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Les Lumières de Tel-Aviv, Alexandra Schwartzbrod (Rivages/Noir)

Des robots en Terre Sainte, au pied du Mur qui sépare désormais le Grand Israël, dirigé par les ultra-religieux, et les Résistants regroupés à Tel-Aviv, territoire en sécession peuplé de laïcs juifs et d'arabes, pour qui le destin d'un pays a été dévoyé. Alexandra Schwartzbrod imagine un futur proche où Israël, état coupé en deux, n'intéresse plus que vaguement les Russes, nouveau parrain qui a remplacé l'Oncle Sam. Les Russes ont d'ailleurs envoyé des robots tueurs pour  surveiller la frontière et dézinguer toute personne qui tenterait de la franchir.
Étonnant roman d'anticipation, au contexte original — un côté guerre froide, Berlin-Est/Berlin-Ouest en Terre Sainte — qui mélange la fresque d'un pays morcelé, orphelin d'un projet et d'une identité, les dérives de ses dirigeants en proie à la parano et à la radicalisation, et le destin "d'amoureux", de conseillers politiques, de ministres, de Palestiniens et d'un commissaire tiraillés entre leurs origines, leurs désirs et le présent d'une guerre civile. D'une manière ou d'une autre, par envie ou nécessité, ils voudront franchir cette coupure en forme de balafre terrestre qu'est le mur. Un livre sur nos identités écartelées, nos habitudes enracinées dans le respect des codes religieux. L'aveuglement et l'utopie des uns, les dévoiements des autres, l'idéologie muée en projet politique destructeur.


Je passe rapidement sur les six personnages qui, finalement, m'ont peu marqué. Pas suffisamment différenciés ou approfondis peut-être, ils m'ont accompagné, certes, mais je n'ai jamais réussi à leur prendre la main, à entrer en réelle empathie.
Je me suis en revanche laissé complètement absorbé par cette terre et ces villes, notamment Jérusalem, triplement sainte. Leurs couleurs et leurs textures, les évocations d'odeurs et de goût, les bâtiments, le penchant botaniste du récit. Les arbres et les ambiances qu'on parvient à imager avec les mots sont peut-être les portes d'entrée les plus évidentes pour comprendre un pays. Car là est bien l'intention de ce livre à suspense : sonder le présent d'une terre au filtre du projet originel, désormais caduc. Si Théodore Herzl voyait l'état d'Israël aujourd'hui, il se retournerait dans sa tombe. Tel-Aviv, dans le livre, est alors cet Eden retrouvé, ce Paradis perdu tel qu'il l'aurait imaginé, une terre en sécession voulant vivre selon les préceptes des premiers kibboutzim. La règle est devenue l'exception. Mais même chez les Résistants, on fait des compromis, on reproduit les méthodes de l'ennemi et on veut s'échapper. Où est alors la vérité ?
Haïm se redressa, observa longuement la foule qui s'agitait, les carrioles qui cahotaient sur les chaussées mal entretenues, les gamins à vélo, les filles dans leur short, la vie en somme qui explosait là, sous ses yeux, alors qu'elle s'éteignait de l'autre côté du mur, dans cette Jérusalem transformée en tombeau, tombeau des rêves, tombeau de la coexistence, tombeau de la raison, tombeau de  la paix, puis il se résolut à parler.
C'est la grande force de ce livre, mettre des mots simples sur la complexité d'une situation géopolitique, religieuse, identitaire, culturelle. Alexandra Schwartzbrod valorise sa connaissance du terrain dans le champ littéraire pour la mettre au service d'un récit à suspense, qui brosse un tableau mélancolique, crépusculaire. Espoirs fanés et rêves déchus. À l'image de Frédéric Paulin avec sa trilogie parue chez Agullo, l'autrice mêle fiction et réalité pour nous faire toucher du doigt le conflit qui oppose Israël à la Palestine, un climat particulier entre grandes douceurs et tensions sèches. C'est fait avec une belle maîtrise, une volonté d'instiller l'émotion, sans jugement moral et sans didactisme pesant mais avec pourtant le sens du détail. Le découpage, fait de chapitres courts et nerveux, participe largement du rythme d'un livre qu'on ne lâche pas.
Pour la vieille génération, celle qui avait connu les pères fondateurs, Tel-Aviv était un enfer dont les flammes dévoraient le moindre arrivant. Pour ceux qui n'avaient connu que le Grand Israël, Tel-Aviv était synonyme de Paradis, un paradis inatteignable sauf à renier sa foi et bien peu, heureusement, y étaient prêts, ils avaient trop besoin de directives pour accomplir les gestes du quotidien.
Je suis passé également à côté de cette histoire d'amour entre Ana et Eli, qui ressemble ici à un prétexte narratif, comme pour Moussa et Malika. Pas très important tout ça, car je suis entré en totale empathie en revanche pour cette région dont les hoquets politiques disent beaucoup de l'état de notre monde, mosaïque qui a perdu le nord. On peut lire, par exemple, les livres de Frédéric Encel sur la situation en Israël mais je préfère encore passer par la littérature qui, par la fiction, atteint sans doute un plus grand réalisme.
Les Lumières de Tel-Aviv peut se lire comme une sorte d'appel à plus de tolérance, de compréhension. Peut s'apprécier comme un tableau doré, palpitant d'odeurs et de couleurs de Méditerranée. Avec des explosions en fond sonore.
                                                                                                                                              
Les Lumières de Tel-Aviv, Alexandra Schwartzbrod, Rivages/Noir, mars 2020, 288 p., 20€.

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