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Trencadis, Caroline Deyns (Quidam)

 Après avoir lu cet organique Trencadis, signé Caroline Deyns, il faut bien reconnaître la force et la pertinence d'une narration qui procède par fragments et éclats, pour donner à ressentir un univers mental dans sa réalité la plus nue mais aussi ses manifestations physiques qui dépassent toujours la capacité à en appréhender les ressorts. Ce Trencadis en fournit, à mon sens, une parfaite illustration. Saisir des versants et des facettes pour dessiner une unité de trajectoire, recomposer l'unicité de l'expérience. Esquisser un visage. Peindre la chair. Il faut bien le dire, ce livre m'a bien plus intéressé que l'oeuvre de Nikki de Saint-Phalle dont je n'avais en tête qu'une image lointaine. Miracle de la littérature, je vais y revenir, à ces images, à cette puissante dame par le texte de sa vie, par la prose de Caroline Deyns. Une écriture en prise avec son sujet, dans un corps-à-corps langagier et corporel qui ne souffre aucune esquive ou coup bas. C'est frontal, à bras-le-corps, une histoire de sublimations et d'accouchements artistiques pour transformer le trauma en couleurs explosives, destructrices, tranchantes et symboliques.


 Une belle macédoine narrative ce portrait-mosaïque de l'artiste, hanté par les souffrances d'une femme et habitée par l'écriture au couteau de l'autrice. La dépression, la tentative de suicide, des balles sur des portraits, le viol paternel, les vipères dans les vêtements, la petite qui tire comme une professionnelle à la foire. Le livre regorge de scènes saisissantes et d'inventions typographiques pour faire corps avec cette mère qui abandonne sa progéniture, refuse de procréer pour mieux créer ou fantasmer sa vie. Des visions et des obsessions encastrées dans les tessels de mosaïque. Tout doit sortir, s'exprimer, par le geste, par la parole, par la confrontation aux fantômes. Bannir, expulser, évacuer ce qui ronge à l'intérieur et contamine l'existence. Oscillation entre les points de vue, fragments d'une existence, et la constitution par petites touches d'un corps "retrouvé", tendu vers son accomplissement d'être humain libre avant tout. Un corps comme un immense objet de souffrance certes, mais aussi ressort des plus grands élans créateurs. Un corps profané mais vivant. Nikki de Saint-Phalle est une femme moderne et libre qui refuse de porter un quelconque étendard idéologique, le prix de son indépendance. Le portrait d'une sidérante folie qui résonne avec notre époque émancipatrice et régressive, capable des plus grandes censures et des plus belles décharges. 

Elle hait l'arête, la ligne droite, la symétrie. Le fait est qu'elle possède un corps à géométrie variable, extraordinairement réactif au milieu qui l'entoure, des tripes modulables et rétractiles qu'un espace charpenté au cordeau parvient à compacter au format cube à angles aigus.

Un livre qui détonne par son écriture ardente, tout en colères et en tensions, dynamitée par ses trouvailles typographiques : des épitaphes, des diagonales de mots, des poèmes qui prennent la forme d'une croix ou d'un poignard, des citations, des titrailles en gros et gras, de Mallarmé à Julien Gracq en passant par Despentes. Une femme piégée dans son enfer mental qui doit aller "trépaner des mammouths" au lieu de garder les enfants. L'écriture autant que les choix de typo sont là pour affirmer, autant frontalement qu'au second degré, la puissance d'une création jamais dupe des croyances, postures ou contradictions d'une existence. Le "je" ou le "moi" sont impossibles à figer, toujours à inventer, à trouver, à approcher par l'art. Ici, les mots sont une matière comme la glaise pour le sculpteur, des ébauches et des tentatives de mise en récit d'une vie. Il faut les tordre, les malaxer et finalement leur donner une forme, quelle qu'elle soit.

Pour autant je voudrais ajouter que ma pratique clandestine m'a aidée sur le long terme à renouer avec le genre humain, ou plutôt féminin, qui m'avait tant déçue. Quelques salopes parmi nous c'est vrai, une poignée d'intruses, d'individualistes, de marginales, de sadiques, mais aussi et surtout beaucoup de femmes conscientes du lien invisible, animal, puissant, fragile,  que doivent préserver les minorités pour exister.

Comme un étonnant happening littéraire porté par sa volonté de ne rien lâcher, Trencadis dessine une cartographie autant mentale que physique, à même d'exorciser toutes les douleurs pour en faire une oeuvre hybride, polymorphe, de nature à approcher la vérité d'une pure artiste, son coeur-sensible, aussi destructeur et outragé soit-il. Ou comment apprivoiser et tuer ses monstres intérieurs. Charmeuse de vipères.

                                                                                                                                                

Trencadis, Caroline Deyns, Quidam, août 2020, 354 p., 22€

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