol, pluie féconde sur la potence de mon oloé. Mon voloé. 
                                                                                                                                                         
Des oloés, Anne Savelli, publie.net, mai 2020, 140 p., 14€

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