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De parcourir le monde et d'y rôder, Grégory Le Floch (Christian Bourgois)

Après un fabuleux premier roman dont on avait abondamment parlé sur L'Espadon, c'est peu dire qu'on attendait avec joie et fébrilité le nouveau livre du talentueux Grégoy Le Floch. Allait-il confirmer ? Que peut-on écrire après un livre aussi fascinant et maîtrisé ? Curieux de voir comment son écriture allait s'adapter à une nouvelle ambiance. Dans De parcourir le monde et d'y rôder, voyage en roue libre ou errance en plein chaos, on retrouve un héros en crise — que la société qualifierait de fou — et cette prose sinueuse qui a fait du rythme son mantra. Ce livre méandreux, à sa façon détournée et toujours ambiguë, traque la possibilité d'un sens toujours en fuite. Comme ce personnage, qui tente d'une façon ou d'une autre d'échapper à un truc qu'on ne comprend pas au début. Il faudra attendre les quatre derniers mots.
Cette chose de forme ovale, dure, molle et visqueuse, que le narrateur trouve dans la rue et qu'il est incapable d'identifier n'est peut-être pas, finalement, le sujet du livre. Un miroir de nos fantasmes ? Cette chose, c'est peut-être l'écriture elle-même qui, à chaque chapitre, brode des sortes de nouvelles où l'absurde le dispute à l'humour, le désespoir à l'empathie, entre tragédies ordinaires et comédies de l'étrange. Une prose en recherche, en quête d'elle-même et du monde. À l'écoute de sa rumeur. Sourde, étrange, inquiétante.


Ce qui à mon sens distingue ce livre de la masse — c'est une qualité de plus en plus rare et, au fond, c'est une des raisons pour lesquelles je lis — c'est son écriture, donc, une voix forte et habitée où toutes les références de l'auteur affleurent, sans pourtant étouffer la patte personnelle. Orly Castel-Bloom et David Foster Wallace pour l'esprit, entre ironie et désespoir teintés de légèreté —il faut voir toutes ces notes de bas de pages qui cassent la linéarité narrative tout en lui donnant du peps, s'engouffrent dans les limbes — et bien sûr László Krasznahorkai, maître des lettres hongroises, pour ces phrases-romans aussi longues que le Danube, ponctuées de virgules et de pensées métaphysiques, où les digressions sont les parenthèses nécessaires à la coutumière effervescence qui nous aspire dans le grand maëlstrom de la vie, les pauses d'un monde noyé dans l'urgence. Une langue fluide, élastique, facétieuse qui embrasse le vertige du non-sens.
Mais qu'importe, car ce roman sans boussole entre les allées d'un hypermarché où il fait bon d'être vigile, Israël et New York, est surtout une fantaisie libre faite de détours, de circonvolutions et d'itinéraires bis, l'auteur multipliant les points de vue et les fausses réponses, empruntant des pistes et des sentiers métamorphosés en ruelles et boulevards. Le héros sait-il lui-même où il va, jouet d'un monde où le destin semble dépourvu de cohérence, où le bizarre est la norme, où la marge retrouve le centre de l'attention, où les fous (les névrosés, les timbrés, appelez cela comme vous voulez) ont plus de choses à dire sur qui nous sommes que sur la logique d'un monde qui, au fond, n'est que celle qu'on lui prête, celle que l'on perçoit. L'écriture de Grégory le Floch teste les limites du roman et, par ricochet, ses propres limites. Une écriture inquiète mais sûre, qui fouille jusqu'à la névrose —  vous savez, ces pensées gluantes qui nous assaillent et nous travaillent sans nous lâcher, qu'on rumine et qui rendent fous — retarde et accélère sans crier gare, se rue dans des culs-de-sacs, bifurque, se retourne et finit par retomber sur ses pieds, mue par une urgence tranquille ou une calme impatience. Cette écriture sans filtre, sait-elle d'ailleurs toujours où elle va ? Le propre du voyage ou de l'errance n'est-il pas de renoncer à trouver quoi que ce soit ? À accepter de se perdre pour trouver ce qu'on ne cherchait pas ? Des cailles, du cervelas, un diamant. Une truffe.
Chez Grégory Le Floch, la routine devient métaphysique, l'effroi amusant, dans un monde de signes et de désir, de questions et d'échappées, le seul lieu où les contraires peuvent entrer en fusion. Où tout peut arriver, où les fous sont les plus sensés. Nouveauté chez l'auteur, le recours (réussi) à l'humour pour neutraliser, peut-être, les tourbillons d'un monde qu'on ne maîtrisera jamais, sa médiocrité parfois, son vide. Son absurdité ? Il s'agirait alors d'un rire désespéré.
Ce livre, sorte de buffet d'interprétations — on choisit celle qui nous plaît, celle qui nous convient, on laisse de côté la comédie ou la tragédie, on prend ou on jette les deux, on aime et on déteste autant de personnages —, m'a fait l'effet d'un voyage de trois semaines aux Etats-Unis. Je m'explique. Un fort désir de paysages d'abord et un souvenir mémorable ensuite. Entretemps, le Yosemite m'a sans doute moins marqué que ces voyous de San Francisco croisés au bas d'un hôtel un peu miteux, coiffés d'une crête vert fluo, qui nous demandaient l'heure avec un air menaçant. Tout ça pour dire que certains paysages marquent plus que d'autres. J'oublierai sûrement certaines scènes (L'hygiène bucco-dentaire), d'autres m'auront fasciné — la rencontre loufoque et magnifique dans un taxi, un bébé hurlant balancé d'un train, la découverte d'une Terre Promise et d'une Terre perdue, un orgasme géant...—. On oublie quelques parties mais le tout infuse. On relit des passages, les dernières et les premières pages, on tisse un sens intime quand les apparences ont fini par se dissoudre dans le Temps. Le Cirque de l'Oeil revient alors à la charge dans le souvenir du One-Eyed Jacks. Et si la vie n'était qu'une distraction circassienne des plus sérieuses ?
La chose mesurait six virgule trois centimètres de long et quatre virgule huit centimètres de large. D'aspect dur et sec, et de forme plutôt oblongue, elle révélait à certains endroits bien circonscrits une mollesse. (...) Un dessin, un motif semblait, mais je n'en étais pas sûr, apparaître sur le dessus de la chose, la pulpe de mon index paraissait d'ailleurs plus sûre de cela que mes propres yeux.
Je vois ce livre, très riche, comme un recueil de tentatives, de départs et de faux départs, mélange de hâte et d'envie de ralentir pour percer la nature du monde. Grégory Le Floch y joue comme il réoriente notre horizon de lecteur dans une joyeuse mélancolie, se heurte à des impasses pour mieux décoller ensuite. Où il est question d'incommunicabilité —la vie n'est-elle qu'un immense quiproquo ? — et de faillite des relations mais aussi, comme dans son premier roman, de tendresse, de bienveillance et d'une profonde empathie pour les autres. Renoncer à trouver un sens, c'est croire que l'interrogation est plus féconde, que le voyage importe davantage que la destination. Savoir s'étonner, rester fasciné par le mystère de l'existence, à W.I.E.N, à Tel Aviv ou dans une ville moyenne. Un roman sur la vie qui n'a aucun sens. Un roman pour expérimenter, écrire autrement. Pourquoi nos déambulations, nos errances, nos actes devraient-ils toujours avoir un sens ? Du sens ? Et pourquoi ne pas jeter son bébé du train s'il hurle trop fort ? Magie de la littérature qui autorise pas mal de choses
Il n'y a rien de plus excitant que de voir naître une oeuvre. Dans la forêt du hameau de Hardt m'avait fasciné et continue de me hanter. De parcourir le monde et d'y rôder offre un plaisir différent, plus cérébral et réflexif, en épousant la trajectoire de vies fragmentaires où s'exprime une belle alchimie des contraires. Misères et merveilles du monde au rythme effréné d'un conquistador en quête d'un propriétaire, boule de flipper capable d'embrasser dans un même élan la médiocrité, l'étrangeté et la beauté du monde. Si ce monde est étrange, absurde, surréaliste, Grégory Le Floch sait lui donner des couleurs et du relief, dans ce carnaval au goût de tragédie. Attention, l'auteur ne tranche jamais entre le sens, la rumeur inquiète et l'explication. Ce roman, ça ressemble à du Kafka, mais un Kafka pop alors, avec des sourires et autant de désillusions, où le réel y est décousu, les personnages tourmentés et la décadence festive. Le deuxième jalon d'une oeuvre déjà passionnante, par un auteur au talent immense, auquel on croit beaucoup.
Sa voix particulière, presque fascinante —même s'il était impossible de la trouver belle — émergeait comme un fil de soie de son corps maigre et ne s'offrait que le soir, sur le toit de l'immeuble. En échange de sa parole, je lui offrais mes deux paumes. C'était peu cher payé pour le refuge qu'ils me procuraient, lui et tous ceux de la troupe. Ce que le medium disait à propos des deux choses, je m'en foutais, c'était du sens, et le sens, avec eux, glissait sur moi.
Alors, me direz-vous, c'est quoi cette chose ? Un livre impossible à enfermer, une machine à recycler les élans et les trous du langage. Une écriture envoutante. Un miroir de vies extravagantes, une somme de malentendus. Rien ne s'explique et nous comprenons tout.
                                                                                                                                                         
De parcourir le monde et d'y rôder, Grégory Le Floch, Christian Bourgois, août 2020, 254 p., 18€. Illustrations pop de María Medem.

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