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Le Roman du siècle, José Carlos Llop (traduit de l'espagnol par Jean-Marie Saint-Lu; Do éditions)

 Au risque de se répéter, allez faire un tour dans le catalogue de Do éditions, l'un des plus séduisants actuellement au rayon littérature étrangère. Étrangère, justement, puisqu'il est souvent question d'étrange et de mystère, d'ambiances fortes chez les auteurs de cette maison. José Carlos Llop aujourd'hui, écrivain espagnol-catalan qui, dans cette dizaine de nouvelles crépusculaires, ausculte les dimensions du mal au miroir des guerres, de l'Histoire et des fantômes qu'elles produisent inlassablement. Moins pour en comprendre les origines qu'en déployer la puissance littéraire qui est promenade sur une crête avec d'un côté, la fiction, et de l'autre, ce truc bizarre qu'on appelle le réel. Cette crête est la limite, la frontière floue, le territoire même où peut vivre l'écrivain avec ses personnages. Ou plutôt ses ombres, ses fantômes, ce que sont les personnages pris dans le courant des guerres destructrices. Surtout ce qu'il auraient pu être.

Oui, ce qu'ils auraient pu être, car le talent de José Carlos Llop est justement de faire parler des spectres dotés de défauts très humains (cynisme, cupidité, opportunisme). Certains sont espions ou fascistes, beaucoup sont perdus au milieu de ce siècle qui leur échappe, sans comprendre le rôle qu'ils ont à y jouer, frustrés de ce qu'ils sont incapables de faire ou d'accomplir. Un espion s'imagine ainsi jouer un grand rôle dans le déroulement des événements (délire-t-il ?). Livre sur la mémoire qui rend fou ou sage, au prisme de l'Histoire et d'un passé qui, souvent, ne passe pas ou mal. Livre qui parle évidemment des solitudes de personnages manqués, incomplets, séparés. Ils sont fascinés, paumés, toujours en quête d'une vaine reconnaissance. Le mensonge, qui est celui de l'Histoire écrite par les vainqueurs, traverse ces nouvelles au goût d'enfer, mais un enfer calme, doux, d'autant plus effrayant. Une constante dans les textes de Do éditions, une littérature du doute gentiment halluciné, du jeu avec la fiction. On ne sait jamais qui parle véritablement, si ce que l'on nous raconte est vrai ou pas, si les limbes décrites sont réelles ou non. Charge à la littérature d'incarner les revenants, la parole du revenant ou du déjà-mort. Tout est tellement réel (et cauchemardesque) que ça n'a pas pu se produire ainsi. Le fantasme paraît si réel.
L'effet était surprenant. Il y avait longtemps que les gens ne souriaient plus dans la rue et voilà qu'ils le faisaient à une fréquence insolite. Ils ne souriaient pas en se regardant les uns les autres. Ils souriaient en regardant l'écran de leur mobile. Jamais il n'avait vu autant d'expressions de tendresse ou d'affection ou de désir ou d'amour ou de reconnaissance ; jamais autant de sourires ouverts, ni avares, ni méfiants, qu'il n'en voyait maintenant.

On n'est jamais autant dans la littérature, me semble-t-il, que lorsqu'on écoute un amnésique, un somnambule, un artiste, un menteur, un fou, un manipulateur ou ceux que l'on considère comme tels. Toujours une affaire de représentation et de croyance. De ces nouvelles naît un délicieux sentiment d'oppression, d'une nature calme, pimenté par l'ironie amusée de l'auteur. Voir la charge sexuelle que contient une partie de tennis, par exemple, ou la nouvelle Esprit de Noël. Le Roman du siècle est cette petite boîte qui renferme des centaines d'histoires, celles qu'on aura écrites et inventées, celles qu'on aura vécues et qui nous auront détruites. Celles dont on aura parlé pour ne rien dire car les souvenirs font défaut. Ou, au contraire, fait vivre plus intensément notre condition d'humain. Par la littérature. Une littérature du double-je, souvent fascinante et joueuse. N'est-on heureux que lorsqu'on ment ? Je pose la question aux livres et à la littérature. Réponse dans ces onze nouvelles de genre et de visions, ou la mise en récits d'une fascination, de nos pertes et fracas.
                                                                                                                                                                  
Le Roman du siècle, José Carlos Llop, traduit par Jean-Marie Saint-Lu, Do éditions, avril 2021, 145 p., 17€


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