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Mauvaise graine, Nicolas Jaillet (La Manufacture de livres)

Ah, si toutes les femmes du monde étaient des Julie, le présent tournerait au ralenti avec un Mojo et tous les mecs flipperaient devant ce désir insatiable, boulimique. C'est comme si la Vierge Marie avait avalé trois canettes de Red Bull et quatre bavettes. Une ogresse ! Pour une fois, le bandeau ne ment pas : "entre Tarantino et Bridget Jones", une histoire de bébé taureau, de vengeance et de super-pouvoirs... Ça paraît invraisemblable, et ça l'est dans deux trois passages, mais ce Mauvaise graine procure un excellent shoot de plaisir littéraire, bourré d'hormones et d'élan destructeur, avec la Vierge-Julie enceinte d'on-ne-sait-qui, femme puissante, bulldozer des sentiments qui renverse une équipe entière de rugbymen du Sud-Ouest et des champions de lutte gréco-romaine en costard, à tel point que la FFJ s'interroge sur la légalité des prises, un brin baroques, de notre Julie-énervée...

Une très bonne poilade ce livre, semblable à une bonne série addictive de Netflix, servie par une écriture nerveuse, joueuse et joyeuse, qui fait la part-belle aux glissements de terrains littéraires. Petite chronique sociale de trentenaire désoeuvrée, célibataire sans avenir, portée sur la bière et engluée dans son quotidien un chouya dépressif d'instit' (le marché est immense !). Du jour au lendemain, alors qu'elle n'a pas de mecs rappelons-le, elle tombe enceinte ! Comment que c'est possible ce miracle christique ? Pitch malin qui, à chaque chapitre, sait dérouler la pelote avec une facilité déconcertante.
C'est bien vu, souvent très drôle car bien écrit et très juste. On a encore mal pour le Kévin qui, à force d'insister, s'est pris une fourchette entre deux phalanges. Pour tous ces encravatés de La Défense qui n'ont pas encore compris ce qui leur était tombé dessus. Une bombe à retardement sexy, qui fait peur à tout le monde.
Elle traîne. Elle ressasse. Elle végète. Elle s'égare. Elle s'oublie. Elle se perd en conjectures. Tu ne peux pas être enceinte sans avoir baisé personne. Tu ne te souviens pas, ça ne veut pas dire que ça n'a pas eu lieu. Le refoulement, ça existe. L'amnésie alcoolique aussi. Ça expliquerait des trucs. Tu t'es fait un mec dans l'arrière-cour d'un bar, au fond d'un maquis, ou d'une rue plus ou moins déserte, dans une bagnole ou dans un lit, un soir où tu étais trop bourrée. Et tu ne te souviens de rien.
La prose est musclée et sensuelle à la fois, le ton est joueur, volontiers léger en surface pour mieux vous glacer ensuite. Je découvre l'écriture de Nicolas Jaillet et sa façon de naviguer à la lisière des genres. On le voit, il s'applique dans les (nombreuses) scènes de combat ou les puissantes scènes de sexe, souvent très réussies, tant l'énergie est dosée, mesurée, entre l'urgence des énervements —Julie est un brin impulsive, un brin violente —et la lenteur nécessaire à la réflexion qui fait défaut à la belle. Mais, pas grave, elle a le Mojo et le bitaunio qui lui permettent de ralentir toute scène quand ça l'arrange, de percevoir de façon plus aiguë tous les sons, les odeurs et les paroles. Des pouvoirs magiques au milieu de la chronique sociale, un parfum de machination dont on ne comprendra pas tout mais juste l'essentiel.
Deux cents pages de haut vol, impossibles à lâcher, jusqu'à la fuite dans le Sud et les montagnes. Après, l'impression que le récit tourne un peu à vide, pédale dans la pampa provencale, se cherche un peu, se répète ou en fait trop (à deux trois reprises, les répliques de Julie, marrantes à l'excès, semblent singer/mimer un désir en réalité très masculin auquel on peine à croire parfois : la scène de la pipe avec l'auto-stoppeur par exemple). En même temps, c'est une intention du livre, cette absence de rationnel au coeur des événements ou l'oscillation entre réel et fantasme qui permet — c'est pratique — de tout justifier. Un détail car, disons-le, la mécanique est rodée et l'intrigue, construite finement, retombe très vite sur ses pieds.
Outre un sens de la formule consommé, un beau suspense et une pertinente galerie de personnages — voir la belle relation entre Julie et Jigé — on trouve dans ce Mauvaise graine une séduisante esthétique du rythme, plus que de la violence finalement, la belle surprise d'un roman de 340 pages.
Ses pas heurtent le sol, elle se sent aussi puissante et dévastatrice que l'Armée Rouge.
Une histoire de sexe fiévreux, de sentiments furieux et de complotisme corporate avec agents infiltrés et grands patrons-patapons, où vengeance aveugle et super-pouvoirs font bon ménage entre l'effroi et le fou rire. Et même féministe à sa façon, Julie en porte-étendard de la femme libérée de toute culpabilité mal placée. Julie ne pense pas, elle n'en a pas le temps, elle agit et défonce tout, point. Et ça va saigner, et c'est fichtrement marrant, et ça fait du bien en ce début d'été. On l'aime cette Julie-mère qui s'ignore avec son destin de Wonder Woman badass, dotée d'un appétit de dingue, qui finira bien par retrouver sa petite île de Themyscira à l'accent espagnol. Un feelgood avec des abeilles et du sang, un délire pop, à l'image de la pétillante couverture, plus léger et plus sérieux qu'il n'en a l'air. J'ai beaucoup ri et passé un excellent moment avec ce malin livre défouloir. Bien joué Monsieur Jaillet, je vous relirai !
                                                                                                                                                                 
Mauvaise graine, Nicolas Jaillet, La Manufacture de livres, juin 2020, 340p., 18,90 €.

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