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Je sais, Ito Naga (Cheyne)

 Ito Naga sait qu'il ne sait pas vraiment. Il sait peut-être, au moins, 469 choses, nombre de remarques que contient ce recueil. Esprit sage qui observe, s'interroge sur les grands riens, les petits tout et tous. L'enjeu, nous dit la quatrième de couverture, c'est l'enquête vers le réel immédiat, un inventaire amusé, imprévu, forcément provisoire de données d'évidence qui présentent le réel pour ce qu'il est : un univers en expansion infinie. Contempler les vérités microscopiques et en tirer, pourquoi pas, une façon d'être universelle. Réflexions ou observations en trois lignes, Ito Naga veut capter des bribes d'instantané qui, par définition, échappent toujours. Il faut donc le filet des mots et des phrases pour capturer l'essence d'un instant, l'âme d'un moment, dans les regards, les attitudes, les paroles, les biffures, les manqués, les absences, les doutes, les objets, les expressions toutes faites, les habitudes habituelles, les répétitions, les bégaiements, les facteurs, les images...


Ambition démesurée de vouloir consigner le monde dans un livre. Les pages ne disent jamais rien d'autre que leur impuissance à cataloguer, organiser, trier, classer. Gageure d'inventaire, impossibilité du catalogue définitif, humilité immédiate du projet. Ito Naga avance avec toute la modestie du monde, juste le désir d'en partager les instants qui deviennent incongruités ou bizarreries par le simple fait d'observer. Petites vérités cocasses qui disent la simplicité du monde, sa mise à nue dans le regard d'un physicien qui doute. Oui, on sait qu'on ne sait jamais vraiment : "Je sais que j'évite de dire "point barre" car je ne sais pas de quelle barre il s'agit" ; "Je sais qu'il en va de même avec les puissances de 10. À partir de combien de zéros ne voit-on plus rien ? 100 000 ? 1 000 000 ? 10 000 000 ?"; "Je sais qu'on finit par se demander : "Ça sert à quoi d'être sensible"?"

En réalité, semble nous dire Ito Naga, on sait moins que l'on doute, toujours, jamais. On n'écrit jamais qu'à partir du vide en soi, du vide du monde, de notre ignorance perpétuelle. Mais, au milieu du chaos d'images, il semble possible de trouver un petit arbre de vérité observable par tous, en tous lieux, en tous temps. Énumération jamais ronflante, la litanie se fait joyeuse et retenue, humble et amicale, elle enregistre tout en ouvrant les infinis possibles. Oui, on ne se connait jamais vraiment, pas plus que les autres, on ne sait jamais vraiment grand-chose sur le monde, comme si le pouvoir des livres était de nous le rappeler à chaque instant. Alors on essaye, on continue ou on recommence, c'est pareil, en modifiant légèrement le regard, en déplaçant la focale d'un centimètre, empruntant l'oeil du scientifique, de l'écrivain, du quidam, du poète, du cosmonaute. On examine, on contemple, on lorgne, on pense, on inspecte et on constate : il y a du fabuleux dans l'infime et l'incident, du splendide dans l'ordinaire. "Où se vérifie cette loi heureuse", née d'une impuissance à maîtriser, à dominer, à savoir : "Sous chaque observation, mille énigmes nouvelles". Et 469 sorties comme autant d'entrées vers le poème du monde. Le réalisme merveilleux du registre. S'élever vers la magie quotidienne.

                                                                                                                                                                  

Je sais, Ito Naga, Cheyne, 2006, 75 p., 17€

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