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Le Dit du Mistral, Olivier Mak-Bouchard (Le Tripode)

 Je vais devoir m'y habituer (ou pas) mais c'est toujours, toujours la même histoire avec les éditions Le Tripode. Leurs livres commencent gentiment, dans des univers à peu près ordinaires, routiniers, et il faut un certain nombre de pages (50-100?) pour prendre le pouls du récit qui se joue souvent d'une quelconque "intrigue", au sens le plus classique du terme. On se prend alors une jolie vague de mots et d'images en plein visage, mais toujours douce et puissante. Ça vient de loin. Des livres à l'étonnante longueur en bouche, dont on se souvient presque toujours des années plus tard. 

On avance gaiement dans notre lecture, le cadre est posé sans effet et on s'installe confortablement au coin du feu ou près d'une roche calcaire, pour écouter l'histoire qu'on veut bien nous raconter. Un récit porté par le vent et les légendes, les terres ancestrales et ce qu'elles disent de leurs habitants. Ici une région de pierres bercée par le soleil et la tradition, le Luberon dans sa robe de majesté et de conte local. Tout commence avec un chantier de fouille clandestin, dans un jardin ordinaire, comme une parenthèse enchantée arrachée au temps professionnel, un entre-deux de vacances. Mais des vacances studieuses car s'improvisent rapidement des recherches de terrain par d'apprentis historiens/archéologues. L'écoulement du temps est comme neutralisé par cette échappée légendaire qui ne cesse de renouer avec les puissances de l'imaginaire. Un livre de foi absolue en la littérature, qui nous dit une chose très simple : l'écrit, et donc la parole, sont terres de rencontres et d'enchantement, une façon de débusquer quelques parcelles de magie dans un monde parfois terne et comateux. C'est le cas de le dire ici puisque Monsieur Sécaillat et son voisin fonctionnaire vont exhumer une source aux vertus curatives et fictionnelles.


Une archéologie plurielle dans ce beau roman géographique : littéraire, du monde et du "je". Des références denses (Giono, F. Mistral, Pétrarque, Bosco...) pour mieux affirmer l'héritage laissé par ceux qui ont inventé le Luberon, des écrivains bien sûr mais aussi ceux qui l'ont forgé au sel de leur légende.  Une manière aussi de se confronter à cet héritage pour Olivier Mak-Bouchard et mieux affirmer son propre terrain pour son premier roman. Sorte de passeur et de magicien dans un double élan. On croise ainsi beaucoup de "héros" de l'histoire, anonymes ou pas, Hannibal et ses éléphants, le puissant mistral, le Hussard, le Maître-Vent, le chalet Reynard, les Gaulois, Madame Sécaillat qui confond le passé et le présent, des caprins et des Lupus...

Une histoire de conjurations et de frontières. Les incantations, ce sont d'abord celles des rêves et des représentations, entre l'imagination et ce que la réalité vient lui imposer sans crier gare. La frontière, c'est celle entre le badin conte de Noël provençal et la légende qui, en sourdine, sème quelques vérités ici ou là. L'éternel plaisir de la fiction qui fait du vrai et du faux des matières de la rêverie et de la promenade. Pas de carte postale, pas de nature writing à la con ou de promotion touristique du Luberon ici (j'en ai eu des débats sur l'accent aigu de cette région...), mais un décor incarné, véritable interface entre le peuple et la mémoire, substrat de puissantes échappées oniriques. Les paysages comme des palimpsestes. Des rêveries nées de la terre et de l'histoire, des faits et des discours qui les ont modelés. 

La combe de Lourmarin, c'est le Styx, le rempart du Luberon. Elle le sépare du reste de la Provence, de la France et du monde moderne. Elle le sépare du monde extérieur, du monde réel, celui des aéroports et des autoroutes, des villes et des invasions barbares. C'est un tournicotis de virages en épingle à cheveux, de dégringolades de rochers et de falaises coupe-gorge. Bien avant que les cantonniers ne la domptent par une vulgaire départementale, elle est avant tout une belle chimère géologique.

Ce livre me paraît assez symbolique des autres livres de l'éditeur. La magie opère là où on ne l'attend pas vraiment, jamais oserais-je dire, pour qui sait être patient et attentif. Il y a bien sûr de l'ironie dans ce livre, mais discrète et malicieuse. Un écrivain qui s'amuse de son récit et met en garde son lecteur. Si vous n'y croyez pas, arrêtez-vous là, à la page 161. Pour les autres, autorisez-vous à aller ailleurs pour revenir, peut-être, dans un état différent. À l'image de cette langue rieuse qui prend le rythme des éléments et des pierres, glisse comme l'eau pour s'infiltrer partout où elle le peut, dans tous les pores des mots et du calcaire. Et remonter jusqu'aux origines mythiques de tout récit. Une affaire de textures et de sensibilité : tout est rendu à la perfection ici. Je connais très mal le Luberon mais j'y étais au Mont Ventoux, à Sault et Bédoin, dans cet océan de blancheur tenace, de pierres qui roulent, où le silence n'est toujours qu'un présage trompeur. C'est un roman qui aime les rebonds, les sons et les échos et vous apprendrez le provencal, la couleur des combes et l'humeur du terroir. Oui, oui, vous saurez parler le félibrige à la fin du livre, vous deviendrez polyglotte de Provence sans même vous en rendre compte, sans savoir comment. Encore une fois, une question de magie.

C'est un récit où l'on s'abreuve aux sources du merveilleux, toujours présentes près de nous. Juste-là, à côté, dans votre jardin. C'est à nous de mieux voir pour les trouver. De mieux sentir. Le livre devient cet intercesseur capable de vous rendre plus lucide. Le dit du Mistral est une très belle histoire de relations, faites de tendresse, de colères et de bienveillance, de voisins et de couples. C'est aussi un retour au pays natal, celui de l'enfance et des souvenirs, réveillés par la douce puissance des éléments. Les souvenirs aussi comme carburants des plus grandes fictions plus vraies que nature. Un roman qui tire sa force de son humilité, de son oscillation constante entre le quotidien qui endort et la possibilité d'un miracle, entre l'exil et le retour à soi. Oui, il y a encore du merveilleux dans nos vies, ce roman ne cesse de le rappeler à chaque page, avec le retour de la mémoire couplé aux sensations. Mais en toute décontraction, avec beaucoup de modestie, de pudeur et de délicatesse (à mon avis une caractéristique majeure des livres du Tripode).

Je savais que les malades d'Alzheimer confondaient le passé et le présent,  mais madame Sécaillat faisait plus que cela : elle dressait des passerelles imaginaires entre la réalité et la fiction, entre ses souvenirs et ses délires.

Un livre espiègle comme une eau de jouvence, écrit par un griot de Provence, avec des phrases magnifiques coulées dans le mistral ou le Calavon ("un Z de Zorro, un N de Napoléon, un éclair de laine dans un ciel de calcaire"), à l'origine d'un texte aux vertus curatives, euphorisantes et apaisantes. On entend les cigales, le mistral vous oblige à résister, à vous poser, et la femme-calcaire finit par enchanter vos nuits. Réenchanter votre quotidien. Oui, après ce livre en forme de plaidoyer pour la fiction et de parchemin truffé de légendes tenaces, vous saurez si vous avez encore la foi ou pas. Le roman idéal avant Noël. Et pour 2020, tiens.

                                                                                                                                                              

Le Dit du Mistral, Olivier Mak-Bouchard, Le Tripode, août 2020, 360 p., 19€

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