Accéder au contenu principal

La Nuit féroce, Ricardo Menéndez Salmón (Do éditions)

On ne fait pas dans la dentelle d'Espagne chez Do éditions. On vous mijote une littérature qui tient au corps, d'une puissance âcre et forte en bouche, qui ne vous lâche pas l'estomac. Une façon d'embrasser les ténèbres pour embraser la nuit, de voir la part infâme sans possibilité de rachat. Dans ce roman d'un désespoir noir sur fond de guerre civile espagnole, on suit les pas chargés de mystère d'un "pique-au-pot" dans un village des Asturies — Promenadia —" réveillé" par le viol suivi du meurtre d'une jeune fille et une chasse à l'homme au bout de la nuit. Une promenade dans les enfers de l'âme, éclairés par une guerre pas si lointaine qui revigore les pulsions mortifères d'une communauté qu'on croyait endormie dans ses montagnes reculées.



 Une petite remarque d'abord. Quand je lis une parution des éditions Do — c'est assez rare pour être souligné — j'ai toujours l'impression de lire un univers d'éditeur avant des textes d'auteurs. Je me souviens assez peu des noms d'écrivains et bien plus des ambiances de chaque roman, de ce qu'ils nous disent du monde et de sa représentation. En tant que simple lecteur, l'idée me travaille et donne matière à penser. Car La Nuit féroce est un livre tout en tension : un paysage de silence, un repas frugal, une attitude ou une posture, une phrase énigmatique suffisent à poser les conditions d'un drame ordinaire, celui d'un "mécanisme sacrificiel".
Tout commence avec Homero, ce maître d'école étranger au village qui dîne chez une famille de paysans. La faim, la pauvreté guident les pas de cet homme —de ces hommes frères de misère — et l'on comprend assez vite la rage tapie dans les corps, la tension prête à se déverser à la moindre étincelle. Tous ces hommes ressemblent à des animaux en cage. Comme ces quatre individus venus chercher du renfort pour retrouver les auteurs du viol et du crime d'une jeune fille deux jours plus tôt. Pensée comme une fable métaphysique et une tragédie grecque, ce texte court tente de cerner cette chose invisible et incolore qu'on appelle l'âme au moment où le pire se produit. Des hôtes, des chasseurs et des innocents qui tous vivent dans un lieu où, vraisemblablement, on a appris l'horreur. Et c'est bien connu, l'horreur laisse des traces. C'est le rejeu des passions tristes, comme une faille pluriséculaire mal stabilisée. Des grabens de violence à expurger. On entend des coups de feu, deux malheureux vagabonds sont repérés, la machine est lancée. Passion de la vox populi pour une justice sans pitié, opposition entre la foi et la raison, entre le "bolchévique" et le "curé". Pas de tentative d'explication, juste l'image d'un village né dans une sombre histoire où, dès le départ, "Le Français" avait mis les pieds "dans un bourbier". C'est Homero qui écrit à la lueur d'une bougie, dans les détonations, sur une table où se trouve un exemplaire des Démons. Funèbre présage qui fait penser à la mort.
Homero pense à sa famille, à tous les humiliés qui à pied, à dos de cheval, sur de vieilles bicyclettes ou juchés sur la caisse d'horribles camions militaires, franchissent des frontières, fuient des idéaux et leurs amours, cherchent un refuge dans ce monde qu'on dit si grand pour pouvoir y enterrer leurs peurs, nourrir de nouvelles aspirations, conquérir certaines formes de la joie.
Personnages comme des marionnettes, des fantômes ou des démons qui peuplent les lisières de la folie et les chaudières de l'enfer, jouets d'un destin qui les dépasse et les broie. La violence se lit dans la cruauté des actes, réels ou imaginés — une fille violée, doigts de la main droite coupés, cheveux et dents arrachés, corps jeté dans un puits, le curé à qui il manque le majeur — et la folie des hommes : le chef semble illuminé, au diapason tragique de chiens gonflés de rage dont on imagine les filets de bave inondant le sol. À tout crime, il faut un coupable, donc un bouc-émissaire. On a peur de ce qu'on ne connaît pas et comme la nature, l'homme a horreur du vide, refuse l'ignorance.  Tout éclate parce que la haine, la trahison, les rancoeurs et la lâcheté sont les combustibles les plus efficaces. On tue les hommes pour soulager sa conscience et Homero avale les mots (et les morceaux de papier),  car ils "ont perdu la capacité de créer un espace partagé, une atmosphère de concorde". Ultime ironie d'un auteur qui oppose les mots à la force, l'écriture à la rancoeur, qui montre plus qu'il ne dit. Seule la violence collective spontanée peut rassembler les hommes ? Ce qui est monstrueux dans ce roman, ce ne sont peut-être pas les hommes libérés de tout interdit mais ce que l'on ne comprend pas. Ils ne seraient que les agents d'un mal originel auquel on n'échappe pas. Le monde est une énigme, la méchanceté des hommes aussi, Dieu est un fantôme, et malheur à celui qui pense autrement. Il faut venger, il faut expier, qu'importe votre guide. A la fin de ce livre, on ne comprend pas mieux le monde et l'homme, mais on sait de quoi ils sont capables, consumés par une monstrueuse détermination.
Moins un livre sur le mal que notre impuissance à vivre et à se débattre avec, complètement aveugles à notre destinée, perdus dans un brouillard de trahison, de violence et de mensonge. Aguirre ou la colère de dieu, rien ne change. Aucune ruse ne pourra vous sauver, les mots seront eux aussi impuissants. Un livre au charme tragique, un vénéneux conte pour enfants entouré d'une lumière de cendres, sans illusion sur le monde.
                                                                                                                                                  
La Nuit féroce, Ricardo Menéndez Salmón (trad. par J.M. Saint-Lu), do éditions, juin 2020, 116 p., 16€.

Commentaires

  1. Hé bé, si avec un tel post tous tes lecteurs ne se ruent pas en librairie, c'est à n'y plus rien comprendre !
    En tout cas, moi qui étais déjà très tenté avant de te lire, c'est clair, il fera partie de ma prochaine descente en librairie.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ravi de savoir que ce post a pu te convaincre, et merci pour le chouette mot ! C'est un livre tout en tension, court, réflexif mais jamais prise de tête. Dans le même genre, il ne faut pas manquer "La Certitude des pierres" de Jérôme Bonnetto (Inculte).

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Une question ? Une remarque ? Une critique ? C'est ici...

Posts les plus consultés de ce blog

Vendredi poésie #8 : Camille Sova, Thierry Radière et Amélie-Lucas Gary/Julien Carreyn

La serial-killeuse du poème s'appelle  Camille Sova , découverte grâce à ses formidables collages sur Instagram (collagessauvages). La dame découpe des mots de toutes les couleurs dans les magazines de psychologie positive et les détourne sous forme de poèmes. Génial ! Un petit tour ensuite sur son site, érudit et d'une écriture limpide, et me voilà absolument convaincu du talent de la poétesse. Je me donc suis empressé d'acheter l'un des trente exemplaires faits main et vendus sur la toile (j'ignore s'il en reste). Tout ce que j'aime dans ce recueil : l'esprit DIY, du soin, du temps, de l'élégance et du talent mis dans des objets singuliers puisque l'épigraphe de ces Humeurs printanières est unique à chaque fois. Suivent dix pages de poèmes-collés en reproduction couleurs, le tout signé à la main et numéroté. Première saison, premier volume qui évoque le retour à la pensée de la terre qui fait des plantes et des arbres le terreau d'une renai

Vendredi poésie #7 : Sébastien Ménard, Noémie Pomerleau-Cloutier, Nawel Ben Kraïem, Éric Sautou

  La Patience du lichen , Noémie Pomerleau-Cloutier, La Peuplade, mars 2021, 18€ Quête poétique et vagabondage au bout du monde pour ce livre échappé sur la côte nord du golfe Saint-Laurent. Après le panneau marquant la fin des terres, l'arrêt du bitume, il faut franchir les airs, l'eau ou la glace pour croiser les Coasters, gardiens des confins sur les routes blanches des jours aveugles. Les mots comme une boussole de douceur quand la neige craque, quand le moteur vrombit sur la glace insulaire, cassant le silence des territoires invisibles. On ne les voit pas, alors il faut d'abord les entendre ces pêcheurs, ces peuples assis sur des matelas et des îlots de liberté. L'auteure mélange le français, l'anglais et la langue des Innus pour incarner ces peuples loin de tout, loin de la fièvre du monde. Une magnifique poésie de l'errance et de la résistance, non pas au sens politique (quoique) mais au sens d'une intimité à partager, à écouter au coeur d'une im

Sous le signe des poissons, Melissa Broder (trad. par Marguerite Capelle, Christian Bourgois)

 "Et si la pudeur, c'était de parler de cul" écrit Nicolas Mathieu sur Instagram ces jours-ci, ajoutant : "(...) tandis que l'étalage des grandeurs d'âme et la guimauve à la truelle constituaient l'obscénité véritable." (à propos de Vice de Laurent Chalumeau). Une phrase à mon sens parfaitement en phase avec ce livre absolument génial de l'Américaine Melissa Broder. Seuls quelques auteurs de génie sont capables d'écrire "bites" et "chattes" toutes les trois pages avec la plus grande élégance qui soit. Récemment, c'était Olivier Bruneau avec Dirty Sexy Valley dans une version sanguinolente et drolatique. Mélissa Broder, dans le même registre, lui ajoute le néant et la dépression. Peu évident au départ mais c'est tordant, désarmant de vérité et de sincérité, à en pleurer. Car, au fond, de quoi parle Sous le signe des poissons ? Du plus vieux sujet du monde, de sexe et de sentiments, de notre place dans le monde et d

Olympia, Paul-Henry Bizon (Gallimard)

 Il existe de curieux livres qui, des noms à l'histoire en passant par les lieux, semblent avoir été écrits pour vous. Pire, vous avez même parfois le sentiment étrange d'avoir inspiré l'auteur d'une façon ou d'une autre. Etonnant. Et même fascinante histoire qui embrasse la mythologie d'une athlète hors normes pour, non pas vous livrer des réponses, mais épaissir encore davantage l'aura et la légende de Marie-José Pérec, "la gazelle des Antilles", " héroïne puissante, élégante et sexy ", triple championne olympique des années 90, reine du 400 m et titrée aussi sur 200 m. Rappelez-vous, Marie-Jo achève sa carrière sur un effacement, une disparition :" Je n'y étais pas. " Un geste digne d'un génie (j'y reviens plus bas). Je l'ai compris en lisant ce roman. Nous sommes en septembre 2000, aux J.O. de Sydney et l'athlète renonce au dernier moment à courir les séries du 400 m dont elle était la grande favorite fac

La littérature inquiète, lire écrire ; Benoît Vincent (publienet)

 Pour qui lit, écrit et s'intéresse à l'acte de mettre en mots et en pensées des impressions, du vécu, une nécessité, une pulsion, l'essai de Benoît Vincent est souvent passionnant. Ils sont même plutôt rares ces livres qui s'intéressent aux livres, c'est-à-dire aux textes, à ce qu'ils disent d'une époque, d'un monde, d'un état, et à ceux qui les font. Un postulat, donc, la littérature inquiète, vue et analysée dans les écritures de Nicole Caligaris, Guillaume Vissac, Pierre Senges, Antoine Volodine Blanchot et bien d'autres... Royaume de l'incertitude, du silence, de la violence, de l'ambivalence, la littérature semble ici une façon " de ne pas céder à la tension de l'image". "Les mots sont alors le secours de celui qui réfute l'obscénité du déjà-vu". Cet essai à ceci d'enthousiasmant qu'il n'est pas nécessaire de connaître par coeur l'oeuvre des auteurs cités, Benoît Vincent sait nous faire en

En mon faible intérieur, Alain Turgeon (La Fosse aux Ours)

 La Fosse aux Ours sait toujours nous trouver les textes qui font du bien. Avec ce roman d'Alain Turgeon sans suspense, sans intrigue mais truffé de bons mots, on suit les errances alcoolisées d'un narrateur privé d'ambition, d'avenir et de femme mais accro aux petites flasques. Le voilà dans sa tour d'ivoire, un centre de traitement pour junkies où il devise sur l'absurdité du monde, ses aveuglements langagiers et sa logique, qui est celle que veut bien lui prêter le narrateur, un alcoolique-non-mais-j'arrête-promis qui revoit ses ambitions à la baise... Détournements d'expressions populaires, syntaxe qui défaille, mise en bouteille des lieux communs littéraires, ce roman sait promener sa logique toute personnelle, faite de glissements et de dérapages, pour souligner un tempérament bancal : le narrateur soliloque en ses errements de bucolique anonyme, façon Actors Studio, enchaînant les anecdotes comme on s'enfile les pintes de chouffe. Un chouya ma

Milieu, Adrien Lafille (Vanloo éditions)

 Adrien Lafille a écrit un court livre impossible à chroniquer. J'aime bien faire le malin d'habitude avec mes phrases et mes mots pour tenter d'approcher un tant soit peu une vague impression de lecture. Mais là, frérot, je baisse les armes et vous ouvre mon âme. Vous dire que ce livre m'a passionné ne serait pas tout à fait vrai. Vous dire que ce livre m'a ennuyé ne serait pas tout à fait vrai. Vous dire que je ne sais pas quoi écrire, là, tout de suite (et depuis cinq mois) n'est pas tout à fait faux. Vous dire qu'il m'en reste un truc bizarre, ancré loin dans mon esprit, c'est une évidence. Ce bouquin, je l'ai posé dix fois et l'ai repris autant de fois, comme une obsession. Je pourrais résumer l'histoire de ces deux filles, Violette et Lucie, vous dire qu'Antoine est parti avec le chien Rotor un beau jour, que ça ne servirait à rien. La mise en bière du roman et de ses attentes, extension du domaine littéraire au milieu de tout,

Fièvre de cheval, Sylvain Chantal (Le Dilettante)

 L'histoire d'Anatole, consultant en quelque chose, qui atterrit un beau jour au bar PMU Le Platane à Nantes.  Il s'ennuie dans sa vie, Anatole, alors il boit beaucoup avec ses copains turfistes (enfin copains, façon de parler) et devient rapidement accro aux petites courses de chevaux qui peuplent ses après-midis sans fin de bucolique anonyme. Il en fait des rencontres : la patronne, sympa mais désenchantée car la clientèle a bien changé. Les Chinois rachètent tout. Et puis tous ces joueurs qui claquent leurs allocs dans des demis et l'espoir de gains rapides en sus de l'ivresse. On tape la discute et on espère le jackpot dans la cinquième à la borne des paris car le pari est une fête. Et allez comprendre, chance du débutant ou de cocu, le Anatole remporte une somme rondelette, 1200€. Coup d'essai, coup de maître, le voilà lancé tel un étalon sur la piste aux étoiles...de mer, car sa nouvelle addiction au jeu, à l'alcool, aux petits chevaux à la corde va le

Si la mort t'a pris quelque chose, rends-le (Naja Marie Aidt, trad. du danois par Jean-Baptiste Coursaud, Do éditions)

 La mort d'un proche est un choc, met en pièces, fait voler en éclats. Une mère se rappelle un fils brutalement disparu à 25 ans par les mots qu'elle n'a pas, qu'elle n'a plus, qu'elle n'aura jamais. Comment traduire en littérature cette expérience ineffable ? Comment faire entendre et faire voir ? Comment parler de tristesse, de deuil, du bonheur d'une lumière désormais éteinte ? Récemment, Melissa Broder tentait à sa façon de rendre visible le néant, le vide ( Sous le signe des poissons ). Ici, dans Si la mort t'a pris quelque chose rends-le , Naja Marie Aidt tente de rendre présent l'absence, de remplir cette sensation de vide par la littérature, d'incarner une personne à partir de souvenirs, de littéralement personnifier un être qui n'est plus.  Ce livre, comme tous les livres qui ont quelque chose à dire du monde, est d'abord un livre sur l'impuissance à dire, à montrer, à traduire. Citations d'auteurs connus, récits circ
Le premier souper  de Alexander Dickow – Éditons La Volte – 18 mars 2021 (roman inédit. 272 pp. GdF. 18 euros.) Par Pierre Charrel Spécialisé dans les littératures de l’Imaginaire (S.F., fantastique, Fantasy), La Volte combine un engagement esthétique et politique pareillement assumé. L'éditeur privilégie en effet les textes aux écritures aussi recherchées que singulières, acclimatant notamment le poétique au romanesque, explorant encore des constructions hors-normes. Soit une forme d’audace stylistique à laquelle répond celle politique de livres usant des potentialités subversives de l’Imaginaire pour porter un regard critique sur les processus de domination, tout en inventant d’autres manières de penser, d’autres façons de vivre. Le premier souper  d’Alexander Dickow répond en tous points à ces ambitions. La structure même de l’ouvrage en fait d’emblée un objet dérogeant aux règles communément admises du roman. Si  Le premier souper  est en effet présenté comme relevant du champ