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Le Coeur synthétique, Chloé Delaume (Seuil Fiction & Cie)

 J'ignore qui est l'attachée de presse de Chloé Delaume pour ce Coeur synthétique mais elle a dû bien se marrer en le lisant. Adélaïde l'héroïne, 46 ans, attachée de presse d'une maison d'édition qui vise pas moins que le Goncourt et fraîchement divorcée d'Elias, s'ennuie à Paris. Déprime. Désespère. Se morfond. Sa vie est déjà finie dans une ville où les loyers sont prohibitifs. Comme morte à l'intérieur, un coeur en mille morceaux. "La régression la guette" car elle "devient un produit obsolète". Mais elle l'a choisie. En couple, elle s'ennuie, c'est comme ça. Elle n'a rien à reprocher à ses ex. La faute à la vie, à ce désespérant et aliénant besoin d'amour, de sexe, de nouveauté. La séduction est un marché qui obéit à la loi de l'offre et de la demande. Plus de femmes que d'hommes à Paris dans sa tranche d'âge. Et ils meurent plus jeunes. Et Adélaïde refuse la famille, ne veut pas d'enfants. Alors, pour diluer la douleur, calmer les souffrances liées au manque, à la peur de n'être plus rien dans le regard des hommes, Chloé Delaume a besoin d'humour. De replacer les choses dans le contexte des statistiques. D'invoquer les dieux et surtout les déesses, de jeter des sorts au destin des sentiments. Alors Adélaïde caresse son chat, Perdition, fantasme sur un "Vladimir" imaginaire — riche et beau et intelligent et drôle et cultivé et attentif —, et Adélaïde sanglote. Beaucoup même, mais ses soeurs et ses amies sont là : Hermeline, Bérangère, Clotilde, Judith, car "il n'y a que l'amitié et la sororité qui préservent de l'abîme".


(D)étonnant bouquin assez scotchant qui parle avec une grande justesse de la femme, de ses attentes et illusions un peu pathétiques sans jamais tomber dans les écueils du genre. Qui évoque le marché de l'Amour pour une femme cultivée et libérée qui entre dans sa deuxième partie de vie, débarquant sans rien en connaître dans le monde de Tinder. Chloé Delaume, en ne choisissant jamais entre le conte dépressif et la farce tragi-comique, réussit à trouver la parfaite distance. C'est absolument trash et cruel. Des chiffres, froids, cliniques, qui annulent tout espoir, une vie qui baigne dans une douce torpeur, injectée de Lexomil et d'un peu de coke de temps en temps. Mais c'est aussi hilarant. Il faut voir ces grotesques scènes de drague d'une quinca qui pense comme une fille de quinze ans, ces réunions gothiques qui, pour peu que l'on soit précis sur les demandes, viennent infléchir un destin. Cette femme est touchante de bout en bout et, à travers elle, saisit la condition de toutes les femmes qui, d'injonctions en assignations, ne savent plus très bien ce qu'elles sont censées vouloir, sur quel coeur danser. Et les hommes avec, tant ils participent des échecs d'Adélaïde. Les femmes restent fleur bleue et frustrées, butent sur des modèles en panne, moulinent sur le bas-côté des sentiments et finissent par se retrouver entre filles pour le meilleur (on y revient à la fin de la chronique).
A trop penser à lui, à tant l'imaginer, il n'a pas le même visage. Adélaïde pourrait, à cet instant précis, se dire : Ce n'est pas un homme je vois, c'est juste sa fonction. Ce qui aurait pour conséquence de lui faire prendre conscience que remplir le vide n'est pas de l'amour. Mais le coeur d'Adélaïde, épuisé de solitude, réclame l'abandon de toute raison.
Au-delà des portraits acides mais pleins d'empathie de cette Adélaïde et de ses copines, il faut goûter cette satire du monde de l'édition qui parlera, on l'imagine, aux professionnels du métier, qu'ils soient indépendants ou travaillent dans les grands groupes. L'Amour est un marché, ni plus ni moins que le livre, à coups de prix, d'égos grands comme la Russie, et de ventes. Qu'importe la qualité, il faut un Goncourt (300 000 ventes sûres) et du papier noirci. C'est la guerre entre les attachées de presse pour obtenir un passage à La petite bibliothèque. La mascarade est partout, jusque dans le marché de l'immobilier parisien. C'est encore très bien vu et fait, et très drôle. À l'image de cette petite phrase qui dit tout sur la nature des textes : "Elle est publiée depuis seize ans aux éditions David Séchard mais n'a pas le même éditeur qu'Ève Labruyère, le sien c'est Guillaume Grangois, un quadragénaire enthousiaste. Il s'occupe des textes un peu bizarres qui ne répondent pas aux critères du roman traditionnel. Des livres qui ne racontent pas vraiment une histoire, des histoires qui se racontent par des dispositifs, des fragments poétiques ou des installations".
Dans le jardin règne le silence, à peine un pépiement d'oiseau. Adélaïde trouve que la campagne, ça a la bande-son d'un décès.

J'ai souvent et beaucoup ri en lisant Le Coeur synthétique, une façon pour Chloé Delaume de neutraliser la tragédie ordinaire que représente la quête éperdue d'amour. Un rire jamais moqueur mais sûrement nerveux, celui de la sidération face à cette réalité désespérante faite de solitude et de décrépitude, un rien macabre. Car l'autrice y est d'une lucidité glaciale et acide. Son humour est aussi ravageur, d'autant plus que le traitement du sujet est trash. L'écriture par petits paragraphes, petits couperets qui mettent en morceaux les coeurs, participe du rythme et de ce constat à froid. L'amour, il est peut-être temps d'arrêter, tout simplement, pour lui préférer l'amitié et la sororité. Et là, le livre devient encore plus touchant et sensible, par delà les rires sombres, la feinte désinvolture et la dérision, en empruntant un chemin inattendu. Ce sont des petites phrases simples, presque des punchline en alexandrins, bourrées de mélancolie et d'empathie pour une autre idée de l'amour, qui tournent la tragi-comédie en douce élégie pour les femmes, les amies et les soeurs, sans en faire trop. Alors moi je dis bravo pour ces éclats tranchants pleins de bienveillance, cette ironie à froid pleine de chaleur, ce texte aux allures de conte dépressif mué en émouvant page turner. Chicklit gothique Chloé Delaume ? Rebouteuse des lettres ? Un coeur synthétique, en tout cas, pour déprimer en rigolant. Ou l'inverse. Triste certes, mais d'une belle tendresse aussi. C'est un livre qui peut bouleverser et faire marrer, une bonne brique de réel dans la tronche, lancée à mains nues pour fracasser nos pauvres illusions. Allez, l'amour c'est fini, je vadrouillerai désormais en amitié. Chapeau Chloé Delaume !
                                                                                                                                                                      
Le Coeur synthétique, Chloé Delaume, Seuil, septembre 2020, 195 p., 18€

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