Accéder au contenu principal

Beyrouth entre parenthèses, Sabyl Ghoussoub (éditions de l'Antilope)

 Si vous êtes un tant soit peu intéressé par la question de l'identité, nul doute que ce Beyrouth entre parenthèses, signé Sabyl Ghoussoub, saura vous séduire. C'est d'ailleurs la ligne éditoriale des formidables éditions de l'Antilope : avec les yeux du roman, observer la richesse et les paradoxes de l'identité juive sur tous les continents. Soit un Libanais ici à qui on interdit de se rendre en Israël. Et c'est bien connu, il n'existe pas meilleur aphrodisiaque que l'interdiction. Alors notre narrateur, qui ne cesse de fantasmer le fruit défendu, décide de se rendre à Tel-Aviv, via l'aéroport Ben Gourion où, manifestement, on aime poser beaucoup de questions aux étrangers.


Toujours un immense plaisir de retrouver les livres de l'Antilope. Ce Beyrouth entre parenthèses sait parfaitement entrer dans les plis de l'identité, ce thème universel et problématique. Ce livre au prégnant vécu nous dit que l'identité est toujours suspecte, ambiguë. Les fonctionnaires israéliens se méfient d'ailleurs de ce monsieur qui ressemble à un juif, un arabe, un Libanais, un chrétien maronite... Double mouvement dans ce livre : on nie ce que l'on est car, d'une manière ou d'une autre, on veut toujours un peu y échapper pour ressembler à ce qu'on n'est pas, ce que l'on voudrait, à ce que l'on fantasme. Un paysage, des mentalités, une culture. L'identité est aussi de nature schizophrénique. Être quelque part et de quelque part, c'est d'abord vouloir être ailleurs semble-t-il. On naît dans une famille et une identité que l'on n'a pas choisies pour vouloir les quitter aussitôt. Aller là où l'on ne veut pas de vous, c'est encore tester une autre façon d'être d'être chez soi. D'où ce paradoxe : on ne sent jamais autant chez soi que lorsqu'on en est éloigné. Une identité est à elle-même son propre paradoxe, un principe de contradictions. Et avant d'avoir une identité, on est le fruit d'un discours, de représentations, d'héritages qu'il faut trier pour pouvoir se comprendre. Sabyl Ghoussoub les déconstruit en nous plongeant dans un voyage insolite, mélange de mots et de photos entre les murs d'un aéroport peuplé de fonctionnaires zélés, et les rues de villes israéliennes qui ressemblent étrangement aux rues libanaises par leurs bruits, leurs odeurs, leurs ambiances. On y croise des communistes de droite (!), des personnes coiffées d'un keffieh, un Iran libéré. 

Est-ce mon enfance ou ce pays que je cherche à revoir, à reconquérir en venant en Israël ?

Ce livre, avec son humour provocateur, interroge l'identité à travers les héritages, les haines, des mentalités décalées. Être de quelque part, c'est d'abord éprouver cette étrange sensation de ne jamais être tout à fait sa place, à plus forte raison en Terres Saintes. Israël semble un concept inépuisable dans le livre, qui exerce une force d'attraction et une fascination, mélange de désir et de haine, quand bien même tout ce que le pays représente suscite l'incompréhension et la réprobation. Un peu kamikaze, un peu bouffon, le narrateur s'amuse d'abord, s'étonne et moque les questions posées par les gardes-frontières. Impression d'absurdité dans un cadre burlesque. Puis les questions, de plus en plus insistantes, font naître le sentiment d'étrangeté et d'inquiétude dans un même élan. Qui finit par se transformer en douce paranoïa. Ambiance kafkaïenne, la farce devient incrédule, on se méfie de toute personne qui souhaite se rendre en Israël. Personne suspecte, sûrement armée d'étranges intentions. Au-delà de la paranoïa, c'est finalement le sentiment de peur qui piège les relations jusqu'à les figer dans des discours incohérents et contradictoires.

Mais porter une arme, apprendre à tirer, même si l'on est quelqu'un de bien, cela aiguise une façon de penser la vie, de voir le monde. Cela forge une identité, une identité qui se construit autour de la guerre et de la peur.

Un livre pour répondre à l'impossible question, qui suis-je ? Est-ce moi qui parle quand je parle ? Parallélisme de la quête identitaire et de l'enquête territoriale au miroir du conflit israélo-palestinien et de la proximité du Liban. C'est grave et léger, drôle et sérieux —une tragicomédie, non ? —le tout mâtiné d'une bonne dose d'autodérision et de feinte désinvolture. Très bel équilibre, livre émouvant sur un sujet extrêmement périlleux. Réussite totale !

                                                                                                                                                             

Beyrouth entre parenthèses, Sabyl Ghoussoub, éditions de l'Antilope, septembre 2020, 138 p., 16€

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Feu, Maria Pourchet (Fayard)

 En voilà un bouquin qui m'a bien gonflé et pour une fois, je sais exactement pourquoi. Oui, c'est vrai, vous ne trouverez aucun, mais alors aucun bon sentiment dans ce texte prétentieux sur le désir, ses affres, la passion amoureuse, les sentiments impossibles, les petits mensonges et les coups tordus... Histoire ô combien ordinaire, deux solitudes qui s'ennuient dans leur couple-famille-mariage (Laure, 40 balais) et leur vie minable de cadre sup' de la Défense (Clément, 50 balais), qui vit avec un chien. J'aime toutes les histoires, pourvu qu'elles soient bien racontées, pourvu qu'elles soient racontées avec style. Mais, rapidement, je me suis ennuyé à la lecture de ce roman sans grand intérêt et d'un nihilisme rare. J'y suis allé car je suis curieux. J'avais entendu moult louanges sur les textes de l'autrice. C'était l'occasion... manquée. Ce roman m'a vite dérangé, pour une raison simple. Il est d'un cynisme confondant, qu

Mahmoud ou la montée des eaux, Antoine Wauters (Verdier)

 L'histoire d'un barrage en Syrie, la trajectoire d'un homme au miroir de la guerre. 50 km de long, de béton. 11 000 familles déplacées. Un village englouti et des souvenirs avec. Le lac el-Assad, en 1973. Une famille éclatée. Un vieil homme, semble-t-il, rame à bord d'une barque, remontant le fil de sa mémoire en Syrie. Un professeur-poète menaçant pour le régime, une guerre en fond sonore. La censure, la traque, la paranoïa. Un grondement, une rumeur de plus en plus claire. Il lui faut plonger, à Mahmoud, avec masque et tuba, dans les profondeurs lacustres. Une façon de remonter à la surface pour respirer, voir sa vie passer du noir et blanc à la couleur. Mahmoud Elmachi, qu'as-tu fait de tes amours ? De tes enfants ? De ta famille ? De Sarah ? Les as-tu abandonnés ? As-tu eu simplement le choix ? Mahmoud ou la montée des eaux est un très beau roman en vers libres, ceux d'un poète isolé, coupé du monde, qu'on prendrait volontiers pour un fou. C'est d&#

La Grande Aventure, Victor Pouchet (Grasset)

 La grande aventure, c'est une balade en vue d'un col, l'écriture de poèmes qui forment un livre, c'est écrire un poème pour empêcher l'être aimé de partir, c'est une histoire de shampoing et de romans qui nous dépassent, c'est une histoire d'amour et de dauphins, un jeton de manège bleu à Montmartre pour raviver l'enfance, conjurer la perte, l'écoulement des journées qui passent. Il faut boire un gin tonic, en souvenir, pour oublier les montagnes qui nous assaillent. Ecrire des poèmes, alors, malgré les déserts d'inspiration, les aboiements des chiens. Partir, revenir, s'interroger aussi sur les événements de la vie, petites boules de réel qui débarquent sans crier gare. La mort d'un grand-père : Son coeur s'est arrêté / et il est mort très simplement, que l'on consigne dans un banal poème comme on s'interroge sur les contrebandiers... La Grande Aventure, c'est un dauphin, un découpage de solitudes. Suivez les pointil

Je t'aime comme, Milène Tournier (Lurlure)

 Les textures de l'amour, ses couleurs, ses reliefs sans aplats, ses plats d'humeur, ses objets au filtre d'une lumière qui se déploie dans l'espace urbain comme une pieuvre énamourée. Milène Tournier s'empare du sentiment, de sa flamboyance, de son romantisme, pour "épouser le tout ordinaire" des lieux des villes. Du kebab à la patinoire, du Ouibus au conteneur à verre, du potager au marché, de la librairie à la grue, du fleuve au fleuriste, des escaliers aux égouts, d'un distributeur Selecta à un cabinet de voyance, d'une boulangerie à une boîte à livres, de l'ascenseur au zoo, du stade au skatepark ! La poétesse s'amuse, ironise, déclare et déclame dans des pages performatives. Explorer le versant plein d'excès, et donc absurde, niais, mais aussi la beauté simple, nue, du sentiment amoureux. Ses images bizarres, ses arômes de cendre, de braise et de pizza, ses innocences souriantes. Quand on aime, on aime tout, le trivial et le subli

Ultramarins, Mariette Navarro (Quidam)

J'ai d'abord lu une dizaine de pages d' Ultramarins, à la fin du mois d'août. Puis j'ai posé le livre dans un coin, avant de le reprendre un mois plus tard, devant l'afflux des critiques positives. J'avais dû manquer un truc. Et bien m'en a pris. J'aurais dû m'installer confortablement et prendre mon temps. Car il faut entrer dans l'univers de Mariette Navarro à brasses lentes, observer et attendre. Et peut-être trouver la lumière, sur une île ou dans les abysses. Je crois savoir pourquoi j'ai vite abandonné ma lecture la première fois, c'est un défaut de lecteur et de commentateur. J'ai voulu comprendre dans l'instant les intentions narratives de l'auteure. Erreur ! Grosse erreur ! C'est exactement ce qu'il ne faut pas faire. Plutôt se laisser bercer, laisser venir et noter (ou pas) ce qui se produit. Accueillir et accepter le changement. Voir ce que le texte remue en vous. Je vous parle de sensibilité, mais impo

Dans la Maison rêvée, Carmen Maria Machado (Christian Bourgois)

 Très beau livre sur la violence dans le couple, pensé comme une succession de courts chapitres à la manière de. Une question simple, qui en appelle beaucoup d'autres : comment écrire une autobiographie ? Où commence-t-elle et où finit-elle ? Le jour de la naissance ? Le jour de notre mort ? Au début d'une prise de conscience ? À la fin d'une relation destructrice alors que celle-ci continue à vous hanter, peut-être jusqu'à la fin ? Dans la maison rêvée aborde la question de la violence dans le couple homosexuel en général, et en particulier, celle moins évidente a priori, de la violence dans le couple lesbien, qui rejoint le questionnement sur les identités sexuelles. Angle original pour évoquer une histoire tristement banale, celle d'un couple qui s'aime avec passion puis se déchire, rejouant une relation dominante/dominée, où brutalité et emprise psychologique guident les échanges. La narratrice, peu sûre d'elle-même et boulotte, entre dans une relation t

Grande Couronne, Salomé Kiner (Christian Bourgois)

 Encouragé par les enthousiasmes de libraire et un éditeur de confiance, je me suis lancé dans ce Grande Couronne , plein d'attentes. J'aime les premiers romans, toujours curieux de découvrir un univers, une écriture, un rapport au monde qui serait original. Fin des années 90, dans la banlieue parisienne. On suit les pas d'une collégienne, Tennessy. Ses parents divorcent, sa soeur est bordeline, ses deux frères pas aidés par une mère dépressive qui se laisse doucement mourir. Dans ce marasme ordinaire, l'ado tente bien de se raccrocher aux branches mais, peine perdue, là voilà embarquée, malgré elle, dans un petit réseau de prostitution. Ses premières expériences sexuelles seront tarifées. Un peu naïve, la jeune fille rêve de marques, voudrait ressembler à ces filles qui ont l'air si sûres d'elle. Mais elle n'est pas née du bon côté. Aux côtés de Chanelle, de Kat Linh, Tennessy se rêve en avocate ou en hôtesse de l'air, avec en fond sonore les clips de L

Satires, Edgar Hilsenrath (Le Tripode)

Satires...  ça tire toujours des larmes un livre d'Edgar Hilsenrath. Et quand on sait que c'est le dernier, ça en tire encore plus. Puis des larmes de rire, aussi, car l'Edgar était un clown triste, hanté par la Shoah et la figure du nazi. Hanté par le retour au pays, homme aux racines floues et arrachées, une identité pétrie dans la langue et l'écriture, des pays où être chez soi quand on vous a tout pris. Sauf l'humour, sauf une folle tendresse pour ses personnages, sauf l'ironie, sauf le rire désespéré. Puisque ce monde n'a aucun sens, il convient d'en souligner l'absurde logique, le grotesque, dans des dialogues cinglants où Hilsenrath s'amuse autant qu'il dégomme, invente des mondes autant qu'il les détruits. Ce livre, c'est l'Allemagne vue par l'exilé, celui qui écrit en allemand mais ne comprend plus ce pays peuplé de nazis croupissants, de veuves déboussolées et de travailleurs immigrés qui ne comprennent pas un mot de

Mon maître et mon vainqueur, François-Henri Désérable (Gallimard)

 Le François-Henri revient très en forme (mon collègue Shangols, s'il lit ces lignes, doit s'arracher les cheveux et les yeux) avec ce roman plein d'ironie sur le plus vieux sujet du monde, la passion amoureuse et ses affres, les sentiments lâchés, qu'on ne choisit pas, et les petites tragédies qu'elle charrie sur le chemin des injonctions nuptiales, familiales. Mon maître et mon vainqueur, suivant les pas d'un classique triangle amoureux (un narrateur, ami de Tina, Vasco, l'amant de Tina et un cocu mais qui ?) nourri de théâtre, de duel au pistolet, qui se frotte de poésie et s'engouffre corps et âmes dans la baise torride, peut se lire comme une tragi-comédie sur fond de procès. Quelqu'un a vraisemblablement tiré et touché dans le mille puisqu'il est en prison. Mais qui, pourquoi, comment ? A priori, tout a déjà été dit ou écrit sur le sujet. Ou le croit-on ! Mais non, tant qu'on a du style et une façon d'approcher les choses. Ici, FH

Pédalées, Olivier Hervé (Lunatique éditions)

 Bonjour les amis. Joie et émotion, il est enfin là, le rêve d'une vie. Il s'appelle Pédalées et il est épais de 1,73 cm. Ni un essai, ni un roman, ni un témoignage, ni de la poésie, il croise un peu toutes ces approches pour parler d'une chose, le vélo. Et même d'une passion pour le vélo ! Il sortira le 15 novembre, dans toutes les bonnes librairies. Présentation sur le site de l'éditeur : " Pédalées propose 21 itinéraires littéraires comme autant d’étapes du Tour du France et de virages de l’Alpe d’Huez. Une Grande Boucle intime de 240km où les succès font écho aux douleurs, les défaites aux exploits. C’est aussi un hommage amoureux et critique à la petite reine, à ses beautés, à ses ratés, à la folie et aux illusions qu’elle fait naître. ​ Rouler, c’est… Un opéra en rafales. Être porté par les lieux, habité par les territoires. Un arpentage sensible. Mettre de l’ordre dans son chaos intime, laisser libre cours à son propre désordre. Une obsession, un truc q