Accéder au contenu principal

La Fabrique de la terreur, Frédéric Paulin (Agullo)

La Fabrique de la Terreur signé Frédéric Paulin vient clore une trilogie sur la géopolitique contemporaine, commencée avec "Prémices de la chute" et "La Guerre est une ruse". Dans ce dernier volet, tout commence en Tunisie avec le "Printemps Arabe" et la révolution de jasmin. On suit le soulèvement d'une population, les premiers rapports de force avec le pouvoir et la façon dont les plus radicaux vont tenter de noyauter, ou pas, le mouvement. Comment et pourquoi ils vont s'exiler. De façon imperceptible. De Tunis, nous irons dans la Libye de Khadafi, dans la Syrie de Daech et Bachar-El-Assad, la France de Sarkozy et de François Hollande entre Toulouse et Lunel, Pontempeyrat et la Turquie des Kurdes... Et le chaos au Levant. On suit alors les pas de Laureline Fell, cheffe de la DCRI à Toulouse qui suspecte seule dans son coin un certain Merah, ceux de Vanessa Benlazar, la fille de son compagnon, reporter sans frontière à l'idéalisme destructeur...


Les attentats à répétition en France et ailleurs, le chaos au Moyen-Orient, le départ par vagues de jeunes Français vers la Syrie, l'essor du djihadisme, les ratés des services de renseignement français entre jeux de pouvoir et luttes intestines ("les services de renseignement français sont une passoire avec laquelle on voudrait attraper le vent"), la peur qui monte dans une France inquiète mais aveugle au présent.
Fell baisse les yeux.  Elle croit que personne ne comprend rien à Daech, ni le renseignement, ni les universitaires, ni les diplomates, ni Resnais, ni elle. Une victoire militaire sur le terrain ne changera pas la donne, seuls les généraux et le gouvernement sont persuadés du contraire. Elle n'écoute plus la conversation qui frôle le règlement de compte.
Frédéric Paulin aborde avec brio toutes ces problématiques sans morale et sans sacrifier au voyeurisme d'une violence primaire. Mieux, il la refuse car là n'est pas son ambition. C'est là la force d'un récit qui reste en surface des attentats et des violences pour mieux les évoquer ou les suggérer. Il ne les décrit jamais, il laisse entendre leur intensité dans les regards, les bruits en sourdine des bombes qui explosent au loin, les tirs de snipers ou d'avions, dans un sms, dans les mots en italique. L'auteur est davantage intéressé par l'origine de cette violence. Car pour les avoir vécus de près ou de loin, le Français sait ce qu'il s'est passé. Inutile de faire un dessin. Mais il ne connaît pas toujours, rarement, la majorité sait sans savoir et ne retient que la partie émergée de l'iceberg, versions officielles et médiatiques. Paulin lui remonte à l'origine du mal pour tenter de comprendre les déterminants sociaux, culturels, psychologiques des candidats au djihad. Pour cerner les mécanismes de la peur. Moins pour y répondre que les questionner. Et c'est effarant. C'est à la fois très simple et très compliqué. Comment bascule-t-on ? Comment devient-on un martyr en Syrie quand on s'appelle Simon, que l'on est plutôt doué pour les études et que l'on vient de Lunel près de Montpellier ?
Vanessa Benlazar a pondu un beau papier dans Le Monde. L'histoire de ces gamins partis faire le djihad à des milliers de kilomètres de la France n'était pourtant qu'une excuse. La journaliste voulait, en creux, pointer la nullité du renseignement français.
       Je suis toujours soufflé par ces auteurs capables de résumer en cinq lignes toute la complexité géopolitique contemporaine. Car l'Irak, la Syrie et le Levant, c'est un sacré bordel et une tragédie moderne, sans nom. L'écriture est directe et d'une simplicité confondante. On la croit d'abord purement factuelle ou descriptive — elle l'est en partie —mais les personnages, aussi réels que fictifs et tous solidement campés, vont se croiser pour donner de l'épaisseur à l'intrigue. Les faits, nous les connaissons : Merah à Toulouse, attentat du Thalys, de Bruxelles, Charlie Hebdo, le Bataclan... Paulin donne à voir l'autre versant de la conscience, ce que l'on n'a pas pu voir. Ce que l'on a refusé de voir. Ce que l'on ne pouvait pas voir. Seule la littérature, entrée dans une intimité fictive, en a le pouvoir. Paulin ne décrit jamais les islamistes comme des fous ou des barbares —on n'en ferait pas un bouquin sinon — mais comme des êtres parfaitement conscients, dotés d'une bonne connaissance de leurs ennemis et toujours avec un temps d'avance sur la DCRI, la DGSI, larguées par les technologies et leur vision d'un monde qui n'existe plus. A l'image de Laureline, bien plus lucide que tous, qui sent le drame en train de se jouer mais consciente d'être déjà un peu à la traîne face à cette menace invisible et impalpable. Incapable d'y faire face. Contrairement à ce jeune geek marrant qui maîtrise et connaît très bien l'outil informatique.
          Voir la part subjective dans le processus de radicalisation, la chaîne d'échos et les effets dominos entre le Proche-Orient et la France, ce qu'il est impossible d'objectiver : des genèses balbutiantes, des trajectoires de vie aux intentions floues et complexes, aux frontières indiscernables entre le bien et le mal. L'envers et l'enfer du décor, ce sont aussi les ratés de ceux qui nous protègent, leur aveuglement, leur incompétence ou la guéguerre entre les services de renseignement. Facile à écrire car on connaît l'histoire mais Paulin s'engage sur le terrain glissant de la sécurité. Comme dans le sport avec les dopés qui ont toujours un temps d'avance sur les contrôles, les terroristes maîtrisent les moyens et connaissent mieux le terrain que ceux qui sont censés les traquer. C'est même trop facile (l'idée revient souvent dans le bouquin). Et là, ça devient un peu effrayant. Le livre pose en creux une question toute bête : à quel point tout cela — les attentats — aurait-il pu être évité ? Une affaire de chance, de géopolitique au Moyen-Orient et de types qui ne sentent pas ou mal les choses. Une bonne dose de fatalisme aussi. Tout paraît plus que réaliste. Une question me taraude alors : jusqu'à quel point le bouquin de Paulin est-il juste par rapport à la réalité ? En gros, que valent réellement nos services de renseignement ? Sont-ils à ce point aveugles, dépassés, inefficaces  ? — des fiches S se perdent et des surveillances de dix ans cessent du jour au lendemain. Je l'ignore.
     Côté documentation, ultra-fouillée mais jamais étouffante, elle sert le propos sans jamais tourner à la démonstration. C'est même très subtil, parfait pour comprendre ce qui se passe et se joue actuellement dans le monde. Mieux fait qu'un bouquin universitaire qui vous perdrait dans les détails. Gros travail on l'imagine, pour recueillir les infos et ensuite les digérer. La force du bouquin vient aussi du mélange entre personnages bien réels et la fiction qui nous balade sans jamais baisser de rythme. Une sorte d'Ellroy à la française. Tedj et Laureline à l'aura étonnante, Vanessa et Réif, les enfants et les difficultés de couple, le désoeuvrement de jeunes dans la vie de quartier, Simon l'embrigadé et tous les autres, comme Pantani, "chien de guerre de la République" qui aime les pays dévastés... Un bouquin très riche qui se lit pourtant d'une traite. Comme un roman noir haletant, intelligent.
Comment un garçon brillant peut-il se transformer en un croyant intransigeant ? Qu'un type comme lui tombe dans le panneau, ça me dépasse.
     Aucune morale et aucun jugement dans La Fabrique de la terreur, juste parfois le tableau d'un immense gâchis où tous sont déjà un peu condamnés sans le savoir. Les bons ne le sont pas toujours, les plus en danger finissent par survivre et inversement. Il y a des morts, pas de happy-end et surtout un autre regard sur notre réalité française. Diablement intéressant.
                                                                                                                                        
La Fabrique de la terreur, Frédéric Paulin, Agullo, mars 2020, 342 p.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le Silence des carpes, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Jérôme Bonnetto, je l'ai découvert l'an passé avec La Certitude des pierres  grâce, il faut bien le dire, aux éditions Inculte. Une magnifique rencontre littéraire et je sais désormais que je ne suis pas seul. Même les lecteurs les plus exigeants autour de moi ont aimé, c'est dire ! D'abord une écriture purement littéraire, joueuse et ironique, qui aime les images simples mais évocatrices. Aucun excès dans les mots, on sent le naturel de la prose qui est sans doute l'autre nom du talent. Jérôme Bonnetto pourrait écrire sur le bottin, les pneus, la façon de découper un gâteau ou la République Tchèque que je le lirais. Ah, bah tiens, il nous parle justement de tout cela dans Le Silence des carpes ! Fabuleux ! Alors allons-y car mes connaissances sur le sujet se sont fracassées sur le mur de Berlin, ou plutôt le rideau de fer des illusions communistes. Quand je fais le point, je connais Jaromir Jagr, le coup de Prague, Dominik Hasek, Panenka, le Printemps de Prague, 19

L'Avantage, Thomas André (Tristram)

 Avantage service, 40A, break, égalité. Alors, tu chopes ou tu liftes ? Premier roman assez intrigant, indécidable jusqu'au bout, qui m'a rappelé les deux Nathalie, Tauziat et Dechy. Forget, Pioline et Thierry le champion. Bon, vous le savez, sport et littérature font bon ménage chez L'Espadon et quand un livre paraît chez Tristram, c'est plutôt gage de qualité (Nina Allan). Bon. Ce roman m'a confirmé une chose, je préfère largement le tennis en littérature qu'à la télé ou en vrai — donc sa représentation—, un des rares sports à m'ennuyer, à me mettre en rage quand je m'y adonne. Un certain nombre de grillages se souviennent de mes emportements après un coup raté, les raquettes ébréchées aussi. Car L'Avantage nous rappelle que le tennis est un sport de brèches et de failles. Il faut un mental en béton pour renvoyer les coups, droits, liftés ou chopés. Slicés (slayecés ?) ou lobés, un peu de talent aussi mais alors un talent qui s'ignore peut-être

Presqu'îles, Yan Lespoux (Agullo)

Esprit barbecue et cueillette des champignons, surf et cabane à chichis dans le sud-ouest. On y croise des gonzes, des couillons, des chasseurs, des petits malfrats, des Parisiens, des voyous vengeurs, des Bordelais, des noyés, des Toulousains, des pinèdes, des Charentais, des racistes et des dunes. Presqu'îles,  recueil de nouvelles signé Yan Lespoux, inaugure une collection petit format chez Agullo, avec un petit prix et deux cents pages de soleil couchant ancrées dans les terres du Médoc, souvent avinées, il faut bien le dire. C'est aussi l'esprit roman noir et c'est d'ailleurs Hervé Le Corre qui signe la préface. Joli programme qui, pour une double entrée matière, réussit son coup. Pour l'éditeur d'une part, qui parie sur un genre qu'on dit peu vendable. Pour l'auteur d'autre part, dont c'est le premier effort littéraire au long cours. On déguste ces presqu'îles par petits bouts, on approche leurs rivages ensablés et alcoolisés. On ri

Jérôme Bonnetto :"Pour déclencher le rire, il fallait pousser la chose jusqu'au ridicule."

Le précédent livre de Jérome Bonnetto, La Certitude des pierres (Inculte), nous avait bluffés par sa maîtrise narrative et son écriture au cordeau. Western à la française qui naviguait entre les genres littéraires, ce roman nous avait indiqué la direction. On tenait avec Jérôme Bonnetto, écrivain lumineux, un client de la littérature contemporaine. Après la tragédie donc, l'humour cocasse et truculent en Tchéquie dans Le Silence des carpes. L'histoire d'un Parisien éconduit qui croise un plombier tchèque et récupère une photographie mystérieuse. De rencontres en questions, Paul Solveig part à la découverte d'un pays, de ses habitants et de leurs bizarreries. L'occasion pour L'Espadon, qui s'entend très bien avec les carpes, de demander au principal intéressé sa vision du territoire et de l'écriture. Et c'est passionnant, drôle, détendu, à l'image du roman. On est comme entre amis. Alors on s'installe confortablement dans le fauteuil, une Pi

Vivonne, Jérôme Leroy (La Table Ronde)

 Vous, lecteur, passerez-vous de l'autre côté ? De la page, pour entrer dans la poésie et les histoires d'Adrien Vivonne ? Écrit comme ça, ça paraît un peu grotesque. Et si l'on ne croit pas à cette histoire de France plongée dans l'apocalypse, en pleine "Libanisation" et livrée aux factions et milices paramilitaires, ça l'est. Mais il suffit d'y croire un peu, juste un peu. Une nouvelle façon de résister à l'air du temps. La poésie sauvera-t-elle le monde ? Les vers contre les armes, la poésie pour échapper à la guerre. Le Sig Sauer ou la Douceur ? C'est le programme ô combien étrange de cet étonnant Vivonne. Un éditeur croisé dans la rue à Rouen, mardi dernier, me demandait : alors roman, autofiction ? Franchement, j'en sais rien et finalement, peu importe, le livre de Leroy échappe un peu à toute étiquette. Juste une douce certitude : celle de la fin du monde tel que nous le connaissons qui porte une écriture en quête de l'ultime poè

Elle, la mère, Emmanuel Chaussade (Les éditions de Minuit)

 Premier roman, nous dit-on, qui au bout de quelques phrases aimante déjà le coeur de son lecteur, tourné vers du son et du sens, en vers et contre tout. Car si le texte m'a interpelé d'une façon ou d'une autre, c'est d'abord par son écriture étudiée, d'une envoûtante musicalité. Les mots y sont brefs, les phrases sur la brèche. Texte incisif, au cordeau, rythme syncopé, urgence de nommer la tendresse, la détresse, la douceur et les pleurs. Car tout commence par la mise en bière de la mère, touchée à la fin de sa vie par Alzheimer, la mère devenue une Alzhei-mère. Et c'est toute une mémoire familiale qui resurgit par la voix du fils, pour dénouer les fils des ascendances et descendances. Des histoires emmêlées avec des imposteurs, des beaux parleurs et des violeurs, des petites filles sacrifiées et des fils rejetés, des femmes qui veulent effacer et oublier. Qui veulent sourire même si les rires disent parfois les souvenirs privés d'amour. Aimer, vraimen

Baiser ou faire des films, Chris Kraus (Belfond)

 Jolie couverture kitsch-pop qui rappelle à sa façon le souvenir doux-amer d'une Beat Generation disparue. Après La Fabrique des salauds, l'auteur revient avec la chronique new-yorkaise d'un jeune étudiant allemand en cinéma, qui doit réaliser un film sur le sexe mais surtout pas un film à la con sur les nazis. Jonas, envoyé en éclaireur par son professeur pour préparer l'arrivée des autres étudiants, se retrouve balancé dans la jungle urbaine de la grande pomme. Il croise des beatniks, des artistes, des homos, des junkies, des criminels, des réalisateurs, sa Tante Paula rescapée de la Shoah et son grand-père Apapa qui hante sa mémoire avec des Sturmbannführer et des chambres à gaz en Lettonie... Mah, la compagne de Jonas restée en Allemagne, psychote sur la fidélité de son petit copain. Jonas, malgré sa jeunesse, va bientôt mourir. Une grosse cicatrice au front rappelle au monde son accident de moto et sa vie en sursis... Un livre qui séduit d'abord par son humour

Marie-Lou-Le-Monde, Marie Testu (Le Tripode)

 Incandescence de la présence, corps pyromanes et coeurs-puissances, ce Marie-Lou-Le-Monde rappelle avec la ferveur d'un vers le pouvoir des sens et la vitalité d'un sentiment ou d'une sensation à l'état de jeunesse. Les troubles de la première fois, ce qui vous ensorcèle et vous malmène, dépasse et fracasse. Le désir a besoin de déploiement et d'été, d'un lieu et d'une carte pour s'épanouir. Cette carte du désir, c'est Marie-Lou, le corps totalisant. Les envies volcaniques des premières fois, ce sont des failles sismiques intérieures, mélange d'ondes, de fourmis, de chairs et de feu. Ce roman en vers ou ce long poème est beau comme une caresse estivale, puissant comme un envoûtement charnel. Dialectique d'une présence amoureuse et d'une passion qui brûle le corps et le coeur, comme un miracle de sensualités à fleur de peau. Des ascenseurs, des ventres qui crient, une Terre s'effondre, des regards aimantés, un souffle coupé, des chute

Le Consentement, Vanessa Springora (poche)

 À la faveur de la sortie en poche, je me suis lancé dans la lecture du Consentement , un témoignage de V. sur sa relation avec un ancien écrivain connu du tout Paris littéraire. Avant ce livre, je ne le connaissais même pas et n'en avais jamais entendu parler. Alors précisons-le tout de suite, ce n'est pas un roman mais bien un document, un récit-témoignage sur la mécanique mortifère qui pousse un quinquagénaire-écrivain-artiste-connu à séduire de très jeunes filles, et même à les utiliser comme matériau romanesque pour ses propres livres. La question du consentement entre une fille de treize ans et un homme de cinquante ans est ensuite scrutée à la loupe par l'auteure, à la fois objet et spectatrice de son propre livre parfois. Mais surtout pour Vanessa Springora l'occasion de redevenir le sujet, de se réapproprier sa propre histoire, somme des récits volés et trahis par son agresseur mielleux. Une façon de reprendre le contrôle de ce qu'elle ne pouvait pas tout à

Bruit dedans, Anna Dubosc (Quidam)

 Un bien joli livre ce Bruit dedans, porté par l'urgence de sa prose, ses phrases courtes comme des pulsations et son désir photographique de tout saisir dans l'instant, de peur que l'image ne s'échappe, par crainte que la vie ne s'enfuie. La grande réussite du livre étant de faire de l'écriture — de l'acte-même d'écrire —, une condition de la survie. La narratrice raconte sa vie en même temps qu'elle l'écrit et la fixe sur ses carnets. Des carnets remplis de notes et de mots, raturés et épuisés une fois qu'ils sont posés dans un fichier Word. Ce livre parle d'un quotidien où les mots sont un révélateur, le filtre d'une émotion toujours un peu floue ou vague que les mots vont pouvoir fixer, éclaircir, intensifier ou même simplement faire exister. Car notre vécu est toujours un peu du vent, un souffle qui glisse et échappe. Le projet de Bruit dedans , impossible, serait ainsi de retenir l'eau fuyante du tonneau des Danaïdes. Et cet