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La neige sous la neige, Arno Saar (La fosse aux ours)

Pur et simple plaisir de polar baltique, qui a pris rendez-vous avec la neige de Tallinn, cristalline ou poudreuse. Un canapé au milieu de la rue, des couches de flocons par une nuit lugubre, une forme qui se dessine. Sous le manteau blanc, le corps d'une escort-girl biélorusse. C'est un vieux monsieur accompagné de son chien qui découvre le cadavre. Ni une ni deux, le meilleur flic d'Estonie, Marko Kurismaa, débarque sur la scène du crime pour faire toute la lumière. 
Cette seconde enquête, après un sympathique Le Train pour Tallinn, nous embarque aux côtés d'un attachant et original couple de policiers, Marko Kurismaa, rongé par les épisodes de narcolepsie, et Kristina, sa compagne clandestine, spécialiste des violences faites aux femmes. Une percée dans les bas-fonds de Tallinn, où la neige se joue des apparences sordides d'un pays en transition.



Ce deuxième livre est encore plus réussi, avec son enquêteur récurrent, Marko, qui prend de l'épaisseur au fil des pages. Un peu ours, beaucoup marmotte, ses phases d'endormissement n'ont en rien entamé ses qualités d'observateur ni altéré ses capacités d'analyse. Et quand la psychologie lui fait défaut, c'est sa compagne qui prend le relais pour remettre les auditions sur le droit chemin. Un couple très complémentaire, tendre et amoureux, qui vient tempérer l'horreur banale d'un destin d'escort-girls sur fond de rivalités nationalistes, thème récurrent. Par son refus de la mise en scène spectaculaire, Arno Saar nous emmène avec douceur dans les ruelles et méandres piégés de la capitale estonienne. Si j'osais — c'est sans doute ce qui participe de la réussite —on est là en présence d'un polar psychogéographique, dans une ville sinistre au premier regard mais diablement attachante. Et la neige y est sans doute pour quelque chose. Elle qui recouvre, conserve et efface les traces avant de les exhumer. On progresse dans cette enquête, en toute logique, à pas de limace. C'est que la neige vous arrive aux genoux. Il faut sans cesse déblayer, revenir, changer de direction. On a ainsi droit à de belles descriptions sur les textures du grand blanc, ses formes, ses odeurs. N'oublions pas que Marko pratiquait le ski nordique et se rendait au boulot avec des bâtons, les dragonnes autour des doigts, en hâtant son pas de patineur. Résolument original.
Quelque chose en moi voudrait que vous ayez raison, commissaire, j'aimerais vraiment que la victime soit une prostituée, et ainsi je pourrais jouer les hypocrites et dire que, puisque ma fille n'est pas une putain, personne ne peut la mettre dans cet état.  Mais il n'en est pas ainsi. Sur ma table de dissection finissent aussi bien les putains que les filles sages. Personne ne peut les mettre à l'abri ; personne, à part vous. Et ne faites pas de différence entre les filles sages et les putains, car les assassins n'en font pas.
Et c'est toute une époque, sans misérabilisme, voyeurisme ou nostalgie passéiste, qui ressurgit au détour d'un bar peuplé de gens avinés. Les Lada et les Skoda cohabitent avec les 4x4 et les SUV, les usines désaffectées aux rambardes rouillées et les hangars crasseux se font l'écho d'oeuvres d'art échoués en bord de mer, près d'une forêt inaccessible. Ce polar a son côté sordide, toujours contenu par la bienveillance et la douceur de ses personnages, principaux et secondaires.
Il y a une légèreté apparente, réelle et sincère, dans cette enquête qui capte une époque, ses violences habituelles auxquelles on ne s'habitue jamais. Mais le côté poisseux de l'enquête est tempéré ici par l'humour discret et l'ambiance intimiste, nimbés d'une lumière d'aurore.
Côté intrigue, aucune fausse note, aucun raté, aucune invraisemblance ou coup du sort ridicule. On ne sait jamais jamais où l'on va poser les pieds sans toutefois s'attendre à la grande révélation. Tenu de bout en bout malgré un rythme plutôt lent, impossible de lâcher ce polar exotique qui confirme ce qu'on attend de lui — le tableau d'un pays où corruption, violence, sexe et misère sont de rigueur —tout en ménageant de belles surprises géographiques et de sacrées ambiances pour qui ignore tout de ce pays. Et double coup de force, l'auteur est italien, je viens de le découvrir...

Livre très plaisant avec une touche féministe, qui a le charme d'une nuit noire constellée de flocons. Enquête tantôt farineuse tantôt limpide où l'on patauge juste ce qu'il faut comme dans tout bon polar, la neige sous la neige a l'évidence du mystère. Je n'ai que des louanges pour ce polar d'ambiance, bien écrit et élégant (superbement traduit par Patrick Vighetti), qui ne prétend jamais renouveler le genre ou les codes mais qui avance avec des moyens modestes et tente de faire sentir, d'une manière ou d'une autre, le parfum vénéneux de ce pays baltique méconnu.  Prendre la température et se laisser bercer par la neige. Un roman doublé d'une très juste chronique sentimentale, qui a des airs de rêverie géographique. Banco, allez-y, le meilleur flic d'Estonie ne vous décevra pas ! On espère juste qu'une autre enquête va suivre car l'univers prend une belle dimension.
                                                                                                                                                           
La neige sous la neige, Arno Saar (traduit par Patrick Vighetti), La Fosse aux Ours, mars 2020, 294p., 20 €.

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