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L'Invisible, Jeanne de Tallenay (Collection Femmes de lettres oubliées, Névrosée)

L’invisible est – du moins au moment où sont écrites ces lignes – l’un des seize titres publiés par les éditions Névrosée. Peut-être sera-t-on surpris par le nom que s’est choisie cette jeune maison – elle a été créée en mai 2019 –, initiative de la Belge Sara Dombret… Un choix que celle-ci justifie en ces termes : « Pourquoi ce mot-là et pas un autre ? Mais parce que précisément c’était l’insulte faite [aux] femmes pour les décrédibiliser. Appeler notre maison d’édition Névrosée, c’était remettre le langage en question d’une part et renvoyer l’insulte à l’envoyeur, en s’appropriant un mot que nous refusons, à l’avenir, de voir comme une insulte. » Les éditions Névrosée se donnent en effet pour objectif de « rééditer des femmes de lettres belges oubliées ou méconnues », victimes qu’elles furent, et continuent d’être, de la misogynie sévissant dans le milieu des Lettres d’outre-Quiévrain, comme dans le reste de la planète littéraire… Les femmes furent, en effet, et demeurent des actrices à part entière de la République des Lettres belge. Ce que rappelle, entre autres exemples historiques, le fait que parmi les cinq premiers récipiendaires du Prix Victor-Rossel – le "Goncourt belge", instauré en 1938 – l’on compta pas moins de trois autrices. Ce dont attestent encore des travaux universitaires comme ceux de la chercheuse Vanessa Gemis, remettant en avant la présence significative des femmes dans le « champ littéraire en Belgique francophone », dès les années 1880.

L’invisible est donc l’œuvre de l’une de ces « oubliées » de la littérature belge. Peut-être même « l’oubliée des oubliées », comme l’écrit Sara Dombret dans sa préface à L’invisible. De Jeanne de Tallenay, l’on sait – en tout cas sur le Net – peu de choses. Née en 1869 et morte en 1920, elle produisit une œuvre abondante et protéiforme, abordant le théâtre, la nouvelle, le roman ou bien encore le journalisme. La notice que lui consacre la Bibliothèque Nationale de France rappelle ainsi qu’elle fut chroniqueuse au Figaro sous le pseudonyme de Trévilliers.

Initialement paru en 1892, L’invisible témoigne quant à lui de la veine romancière de Jeanne de Tallenay. L’ouvrage a pour protagoniste et narrateur Gontran de Valbois. Un vieux garçon usant de sa bourgeoise fortune pour s’adonner à la bibliophilie, ultime plaisir d’une existence autrefois voyageuse, désormais circonscrite au seul espace d’un appartement cossu à Paris. Pareille figure ne serait pas sans évoquer celles d’autres célibataires fin-de-siècle – tel le des Esseintes de Huysmans – si Jeanne de Tallenay ne lui avait appliqué un traitement littéraire pour le moins singulier. Puisque c’est depuis l’au-delà que de Valbois, fraîchement décédé, s’exprime ! Exemple canonique de narration autothanatographique, L’invisible évoque aussi bien les étranges impressions suscitées chez Valbois par son séjour dans les limbes que celles que lui inspire le spectacle des vivant.e.s. Car si le mort n’est plus de ce monde, il conserve la possibilité d’observer celui-ci. Affranchi des contraintes spatiales et temporelles, le pur esprit qu’est devenu Valbois vagabonde de lieu en lieu, d’un personnage à un autre. Ses pas spectraux s’attachent plus particulièrement à ceux de trois jeunes gens : Jean et de Laurent, ses neveux, ainsi que Marie, qui fut autrefois à son service.

Entre deux retours tout en regrets sur son existence révolue – Valbois se remémore ici un amour perdu, là une amitié défunte –, il scrute tantôt avec empathie, tantôt avec inquiétude, les destins de ses parents et de son ex-domestique. Celui de Jean, follement épris d’Adrienne, actrice de son état, tresse un premier fil narratif placé sous le signe d’une passion amoureuse mortifère. Le devenir du raisonnable Laurent, marié à la non moins rassise Pauline et brillant ingénieur métallurgiste, est matière à un récit d’entreprise industrielle, à la rigueur documentaire. Quant à Marie, victime d’une erreur judiciaire la réduisant à un désespoir suicidaire, l’évocation de ses avanies confère à L’invisible une troisième couleur narrative, celle d’un roman-feuilleton mélodramatique… C’est donc une construction complexe que déploie L’invisible en parcourant en un même roman un large spectre générique. Et auquel il faudrait encore ajouter des chapitres proposant une étonnante réflexion ésotérique sur les origines de l’humanité. Car, ainsi qu’il est rappelé en préface, Jeanne de Tallenay était une « passionnée de spiritisme et d’occultisme ». L’ensemble, porté par une plume d’une élégante précision, est donc à même de séduire celles et ceux goûtant des univers romanesques généreux en fiction(s), rehaussés d’une touche d’étrangeté baroque…

Attestant certainement d’un talent littéraire féminin, L’invisible n’en est pas pour autant féministe. Si le roman surprend et convainc à la fois par sa forme narrative insolite, son fond idéologique s’avère en revanche rien moins que novateur… Dans L’invisible, les protagonistes féminines sont agies par leurs « instincts de femme ». Les uns peuvent être féconds, comme dans le cas de Pauline et de Marie, modèles d’épouses et de mères dévouées. Mais ces inclinations féminines sont aussi parfois destructrices, telles celles en action chez Adrienne, « cette charmeresse aux cheveux d’or, aux yeux d’ange et au cœur de marbre ». Quant aux hommes, c’est dans « un élan tout viril » qu’il se mettent en branle… Empreint d’une vision essentialiste des sexes, L’invisible l’est tout autant quand il fait apparaître, fugacement, un personnage du nom de Levison. Soit un boursicoteur « de petite taille, aux cheveux noirs et frisés, au regard fureteur, au nez busqué ». Mobilisant alors des stéréotypes antisémites aussi éculés que ceux par lesquels est représentée la différence sexuée, L’invisible s’inscrit ainsi clairement dans la partie (très) droitière du spectre idéologique. Ce que confirmera encore cette définition qui y est donnée des ouvriers grévistes : « des fauteurs de désordres [,] des déclassés »

On regrettera que la préface de L’invisible n’ait pas – à défaut d’une contextualisation en bonne et due forme – au moins attiré l’attention de ses futur.e.s lecteurs et lectrices sur sa dimension politique. Car si L’invisible est un indéniable témoignage de la part esthétique prise par une femme dans la littérature belge, c’est aussi une manière de document historique. Celui-ci rappelant – et ce n’est pas le moindre de ses intérêts – que les femmes n’ont pas toujours pris la plume pour lutter contre les différents avatars du patriarcat…

Pierre Charrel
                                                                                                  
L'Invisible, Jeanne de Tallenay, Névrosée, 2019, 280 p., 16€.

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