Accéder au contenu principal

Grande tiqueté, Anne Serre (Champ Vallon)

 Alors ce livre, mes amis, est magnifique ! De la grande, très grande littérature. Je n'y ai pourtant pas compris grand-chose, à l'histoire, mais j'ai ressenti tout ce que ce texte voulait me signifier. Je suis incapable de mettre des mots dessus mais il me faut pourtant en dire deux trois choses. J'ai vaguement perçu l'histoire d'un vagabondage amical sur une route mal située où l'on croise différents personnages qui entretiennent des liens de nature différente (merci à la postface de m'avoir éclairé). On peut prendre ce texte comme un conte. Je l'ai surtout accueilli comme une comptine ou une chanson qui parlait d'abord à mes oreilles. Anne Serre, chamane-musicienne, se pose d'ailleurs la question dans la postface. Oui, je confirme, la littérature est souvent pour moi et d'abord une affaire de rythme, d'énergie, de musicalité, d'écriture, de sensations avant d'être l'appétence pour une intrigue et du sens. Vous me direz, j'ai été servi avec cette expérience limite pourtant d'une limpidité absolue. J'ai "vertiginé" !

Anne Serre invente une langue, une sorte d'esperanto personnel et intime, pour raconter son histoire aux accents chamaniques. Car Anne Serre l'écrit dans son avant-propos, cette langue, c'est celle de son père en train de mourir, atteint d'un cancer des glandes salivaires, qui parle un sabir que personne ne comprend sauf elle. On l'imagine mal prononcer les mots, buter sur les sons, baragouiner et tenter de se faire comprendre. Anne Serre évoque un "délire" (pas pour elle mais pour les autres), une autre langue ("celle de la mort à venir ?") pour définir cette langue d'avant la disparition. Un entre-deux de mots, une transition langagière, celle d'un homme plus tout à fait vivant mais pas tout à fait mort non plus. Ce qui explique l'acuité aux sensations de l'autrice pendant ces trois mois à ses côtés avant la disparition. Il semblerait que cette écriture se soit imposée naturellement à elle, comme on continue à faire vivre le défunt en soi pour pouvoir faire son deuil. Une écriture joyeuse, aussi, précise Anne Serre pour mettre en mot cette "langue des morts", "archaïque", "mésopotamienne". Une voix d'outre-tombe alors mais la joie et la musicalité toute primesautière du texte siéent mal à l'image que l'on se fait de la mort ("Les dindons ferluquets nagitaient la queue que pour nous sortir des insanies").

La photo circula et dans des chambres d'adolescents en Russie comme en Inge, on nous voit timonant, le sourire custé, la bouche amouraché, et derrière nous le grand sindron, immense, majestueux, doux comme un coquillâtre, et la lore, doucement, qui passe à nos côtés.

Alors je réponds modestement à Anne Serre. Je n'ai à aucun moment tenté de déchiffrer son texte. Enfin si, au début, mais j'ai vite renoncé devant l'ampleur de la tâche, comme lorsque vous essayez de comprendre tous les mots d'une langue étrangère que vous maîtrisez mal. À un moment, vous lâchez l'affaire et vous vous concentrez sur l'essentiel : les gestes, les expressions du visage et du corps, l'accent ou l'intonation, le rythme, l'humeur... J'ai fait de même avec ce texte. Je me suis laissé bercer par cet ailleurs musical, j'ai lâché prise comme on dit et j'ai laissé venir. J'ai accueilli les mots et les phrases sans réfléchir, juste pour voir. Je l'ai lu comme j'écoutais enfant des chansons en anglais que je ne comprenais pas. J'adorais le rythme, les sons, l'énergie, toute cette matière réelle mais informe qui ne parle qu'aux sens. Au-delà de l'expérience quasi-mystique que procure ce texte, il faut parler, me concernant, d'un véritable miracle. Il y a un humour fou dans ce texte, beaucoup de douceur et de tendresse, un amour de la littérature sans borne. Une véritable élégie sur le deuil et le sentiment de perte, une prière ou une incantation qui, malgré la répétition des dissonances, finit par tisser d'incroyables harmonies qui parlent à votre inconscient ou à un pays inconnu de vous et pourtant tangible. On ne comprend rien ou presque mais on rit, on s'amuse d'un certain nombre de phrases — vous me croirez ou non — que l'on finit réellement par comprendre. Une langue déjà-là, bien là mais qui n'est déjà plus. La langue comme médiateur pour se confronter à la présence de l'autre, à son absence qui vient et à la conscience de sa disparition. Anne Serre le suggère autrement. L'écriture de la Grande tiqueté, c'est peut-être celle de l'âme mise à nu, complètement nue. Voilà comment l'on parle en présence de la mort. 

Nous voilà donc en voûte vers les secrets.

En inventant une langue, Anne Serre fait danser et chanter les mots même si, "honnêtement, on n'iridenscait pas beaucoup". Ce texte plein d'énergie, sorte de petite comédie musicale feutrée, en lettres et en sons, transmet une émotion pure, unique, comme une expérience sacrée au coeur de la littérature. Car j'ai lu contre moi, mon passé et toutes mes habitudes. J'y ai lu un retour aux autres, à l'enfance et à soi par la rêverie et les mots, le vagabondage sonore, le vécu à peine fantasmé, les juxtapositions incongrues. L'image de la vie pure par une langue diablement vivante. Des façons d'exorciser et de transmettre des sentiments et des sensations qui rendent impossible un quelconque méta-discours. Alors laissez-vous bercer, tout simplement, par un grand livre. D'une vive et effoudureuse élégance cette Grande tiqueté.

Mais il arrive un moment où trop de repos n'est pas bon. Il faut sinon agir du moins marcher car le monde tourne sa toupie. (...). Il nous regarde et de temps à autre, nous foliérise de sa main.

                                                                                                                                                           

Grande tiqueté, Anne Serre, janvier 2020, Champ Vallon, 90 p., 14€

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Voyage(s), Charlotte Monégier (Lunatique)

 Partir ailleurs en quelques vers, de Clichy à Saint-Leu, de Paris à Vientiane en passant par l'imprononçable Seydisfjördur, c'est peu dire que l'on voit du pays avec la poésie aérienne de Charlotte Monégier. Le dernier recueil de nouvelles de l'auteure ( Le Petit peuple des nuages ) avait laissé filtrer un goût pour le rêve et le voyage. En Normandie ou en Afrique du Sud, en Inde ou au lac du Bourget, les mots sont les mêmes mais chaque situation, un marché local, un transport en commun ou un lac est l'occasion de s'étonner, de recueillir des impressions et de partir là où on ne sait pas, là où une rencontre ou un simple paysage peut faire basculer un destin. Charlotte Monégier nous fait donc voyager en toute simplicité, en toute fluidité et cela suffit à notre bonheur de lecteur exilé, toujours en exil sur les traces de ce qui, dans la lecture, peut faire vibrer un écho, un souvenir dans la description d'un moment. Quelques tropismes : les rivages balayés

Le Sang de la Cité - Capitale du Sud 1/3, Guillaume Chamanadjian (Aux Forges de Vulcain)

 Oui, je l'ai fait, et je crois que c'est la première fois de ma vie. Acheter un roman uniquement sur la beauté de sa couverture, signée Elena Vieillard ici, la graphiste attitrée de l'éditeur. En outre, je ne lis jamais de fantasy et je ne saurais expliquer pourquoi. J'ignorais donc tout de ce livre, de son concept, de sa genèse, de son auteur, etc... même si les bons échos étaient légion (j'ai ma petite bibliothécaire au goût sûr). Et il y avait cet éditeur dont je connais mal le catalogue finalement mais connu lui aussi pour avoir du goût. Inutile de pérorer plus longtemps, j'ai adoré ce roman (médiéval ?) particulièrement attachant qui s'inscrit dans une saga de fantasy prometteuse. Je n'attendais strictement rien et je découvre un concept : deux trilogies qui forment un tout, La Tour de Garde, deux auteurs, deux cités millénaires et un univers diablement intrigant et immersif. Guillaume Chamanadjian s'occupe donc  de Gemina, cité tentaculaire du

Vendredi poésie #9 : Kae Tempest, François de Cornière, Xavière Mackay, Goliarda Sapienza

 Presque un mois sans poésie sur L'Espadon, c'est impensable. Alors le poisson revient la rage au bec, non pas avec trois mais quatre beaux recueils pour ce vendredi poésie #9, placé sous le signe du quotidien. Les identités plurielles avec Kae Tempest, la douceur d'instantanés avec François de Cornière, le quotidien en quête de pont et de lien de Xavière Mackay et l'unique Goliarda Sapienza, poétesse à ses débuts, qui nous entraîne avec elle dans ses mélancolies solitaires. Étreins-toi, Kae Tempest, L'Arche, Des écrits pour la parole bilingue (trad. par Louise Barlett), mai 2021, 224 p., 16€ Belle découverte que ce recueil proposé en version bilingue, parcours d'un garçon transformé en femme inspiré de la vie de Tirésias, devin aveugle de Thèbes puni par Héra. Étreins-toi comme une invitation à parler et déclamer, moins du genre que d'un désir pluriel, des "multidentités" et la façon de l'accepter sans juger. Le jeune garçon, baskets aux pieds

L'Autoroute de Sable, nouvelle revue dédiée aux... nouvelles absurde, comique et/ou mystérieuse

 Créée par Luc Dagognet et Pierre Nicolas (Pierre Orizet, directeur artistique), L'Autoroute de Sable est "une revue littéraire dédiée à la nouvelle de fiction, avec un penchant pour le mystérieux et l'absurde". Pour chaque numéro, un thème imposé. Ici, "la photocopieuse", point de départ de onze nouvelles par onze auteurs confirmés (j'entends, déjà publiés et ayant rencontré au moins un succès critique) ou en construction. Initiative intéressante et risquée, dit-on, puisqu'il paraît que la nouvelle se vend mal. Mais à en croire nos petites oreilles de blogueur, il semblerait pourtant que certains y croient, et à raison. Chez Rivages, Bernard Quiriny a écrit d'excellents recueils ( Vies conjugales ) et récemment Agullo a lancé une nouvelle collection dédiée aux textes courts avec succès ( Presqu'îles , Yan Lespoux). On pourrait citer des dizaines d'exemples. On retrouve donc avec joie des auteurs aimés/suivis par L'Espadon, ainsi que

So Sad Today, Melissa Broder (trad. Clément Ribes, L'Olivier)

Sachez-le, Melissa Broder est ma nouvelle idole. On vous parlait récemment du magnifique Sous le signe des poissons , roman dépressif et hilarant d'une femme en proie à la rupture amoureuse. Publié deux ans plus tôt chez un autre éditeur, So Sad Today révélait déjà l'univers déchirant de la poétesse américaine. Déchirant oui, à vous faire hurler de rire et vous plonger dans des océans d'anxiété. Il suffit de lire les titres des parties de ce livre pensé comme un essai drolatique mais sérieux, issu des nombreux tweets publiés par l'auteure ( L'art de ne jamais être à la hauteur, Un texto, c'est trop, et mille, ce ne sera jamais assez, Mon incapacité à ne plus t'idéaliser se porte bien ). Cette fille est dingue et nous montre à quel point nous le sommes tous dans son tambour de machine à laver qui n'épargne jamais son auteure. Seule, dépressive, anxieuse, droguée, alcoolique, anorexique, elle nous raconte tout dans une sincérité nue et bouleversante, avec

Entre les jambes, Huriya (Le Nouvel Attila)

 Presque arrivé en juillet, je me suis fait une petite réflexion : c'est une année de dingue ! Je dois en être à une petite dizaine de livres marquants pour 2021. C'est plutôt rare malgré une exigence toujours plus forte avec les années. Il faut le dire, ce  Entre les jambes  d'Huriya est assez bouleversant. Une justesse des mots conjuguée à la beauté simple ou crue des images, sans s'interdire la radicalité du ton ou du regard dans des passages assez trash. Pour faire simple, imaginez un garçon bâtard élevé par ses grands-parents, qui se sent femme et devient femme au Maroc. Une femme aime les femmes en terre d'Islam. Élevée dans sa jeunesse par une grand-mère oralement très pieuse mais réellement et symboliquement odieuse. Imaginez ce françaoui , grand-père colon et alcoolo dont la seule religion est l'amour des livres, la belle littérature devant laquelle on n'a qu'une chose à faire, s'incliner. Mais Huriya a une conscience, alors elle écoute les

Mon petit DIRELICON, Philippe Annocque (Lunatique)

 "Petit Dictionnaire des Idées reçues sur la LIttérature CONtemporaine mais quand même un peu à la manière de Flaubert". Philippe Annocque nous revient avec son humour pince-sans-rire dans un abécédaire savoureux d'une centaine de pages, comme une ode critique et joueuse aux livres, aux éditeurs, à l'indépendance. Oui, la liberté de créer, de produire, de ne pas vendre de livres a un prix. En géologue des lettres, Philippe Annocque déterre le prêt-à-penser, fouille des couches d'idées toutes faites en un mélange de sérieux désinvolte et totale rigolade, exhume un peu de son univers absurde déjà lu et vu dans ses "romans" chez Quidam. L'auteur aime mais il n'est pas dupe, ah ça non. Pas dupe des discours rabâchés, des petits mots du milieu, des habitudes qui anesthésient l'écriture et la pensée. Maintes fois j'ai eu peur de me retrouver dans ces bons mots jamais périssables qui taillent un peu à la manière de Flaubert ("Blog : N'e

Le mont Arafat, Mike Kleine (trad. de Quentin Leclerc, L'Ogre)

 Si le précédent livre de l'Américain Mike Kleine m'avait séduit ( La Ferme des Mastodontes ), c'est qu'il me renvoyait de près ou de loin à l'univers de Bret Easton Ellis. Une façon de me raccrocher à ce qui pouvait m'échapper par ailleurs dans ce texte qui oscillait entre le pastiche et la satire, la provocation et la révolution. On pouvait l'interpréter de mille façons, comme un flux de conscience mêlant réalités et cauchemars, jouant de la liste et du rythme pour signifier sans enfermer, dans une écriture blanche qui épuisait toute matérialité et autorisait l'interchangeabilité des âmes. Avec Le mont Arafat , Mike Kleine pousse le bouchon encore plus loin, dans le génie ou la provocation (vaine ?) à partir de fragments et de d'échos, d'éclatements et de résonances. Là encore, j'y ai projeté ce que mon âme de lecteur aimait y voir : des références allant de Twin Peaks à la série Lost en passant par Eyes Wide Shut et Kafka .  Pourquoi ? P

Demain s'annonce plus calme (Eduardo Berti)

Ma foi, un livre qui parle de sport et de météo est rarement un mauvais livre. Alors un livre qui en outre parle des livres et de traduction, de lecteurs passionnés, de lecteurs rendus malades par leur lecture des livres de Kafka ne semble pas plus dangereux que d'aller dans une bibliothèque municipale. Attendez, pas de blague, tout ça est très sérieux, c'est écrit dans la gazette locale, dix chapitres et dix coupures de presse bien pressées (entre un et quelques paragraphes). Si demain s'annonce plus calme, attention tout de même aux lucioles du quotidien remplies de coquilles. La hantise des éditeurs ! Une erreur et la possibilité du pilon s'ouvre à vous car les auteurs sont tatillons, c'est un fait. Il font attention à leurs faibles marges. Petite friandise de micro-récits en pays imaginaire, disons la Littérature Dans Tous Ses Costumes, Demain s'annonce plus calme a de quoi réjouir le lecteur pris au piège des ressemblances, des quiproquos, des couilles, des

Vendredi poésie #10 : Pipi, les dents et au lit, Laetitia Cuvelier (Hors Collection, Cheyne éditeur)

 Un seul titre pour ce vendredi poésie #10, mais un recueil tout en douceur pour neutraliser toute l'effervescence d'un foyer composé d'un couple et deux enfants. À en croire le nombre d'éditions, cinq, ce recueil publié pour la première fois en 2015 a déjà séduit un nombre conséquent de lecteurs de poésie, à l'image de Je, d'un accident ou d'amour de Loïc Demey. Il y a donc de la place pour les poètes en librairie. Dans Pipi, les dents et au lit, il est bien question de "charge mentale" à travers le regard d'une femme qui habite entre deux sommets. Un quotidien rythmé par le travail, les floconnades, l'activité enfantine ou les absences des uns et des autres. La routine, rien que la routine et ses fulgurances de sens piégées dans des questions sans réponse. Très bel objet carré aux pages vertes, confectionné par l'éditeur-typographe lui-même. Plus d'une centaine de pages où une femme se souvient, raconte et décrit, s'inquiète,