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Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier (éditions de Minuit)

 Un salutaire anniversaire en enfer, c'est la proposition toute sympathique du gars Mauvignier. J'étais resté à quai avec son roman Dans la foule. Un bail plus tard, quatorze ans en réalité, je tentais à nouveau ma chance, sans rancune. Un film n'a cessé de se rappeler à mon bon souvenir pendant la lecture. Le Funny Games de Michael Haneke en 1997, où surgissent deux étranges voisins dans une belle maison de campagne. Ils ont des gants blancs et ils vont humilier la famille dans une tension croissante. Une nuit d'horreur qui vous retourne l'estomac. Histoires de la nuit ne me semble pas trop éloigné avec son ambiance irrespirable. Ça commence par un chien égorgé, appâté par un bout de viande comme le gamin est attiré par les carambars. Une campagne bien paumée ensuite, La Bassée, un lieu auquel on ne prête guère attention quelque part entre Seclin et Carpentras. Un corps de ferme, une artiste originale, Christine, qui reçoit des lettres de menaces, Patrice le bedonnant agriculteur et sa mystérieuse femme, Marion, une fêtarde qui n'a plus un regard pour son mari, aucune attention, et tape le karaoké avec ses copines chaque samedi soir. C'est pas le fol amour entre Christine et Marion tandis que Patrice, au lieu d'exploser par tant de rage accumulée, préfère aller voir une prostituée de temps en temps, la honte à l'estomac. Ida enfin, la fille de Patrice et Marion, qui vit sa petite existence d'écolière. Tableau campagnard tranquille et sympa mais la machine se grippe rapidement quand débarquent deux gars un peu louches, vraisemblablement pas armés des meilleures intentions alors que toute la famille a préparé un anniversaire surprise pour Marion à l'occasion de ses quarante ans. Le début d'un interminable cauchemar...

J'ai dû décrocher cinq ou six fois au cours de ces 640 pages bien tassées. J'en connais même qui ont parfois lu en diagonale certains passages et d'autres qui n'ont pas dépassé les cent pages. J'en connais encore d'autres — je connais beaucoup de monde, en fait — qui ont lu la chose en deux jours.  Quant à moi, ces Histoires de la nuit ne m'ont jamais lâché, travaillant en moi comme si elles voulaient elles aussi me terroriser. Un entonnoir de délires qui vous aspire dans sa folie, ses secrets de famille, à vous filer les jetons pour deux mille ans. Sueurs froides, tensions extrêmes, nuit calme et sourires pleins d'ironie des bourreaux qui s'amusent de ce cirque dont eux seuls connaissent les ressorts. Bègue est le frérot un peu naïf, un peu benêt, qui fait tout le sale boulot. Denis la tête pensante qui n'a pas encore avalé la couleuvre. Au milieu, Christophe. Un hameau hanté par le sang et l'absence de cris, qui passe une nuit sans fin dans une épouvante silencieuse, au bout du monde, là où personne ne vit plus, où plus personne n'existe sinon dans les regrets et les tableaux. Un lieu abandonné, à l'abri des regards croit-on, où l'on peut refaire sa vie sans se soucier des rebonds du passé.
Il ne se passe pourtant pas grand-chose dans ce roman noir, social. Des actions au ralenti, des mouvements lents, des courses au Darty du coin pour faire un cadeau, à Picard pour la bouffe. Tout ceci parvient néanmoins à être haletant. C'est que Mauvignier préfère la peur panique, celle qui travaille en sourdine votre subconscient. Flots de conscience à la troisième personne. On entre dans les cerveaux bercés de névroses, de honte, de rage, de colère, de frustration, de tous ces personnages qui ne disent rien tant qu'ils ne sont pas confrontés au pire.  Maëlstrom de pensées en tous genres, tourbillons de troubles, angoisses rampantes. Il y a des états d'âme, de vagues et minces espoirs mais surtout le sentiment de vie gâchées, d'illusions abandonnées au bord d'une départementale. Mauvignier nous propose le grand déballage final et familial, un Festen rural dans la France des zones grises ou blanches, où le lecteur est le témoin gêné d'une confession sans retour. 
Un livre sur la rupture des silences, les bruits des non-dits, ces passés qui ne vous laissent jamais en paix. Pur plaisir littéraire, celui d'une tension qui fixe le point de non-retour, l'instant où l'on bascule dans une autre réalité pour nous plonger dans une banale tragédie, des contes ordinaires d'une nuit éternelle et irrespirable. Il y a une ambiance petits meurtres entre amis, qui prend un tour inattendu. Tout dérape mais ça n'est jamais de la faute de l'illettré, Bègue.
Avant même de mettre la clé de contact, de démarrer la voiture, oui, même avant ça, c'est cette pensée qui l'écrase. La sensation de honte qui corrode la pensée d'avoir voulu satisfaire une jouissance dont il est le seul bénéficiaire. Avant même la honte ou le remords d'avoir chosifié une femme dont il ne saura jamais rien.
En toute honnêteté, je n'avais pas ou peu envie de savoir ce qui allait arriver à tous ces personnages parfaitement incarnés. Je le savais déjà en réalité car je le sentais. On sait toujours, de façon instinctive, ce que nous dicte la peur. Le suspense, pour ma part, était ailleurs. J'avais une envie irrépressible de savoir ce qui leur était arrivé pour comprendre comment les Bergogne, Christine, Marion et les frères avaient pu en arriver là. Par quels crimes, douleurs, traumatismes avaient-ils tous été traversés ?
Mauvignier nous dit que le suspense est substance. La terreur est psychologique. Peu importe le coupable, ils le sont tous, d'une manière ou d'une autre. Être en vie c'est déjà être coupable de devoir se débrouiller seul, de se construire sans que personne ne puisse veiller sur vous. Terrible solitude des êtres embourbés dans leurs croyances, leurs mensonges, leur violence intérieure.
Il fallait bien un roman de 640 pages pour solder les comptes. Un grand livre qui a le toupet d'avoir en outre une écriture splendide. Des phrases longues comme le Danube, une syntaxe parlée, un style ample et méticuleux qui participe beaucoup de la dramaturgie de ce coin perdu de France, parlant autant d'un désoeuvrement social que de psychologies complexes, triturées, torturées. Une prose un brin monomaniaque, absolument savoureuse dans son aisance et sa faculté à ne jamais rien lâcher. Mauvignier est allé au bout des choses, au bout de ses forces littéraires, on le sent, et cette radicalité du fond et de la forme ne verse jamais dans le voyeurisme ou le pathos. Un effort toujours au service d'un tableau social et humain au scalpel, qui ne sacrifie pas le plaisir de lecture, qui est ici désir de vivre la peur, de faire corps avec l'effroi.
(...) mais elle ressent cette confusion qu'il y a à vivre dans la réalité comme une version altérée ou travestie de celle-ci, un peu comme si c'était la vie qui se mettait à imiter les séries et non l'inverse, ces séries qu'elle voit à la télé le samedi et le dimanche, dans lesquelles elle a déjà vu plusieurs fois des gens qui se font kidnapper, bien que son père lui dise qu'elle est trop petite pour regarder ça (...),

Un pur roman littéraire avec son intrigue au ralenti, un polar social d'une grande maîtrise et pas exempt de défauts (avec deux cents pages de moins, pas sûr qu'il soit moins puissant) qui ausculte l'âme et ses recoins comme rarement. Une enquête à rebours sur un inconscient collectif, une violence originelle. Un grand livre sur la fragilité du lien, la possibilité de l'amour finalement, entre déshérences et désenchantements. Un terrible huis-clos qui ne vous lâchera pas.
                                                                                                                                                                       
Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier, éditions de Minuit, septembre 2020, 635 p., 24€





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