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Restons bons amants, Virginie Carton (Viviane Hamy)

 Il est parfois des bouquins qui vous tombent dans les mains (mais ne vous tombent pas des mains) sans savoir pourquoi. Ça nous arrive souvent en ce moment. Un roman acheté par le plus grand des hasards, sûrement une question de titre que j'ai trouvé très malin, et de libraire persuasive. Mais pas une question de couverture, oh non. Ni même son sujet qui avait tout pour me faire fuir. J'en étais resté à Flaubert et Proust dans ce domaine. Restons bons amants, donc, signé Virginie Carton, évoque le plus vieux sujet du monde qui, encore et toujours, fait tourner les consciences en boucle. Soit l'amour, le désir, les sentiments, l'amour-passion, le triangle amoureux. Une histoire diablement simple, pour un roman vif et très court. On suit les pas d'Hélène, jeune femme de 23 ans, moderne, sûre de son désir mais pas toujours de sa direction. Une femme qui a deux hommes dans sa vie. Un mari qu'elle aime sincèrement, et un amant qu'elle désire sincèrement, un célèbre chanteur de 20 ans son aînée au moment où ils se voient pour la première fois. Ils vont se rencontrer, se perdre, se perdre de vue, se croiser, s'éloigner et se retrouver à la faveur d'un concert, d'un voyage, d'un manque, d'une angoisse. L'histoire de cette femme, sa vie, ses hésitations, ses choix. Une femme contemporaine qui assume, s'interroge, sans toujours maîtriser les événements. Sans jamais vraiment les maîtriser, sans jamais les subir non plus. Une vie semble-t-il complète mais ponctuée de manques et de failles, avec en fond toujours cette fausse idée durable, cette illusion tenace que l'autre va pouvoir nous sauver.

Étonnant bouquin. Un roman classique par son sujet, ordinaire par son écriture, avec une couverture-repoussoir. Vous le savez pour suivre l'Espadon, on est plutôt du genre tatillon sur les questions d'écriture. Quand un livre nous intéresse, c'est souvent pour le caractère qui se dégage de la forme. Récemment, Guillaume Lebrun nous avait éblouis avec ses Fantaisies Guérillères et l'invention d'une langue autour du "mythe" de Jeanne d'Arc. Récemment, sur le même sujet de l'amour, des sentiments et des couples "illégitimes", on avait lu le mauvais roman de Maria Pourchet, Feu, cynique, pas drôle mais surtout prétentieux, d'une écriture très lourde (voir notre chronique argumentée). Avec Virginie Carton, on se dit qu'il est encore possible d'écrire de très belles choses sur le sujet, pour des raisons qui d'ailleurs m'échappent un peu. C'est là la magie de la littérature, de faire écho sans toujours éclairer. Pourquoi au fond faudrait-il absolument comprendre ? Plutôt se laisser prendre au jeu, se laisser porter par une houle sensible, les tourbillons intérieurs. 

C'est fou ce qu'on ne s'est pas aimés. C'est fou tout ce qu'on a pu faire pour s'en empêcher. Jusqu'à se regarder à peine au moment de se quitter. Jusqu'à ce fou rire, t'en souviens-tu ?, qu'on ne savait plus arrêter.

Notre héroïne Hélène est fidèle à ses envies, authentique dans son désir et ses tâtonnements, toujours alignée sur ce qu'elle veut, sur ce qu'elle croit vouloir. Oui mais voilà, si elle ne subit pas les événements, elle ne maîtrise pas tout à fait la chaîne des sentiments. Elle a beau dire avec ironie qu'elle vit un non-amour, celui-ci est étonnamment persistant... Il y aura donc un prix à payer, des équilibres à trouver, des failles à explorer, celles que la littérature s'acharne à débusquer, à révéler, à défaut de les comprendre ou de les guérir. D'ailleurs, nos personnages auront leur part de mystère, des parts obscures que la relation (ou un psy) s'attachera à mettre au jour, ou pas. Une histoire classique d'amants et de passion comme la littérature en regorge. Hélène aime de tout son coeur sa vie de famille, son mari comme un abri, ses enfants joyeux, la vie qu'elle a construite, son chez-soi, le calme, la sérénité. Elle aime son chanteur d'amant, les rendez-vous impromptus, les retrouvailles, sa peau, sa voix, leurs corps-à-corps. Une vie complète ? Pas tout à fait...

Phrases brèves, chapitres courts qui décrivent les étapes ordinaires de la relation. Un instinct de la perte ? Une inclination aveugle ? Tout ça pourrait être anecdotique mais, allez savoir comment, ça fonctionne. Et très bien, même. Le roman est accrocheur, alternant états d'âme et scène de vie à deux. Nerveux, efficace, émouvant plus qu'excitant, il ne sombre jamais dans les clichés, ou en restant à la lisière. Pas de surplomb, pas d'analyse, juste des faits débarrassés de tout jugement moral et des personnages privés de certitude, seulement guidés par l'authenticité et la sincérité de leur désir. Pas de méta-commentaire non plus, une démarche purement suggestive, sensuelle (aucune scène de sexe dans ce roman) et pudique, des faits et des pistes. Quant à l'écriture, pas spécialement belle ou originale, elle peut paraître tout à fait plate. Et elle semble l'être si on isole les mots, des bouts phrases, des extraits lus en librairie. Mais ce n'est qu'une impression car, quoi qu'on en dise, il y a de l'épaisseur dans ce roman. Une belle épaisseur même, avec quelques punchline sentimentales (p. 45 : "Je n'étais pas amoureuse de mon mari, je l'aimais.") et des ellipses qui permettent d'embrasser l'ensemble d'un destin amoureux, des premiers émois à leur effacement. L'écriture s'étoffe en réalité dans l'enchaînement des paragraphes et des dialogues, au rythme parfait. Et donc, à défaut de la trouver belle ou originale, cette écriture est d'une justesse déchirante. Des mots qu'on lit presque en apnée et qu'on ressent le souffle court. 

C'est d'ailleurs moins les personnages qui émeuvent que leur relation en pointillés, incertaine, fragile, sur la brèche, sur le point de se dissoudre à tout moment. On les connaît peu, on les voit peu, on entre seulement dans leur tête sans les percer à jour, et on accueille leurs fantômes, qui sont les nôtres, avec bienveillance et tendresse. Un sentiment de vérité, de pure intimité se dégage alors du roman qui, justement, en devient dérangeant à mesure qu'on progresse dans la lecture. Le malaise se mue en mélancolie pour finir sur une note poignante. Virginie Carton touche des cordes sensibles, refuse d'intellectualiser quoi que ce soit pour laisser l'intimité, les gestes et les conflits parler à la place des silences, de l'ignorance, de ce qui n'est pas dit, de ce qui n'a pas été vécu. Seulement ce qu'on ressent, intensément. L'autrice y parvient de bout en bout, au son des paroles de Joe Dassin, notamment. On s'est aimés comme on se quitte, paraît-il... Et puis, il y a de l'ironie et de l'intelligence dans ce roman. Ce titre colle à la perfection. La dernière phrase est intéressante. Tout ça est très sérieux, un peu grave. Oui, il y a de la gravité dans ce beau texte. Ou alors, au contraire, on en fait peut-être trop. Car, après tout, ce n'est qu'un roman qui raconte beaucoup d'histoires...

C'est ça, ne pas être mariés. C'est ça, n'être que des passagers. Ce pouvoir, en une seconde, de redevenir des étrangers. Tu as raison de tenir bon. C'était notre force. C'est le pacte qu'on avait passé. Partir, revenir, à notre gré.

Les amoureux sont-ils condamnés à errer, à vivre dans l'incertitude sans avoir les réponses, à pleurer seul sur leur canapé à côté d'une plante, à se faire avoir par l'impermanence ? Très surpris donc par ce beau bouquin, troublant et accrocheur, qui n'est pas ma came d'habitude. Qui pose beaucoup de questions avec une simplicité désarmante, sur un sujet très risqué. Une justesse et une efficacité folles, aucune prétention, et beaucoup de douceur sur l'art d'aimer, sans vouloir donner de leçon. Aussi de l'amertume et des joies, des bonheurs et des désillusions nourris par la tension entre le vertige de l'interdit et la paix du ménage. Un triangle amoureux certes classique, mais un livre qui touche en plein dans le mille des sentiments. Un très beau roman, tout sauf en carton.

                                                                                                                                                                  

Restons bons amants (des sentiments), Virginie (fait un) Carton, Viviane restons bons Hamy, février la neige poétique 2022, 133 pages scotchantes, 13,90€ de Saint-Valentin brisée

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