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Chienne, Marie-Pier Lafontaine (Le Nouvel Attila)

Une prose éclair, une écriture naturellement brodée à la lame, des espaces blancs qui encerclent la pure violence d'un père sadique, l'odeur du viol à venir et de la soumission au quotidien. La peur et le silence ne durent qu'un temps, les mots sonnent la révolte. Marie-Pier Lafontaine décrit avec son rythme au scalpel les sévices en suspens, les humiliations, l'inceste et les maltraitances physiques ou morales endurées par deux soeurs qui n'ont rien demandé. Un père qui teste la docilité de ses filles, leur roule sur les pieds avec sa voiture, attache l'une d'elles à une chaise ("le Jeu de la momie") ou leur interdit de pleurer. Gare à la pluie de coups et d'injures. Parfois, des hurlements viennent briser le mutisme d'une nuit plus sombre qu'une ténèbre.


Chienne, c'est d'abord une écriture sans fioritures où chaque mot est pesé, où chaque phrase tente à la fois de décrire et de saisir. Décrire la banalité du mal et en saisir l'essence. Circonscrire la violence pour mieux l'isoler et la dissoudre par les mots. Prise de conscience d'une violence insoutenable qui  a toujours défini la narratrice en tant que personne. Dans certaines familles, la cruauté est habituelle, rituelle. Une tension naît entre la routine et l'horreur, le sadisme d'un Ogre-père et la passivité d'une mère complètement effacée. Décrire cette violence, c'est passer du statut de victime à celui d'acteur, la refuser, quand bien même elle serait inscrite en vous. Si la violence est la négation de tout ce qui est humain, il faut lui opposer ce qui peut l'étouffer. Quand tout a été détruit à l'intérieur, seuls les mots peuvent poser d'autres fondations. Pour retrouver un corps, pour se faire entendre, pour rester debout. Pas d'explications mais des couperets à chaque page, une succession de brutalités qui, en équilibre sur un fil entre l'excès et le pur réalisme, creusent la sensation de perte et de décomposition.
Nos voisins n'ont-ils jamais rien entendu ?
Pour aborder un sujet aussi délicat, il faut bien sûr un peu de talent et un angle (la retenue, l'évocation, l'engagement sans frein). Mais Marie-Pier Lafontaine sait  surtout écrire, de façon littéraire, dépassant le simple témoignage qui relèverait de la rubrique "Faits divers". Tout ce qui est sordide dans ce livre est neutralisé par la prose, habitée et engagée, sans concessions, intense, chirurgicale. On lit alors dans un double mouvement : celui du dégoût et de la fascination. Dégoût pour cet homme, dégoût né des scènes décrites, insoutenables pour qui les vit et les voit. Mais par définition, on ne les voit pas. Toutes ces violences infligées relèvent de la sphère privée, quand la littérature peut donner à voir ce qui existe mais qu'on ne verra jamais. Fascination pour cette écriture, son découpage et sa façon de jouer avec les blancs —les silences, l'invisible, le non-dit, les refus — pour toujours rester à bonne distance. L'immersion est frontale, mais reste lucide, les phrases sont construites mais conservent un rythme brut. Une écriture comme un filtre, entre instinct et maîtrise, comme un pendule qui oscille entre un réalisme douloureux et une mise à distance qui sauve. Les mots pour apaiser une prise de conscience qui rendrait fou n'importe qui. Victime d'un père mais pas réductible à cela. Plutôt l'image d'une guerrière profondément blessée dans sa chair et son esprit, prête à affronter le mal avec d'autres armes. La puissance de la littérature contre les élans vulgaires d'une parole lâchée. Le corps est brisé, le coeur est en morceaux mais les phrases sont justement là pour les recoller, hésitant entre le continuum et le fragment. Oui, il semble possible de tuer quelqu'un par les mots.
Si un jour un homme venait à moi avec le désir de m'aimer, qu'il me voyait en tant que femme, qu'il avait pour moi des envies de douceur et de caresses, il falsifierait la nature même de ma naissance et j'en mourrais.

Cette modeste chronique montre surtout mon impuissance à parler de ce texte court et puissant, qui parle de survie et de résilience, d'une violence subie muée en combat. D'une énergie rare, au son de la fureur, un livre qui se suffit à lui-même, qui n'en fait ni trop ni pas assez, où la noirceur est compensée par la lueur d'un style plein d'éclats. Un livre qui est une façon de fustiger les complicités, de dénoncer les silences forcément coupables, mais surtout de prendre le contrepieds de l'impuissance, au diapason de la rage et d'une colère presque apaisée. Un livre pour rester debout. Saisissant.
                                                                                                                                            
Chienne, Marie-Pier Lafontaine, Le Nouvel Attila, septembre 2020, 107p., 16€.

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