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Blague, Yànnis Palavos (Quidam)

Vous le savez, on aime le genre de la nouvelle sur L'Espadon. Les Vies conjugales de Bernard Quiriny, avec ses dérapages fantastiques et son ton joueur, nous avait convaincus. On quitte cette fois-ci le giron francophone pour se tourner vers l'Olympe avec ce recueil grinçant et tranchant, intitulé Blague et signé de l'auteur grec Yànnis Palavos, où les morts ne sont pas rares, où le comique le dispute à l'absurde, dans un va-et-vient incessant entre un goût pour le merveilleux, la tendresse et l'ironie existentielle. Car, oui, la vie est une farceuse et il fallait bien ces dix-sept tranches de vie pour en donner à voir tout le burlesque.


La vie ressemble parfois à une immense blague, un grand Absurde, comme un dialogue avec l'erreur, en quête de l'harmonie perdue. Ce n'est pas la moindre des qualités de ce livre que de faire du basculement, de l'inattendu, du décalage un moteur narratif. L'auteur trouve un bel équilibre entre la nécessaire mise en évidence du grotesque des vies — un mélange noir, macabre et triste —, et l'ironie gentiment moqueuse, une manière de neutraliser l'envie qu'on aurait de se prendre trop au sérieux, de se résigner trop facilement. Rien de pire que ces livres qui croient à ce qu'ils disent, racontent et inventent quand l'art du roman est de suspendre le jugement, la respiration, et de créer des brèches où l'incertain est encore la vérité la plus fiable. Il suffit à Yànnis Palavos de trois-quatre pages et quelques phrases pour fabriquer des scènes qui vous embarquent immédiatement dans son petit monde, un univers qu'on aurait bien du mal à définir avec précision, rythmé par une écriture à la fois posée et nerveuse, presque fragmentaire. Légers dérapages fantastiques, déviations fantaisistes ou constat d'une société à la dérive habitent des récits jamais dupes de l'absence de sens. À sa manière, Blague en donne une réponse en miroir, pleine de contrastes entre gravité et légèreté. Y chercher absolument de la cohérence, c'est échouer à comprendre qu'il n'existe aucun password, comme une clé des songes, pour déverrouiller ce recueil qui propose des entrées multiples pour embrasser ce qui est et ce qui n'est plus. Mais ce qui n'est plus est encore, sous une forme différente. Car, il faut bien le dire, les personnages, souvent paumés, disparaissent beaucoup et Blague est peut-être une manière de retenir, à sa façon, ce qui fuit inexorablement. Et l'on revient toujours à cette absurdité, la mort qui frappe sans préavis. Comme le fantasme ou le rêve. Reste l'écriture pour donner vie à l'innommable, l'improbable.
Un petit vent soufflait. J'ai ouvert les paupières et senti le carrelage froid, plus loin la grand-mère gisant parmi le verre brisé, les yeux ouverts, qui regardaient le plafond, mais sans le regarder.
 Autre porte d'entrée de ce livre pensé comme une blague très sérieuse, la réalité sociale grecque qui affleure à travers les détails, les emplois exercés, les plaisanteries disséminées ici ou là. Bien mieux qu'un précis de sociologie, on comprend que ce qui nous traverse dépend aussi, d'une manière ou d'une autre, du contexte qui nous façonne et Blague est alors une tentative de dépasser ce conditionnement par l'écriture, comme une petite revanche sur le monde. Enfin, grand plaisir —une extase géographique ?—, de se retrouver dans ces paysages méditerranéens baignés d'une lumière douce, au pied des montagnes et de l'Olympe, entourés de centaines d'oliviers qui essaiment leur chaleureuse mélancolie. Écrire et lire est toujours une façon de trouver son arbre, de mettre une robe à la contradiction. L'olivier, symbole de paix, de fécondité, de purification, qui peuple cette centaine de pages, pourrait être à lui seul le programme de ce recueil. Une divinité bienveillante, un Paradis des déclassés. Alors si je meurs un jour (rien n'est sûr), comme cet employé de bureau, s'il vous plaît, réincarnez-moi en agrafeuse !
                                                                                                                                                     
Blague, Yànnis Palavos, Quidam, mars 2020, 109p., 13,50€.

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