Accéder au contenu principal

Le 21e homme, Aurélie Lévy (Anne Carrière)

 Pour peu que le sujet vous intéresse, voilà un passionnant livre d'entretiens réalisé par une femme, Aurélie Lévy, sur et avec les hommes. Comme l'indique le sous-titre, "Enquête en territoire masculin", elle s'est plongée dans vingt récits masculins au gré de questions, de répliques et de petites interrogations mordantes teintées de bienveillance, pour tenter de mettre à nu une certaine idée du masculin à une époque de "brouille" entre les sexes et de confusion des genres. En gros, qu'est-ce qu'un homme du 21e siècle ? Et au miroir de cette réponse, en creux, se dessine également le rapport aux femmes. Tous ces hommes parlent avec une désarmante sincérité de leur rapport au sexe, aux sentiments, à l'argent, aux femmes, à la maladie et chacun, à leur manière et parce qu'Aurélie Lévy les y invite, cherche à définir ce qu'est un homme.


Quel est l'état de la masculinité après le mouvement "Me too" ? Difficile de faire un état des lieux exhaustif, pertinent et rigoureux sans tomber dans quelques travers ou clichés tant le sujet paraît délicat et complexe à traiter. En lieu et place de réponses définitives, on aimera donc les questions ouvertes de l'ancienne assistante de l'acteur John Cusak et la diversité des profils choisis. L'entretien est un art et beaucoup sonnent creux, vides ou sans intérêt. Il faut un brin de talent pour poser les bonnes questions. Mais qu'est-ce qu'une bonne question ? Celle qui fait surgir la réponse sincère, inattendue, l'originalité d'un point de vue ou les failles de l'interlocuteur, son ignorance. Il faut donc aussi des "bons clients". Ces hommes, réalisateurs, agriculteurs, banquiers, au foyer ou au chômage, artistes ou universitaires offrent une pertinente diversité de caractères, de revenus et de contextes, ce qui peut être déterminant dans l'image que l'on fabrique de soi. L'idée, voir si le regard change en fonction de l'origine sociale, culturelle... On les sent tous un peu sur la défensive ces hommes, au début. La confiance aidant au fil de l'entretien, ils se livrent de plus en plus mais toujours à bonne distance des vérités définitives. Si Aurélie Lévy répète ses questions pour mieux comparer, adaptant le ton en fonction de son interlocuteur — elle les connaît plus ou moins — les réponses, elles, ne cessent de désorienter et d'emprunter de nouveaux chemins. Ces hommes évoquent leurs inquiétudes parfois, leurs désirs contradictoires souvent, leurs angoisses et dévoilent un certain nombre de leurs "secrets", finalement banals, la parole agissant ici comme un exercice libératoire.

La plus grande idée fausse sur l'amour ? Sa nature. L'amour est une fiction collective dessinée sur une toile biologique. Et ça ne le rend pas moins réel, mais ça oblige, il me semble, à ne pas laisser une croyance gouverner toute ta vie (sacré Aurélien).

J'ai beaucoup aimé le ton des questions, leur frontalité mâtinée de compréhension. Aurélie Lévy est cash, sincère et douce aussi, elle cherche à brusquer, surprendre et à accompagner pour mieux réfléchir. Quitte à ce que l'interlocuteur refuse parfois de répondre. Parfois, il ne sait tout simplement pas quoi dire. Exemple : "Pourquoi t'es un connard avec les femmes" ?" ; "En quoi es-tu un lâche ?", "Qu'est-ce qu'un homme pour toi ?", "Quand est-ce que tu pleures ?"... A. Lévy souffle le chaud et le froid, tente de percer des intimités sans impudeur. Reviennent un certain nombre de thèmes : l'argent, le sexe et les sentiments, les ambitions professionnelles, la question de l'infidélité et de la frontière entre le couple et l'individu, la place des enfants en amour... Ces entretiens sont passionnants car ils ne se répètent jamais et s'ils le font, ce serait pour esquisser des tendances ou des dynamiques. Pour réaliser finalement qu'aucune vie ne se ressemble, qu'aucun homme ne pense comme un autre. Et croyez-moi, c'est assez vertigineux. Seul bémol peut-être de ce livre, les pauses analytiques de l'auteure entre chaque entretien qui permettent d'assurer les transitions entre les chapitres mais qui, se plaçant au-dessus de la mêlée tel un psy qui aurait tout compris, donnent le sentiment qu'il faudrait suivre des pistes pour mieux comprendre ce qui vient d'être dit et ce qui vient de se jouer. En réalité, le lecteur n'en a guère besoin car les entretiens se suffisent à eux-mêmes.

Ce livre m'a souvent interpelé, mis mal à l'aise, fait sourire quand il a été possible de s'identifier (mais ça arrive assez rarement en réalité), pour un ensemble finalement passionnant et émouvant. Alors, après cette lecture, je serais toujours incapable de vous donner une définition de ce qu'est un homme, de ce qu'est une femme. En revanche, même l'esprit embrouillé, on en sait un peu plus sur ce qu'ils ne sont pas. Bien joué Aurélie Lévy.

                                                                                                                                                  

Le 21e Homme, enquête en territoire masculin, Aurélie Lévy, Anne Carrière éditions, mai 2020, 368 p., 19,50€

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

La Séparation, Sophia de Séguin (Le Tripode)

L'amour en ses haines et passions déchirées, ses futilités, ses élans désormais impossibles, ses absences comme des gouffres, dit et écrit par une femme à l'âme écartelée. Dans La Séparation, Sophia de Séguin raconte l'après vie à deux, ou l'illusion du sentiment et ce qu'il dit finalement de nous-mêmes, de nos manques et de nos peurs fascinées. Reproches, insuffisances, tromperies, les maux du couple sont légion mais n'épuisent pas, jamais, ses mystères. La Séparation pour dire la rupture avec soi et l'absence de l'être aimé, haï, désiré, rejeté.


    Impossible de décrocher, comme un vrai camé, de ces saillies maximes sur le mal-être d'être quitté. Comme un drogué jamais sevré, le manque obsède, la fille ressasse en réactivant ses souvenirs à l'aune d'une souffrance sans limite. Sentiment de sidération, sensation fatale du manque mais refus de l'apathie par l'écriture, une écriture qui opère par saccades comme pour différer le…

Monde ouvert, Adrien Girault (éditions de l'Ogre)

Il existe les romans d'apprentissage et les biographies, les romans de la réussite et de l'échec. Monde ouvert serait plutôt un roman de l'attente et des possibles, d'un isolement trompeur. Dale et Sven, deux hommes sans grand relief qui s'agitent mollement pour la cause mais sans but, sinon celui de garder un oeil sur un mystérieux otage. À quelques lieues, la montagne découpe les paysages dans un silence de bout et de fin du monde. La neige, elle, s'échine à tout faire disparaître. Des coups de marteau résonnent, des clous s'enfoncent. Les corps semblent rouillés, les mouvements sont lents et les visions surgissent à l'impromptu. Quand l'attente et l'ennui sont les seuls horizons acceptables, quand il n'y a plus rien à faire ni espérer, il convient d'inventer un chemin, un destin, quels qu'ils soient. Mais attention, Dale et Sven sont armés, la paranoïa en bandoulière.
Un récit de l'attente qui est une sorte de conte sans suspe…

Dans la forêt du hameau de Hardt, Grégory Le Floch (Editions de l'Ogre) ★★★★★

Après "Arcueil" (Éditions Do), voici la deuxième claque de la rentrée. Pour être franc, on ne s’est pas encore remis du puissant « Dans la forêt du hameau de Hardt ». Et ce n’est qu’un premier roman, signé Grégory Le Floch. Mais pour tout dire, on n’attendait pas moins des jeunes et excellentes éditions de l’Ogre qui, jusqu’à présent, ne nous avaient jamais déçus.






        Alors, ça cause de quoi ce bouquin au titre à rallonge ? De la confession d’un type, Christophe, traumatisé par un événement survenu en Calabre alors qu’il passait ses vacances avec son très vieux pote Anthony. Incapable de parler, de lâcher les mots pour dire l’horreur, il nous décrit, suffocant et convulsé, comment il a échoué dans ce patelin d’Allemagne, le hameau de Hardt, à la lisière d’une étouffante forêt. Il voit des fantômes — les images remontent, hanté par le souvenir d’un mort. Pense parfois à se suicider. Et puis voit un cactus, des épines, Lady Di, une caravane et un chat au pelage râpé… Diffic…

Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier (éditions de Minuit)

Un salutaire anniversaire en enfer, c'est la proposition toute sympathique du gars Mauvignier. J'étais resté à quai avec son roman Dans la foule. Un bail plus tard, quatorze ans en réalité, je tentais à nouveau ma chance, sans rancune. Un film n'a cessé de se rappeler à mon bon souvenir pendant la lecture. Le Funny Games de Michael Haneke en 1997, où surgissent deux étranges voisins dans une belle maison de campagne. Ils ont des gants blancs et ils vont humilier la famille dans une tension croissante. Une nuit d'horreur qui vous retourne l'estomac. Histoires de la nuit ne me semble pas trop éloigné avec son ambiance irrespirable. Ça commence par un chien égorgé, appâté par un bout de viande comme le gamin est attiré par les carambars. Une campagne bien paumée ensuite, La Bassée, un lieu auquel on ne prête guère attention quelque part entre Seclin et Carpentras. Un corps de ferme, une artiste originale, Christine, qui reçoit des lettres de menaces, Patrice le bedon…

La Certitude des pierres, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Inculte est ma bergerie, là où je me sens chez moi, entre la montagne et la mer. Dans La Certitude des pierres, signé Jérôme Bonnetto, le village perché de Ségurian est à lui seul un problème de géographe qui devient peu à peu une tragédie humaine, rythmée, amplifiée, par le retour annuel de la Saint-Barthélémy chaque fin d'août. Tout commence par un conflit d'usages entre des chasseurs bien de chez eux, les virils Anfosso, et un berger exogène, intrus, Guillaume Levasseur venu s'installer avec ses moutons pas loin des sangliers dans le village haut-planté de Ségurian. Et les Anfosso, quand on mord sur leur territoire, ça ne leur plaît pas. Surtout quand le berger leur parle une langue inconnue. Les lieux nous aspirent et nous recrachent. Le silence est un mauvais présage comme le blanc faussement immaculé d'un pelage ou d'une neige. Le bruissement des feuilles, la solitude des hauteurs tempèrent à peine la tranquillité d'un lieu suspendu au drame annoncé. A s…

Nouvelles, Edgar Hilsenrath (trad. Chantal Philippe, Le Tripode)

Voilà un peu moins de deux ans que Edgar Hilsenrath nous quittés, laissant derrière lui une oeuvre immense, profonde et provocatrice. Il est un des rares écrivains dont j'ai lu tous les livres. Ce Nouvelles condense en 158 pages toute la saveur d'une oeuvre hantée par la mémoire de la Shoah, l'antisémitisme et le rapport à la langue qui est un des moyens pour tenter de cerner une identité. Joie et émotion donc de retrouver cet écrivain qu'on a fini par connaître intimement, tour à tour clown triste et tragédien, chroniqueur de son temps et des livres qui l'ont marqué. Il était donc possible d'écrire après Auschwitz et même de le faire dans la langue de ses bourreaux, avec dérision.
Quand je souhaite faire connaître les livres d'Edgar Hilsenrath, je conseille en général Nuit et Le Nazi et le Barbier. Mais si vous ne connaissez pas son oeuvre, ce volume qui réunit ses principales nouvelles pourrait bien être le livre idéal. Elles décrivent un jeune homme pour…

Pierre Terzian : "J'avais un regard assez slapstick sur les choses".

S'il fallait choisir un bouquin qui incarne l'esprit de l'Espadon, Ça fait longtemps qu'on s'est jamais connusignéPierre Terzian (Quidam), figurerait en première ligne. Humour à tout-va dans des jeux de langue étourdissants, dialogues tendres et percutants, ça dézingue et ça se moque avec une vraie bienveillance dans des scènes courtes, l'esprit vachard aussi. Derrière le comique, les ruades en garderies de Pierre Terzian dessinent un propos moins léger qu'il n'y paraît. C'est le tableau d'une région, le Québec, et d'un pays, le Canada, à la fois merveilleux et assommants, où l'exotisme de carte postale donne la réplique à l'abandon des services sociaux. On navigue alors au pays de la débrouille avec des garnements aussi joueurs qu'insupportables, des éducs aussi illuminés que fascinants. Voilà un bouquin qui condense tout ce qu'on aime : humour, travail sur la langue, énergie, musicalité de l'écriture et propos fin pou…

Poète né, Christophe Esnault (Conspiration éditions)

Objet classieux, couverture brillante, ce Poète né de Christophe Esnault a su interpeler l'Espadon, toujours à l'affût de textes capables de le dérouter. Pour avoir lu un peu de poésie ces derniers temps, je me suis heurté à la difficulté de commenter ou donner un quelconque avis sur des textes impossibles à figer. Des avis d'ailleurs toujours un peu vains ou prétentieux. Il est justement question ici de la prétention du poète à être un poète et à faire poète. L'homme de vers est-il condamné à faire semblant, à mimer, à singer, à s'apitoyer sur sa condition d'écrivain incompris ? Une partie de Poète né nous invite dans cette voie même si Christophe Esnault parle moins de poésie parfois que de fabrique de l'égo dans les sociétés médiatisées. Des "je" boursouflés qui se cachent derrière la figure ou la représentation de l'homme de vers. Mais le discours du pauvre type déguisé en poète peut alors s'étendre à tout le panorama littéraire et cet…

Une Parisienne à Bruxelles, Caroline Gravière (éditions Névrosée)

Une Parisienne à Bruxelles de Caroline Gravière – Collection Femmes de lettres oubliées. Editions Névrosée – 2019 (roman en français – Belgique. 114 pp. 14 euros.)


Initiée par notre chronique consacrée à L’invisible, notre exploration de la collection Femmes de lettres oubliées des éditions Névrosée se prolonge avec Une Parisienne à Bruxelles de Caroline Gravière. Fidèle à la ligne de cette collection dévolue aux autrices belges tombées dans l’oubli critique comme éditorial, cette Parisienne à Bruxelles initialement parue en 1875 n’a guère été rééditée depuis. On peinera tout autant à se procurer d’autres romans de Caroline Gravière (1821-1878), autrice pourtant d’une vingtaine d’ouvrages qui lui valurent l’admiration de Camille Lemonnier, figure majeure de la littérature belge Fin de Siècle. L’auteur du fameux Un mâle avait notamment déclaré à l’occasion du décès de Caroline Gravière que celle-ci constituait « un coin de notre littérature, l’un des plus purs et des plus originaux. » U…