Accéder au contenu principal

La Langue paternelle, Arno Dubois (Cambourakis)

Qu'est-ce que la vie sinon raconter des histoires ? Se raconter des histoires ? Pour exhumer une personne et la cerner, il faut imiter, parodier jusqu'à s'approcher de l'essence, ou de sa représentation. Dans La langue paternelle, Gafdhi, un papa scrupuleusement observé par son fils, rejoue Napoléon, les pyramides, les soldats de la Grande Armée et se rappelle une enfance passée au Caire dans les années 1940... Mais après tout, cet homme n'est ni pilote d'avion, ni inventeur génial d'un vaccin, tout juste quelqu'un de simple.




     L'impression au départ d'une écriture qui navigue sans cap. Un roman de l'attente attaché à décrire les monomanies d'un père original, gentiment fou à sa façon de se prendre pour ce qu'il n'est pas. Mais on avance et le dessein se précise dans un pas de côté sémantique allègre. Et c'est peut-être, mais rien n'est moins sûr, "un roman familial de déclassement" qui se dessine. Cette façon qu'a Gafdhi (rraaaah j'ai toujours envie de lire "Gadfhi"), de singer sans y parvenir cache une quête plus profonde, la plus importante, celle de la langue comme le fondement d'une appartenance. Celles des origines dans la langue quand bien même on serait nul en langue. Pour les parler. Alors il faut les déchiffrer. Mais c'est une jungle de mots, d'idiotismes, de dialectes, d'accents, de borborygmes, oscillant entre français, arménien, égyptien, yiddish, comme une Tour de Babel illisible, charge au texte d'en démêler les tendances pour résoudre le problème. Car il semble y avoir un problème. Un problème d'identité peut-être. De généalogie ?Comment retrouver de là où l'on est quand tout vous arrache, vous éloigne ou vous embrouille l'esprit ?
Écolier parisien, Gafdhi mène une double vie. Chez lui, presque aussitôt que la porte de la maison se referme, Gafdhi me dit retrouver retrouver l'accent typique des Libanais francophones. La sonorité de cet accent a bercé mon enfance. Ce sont les voix de la Tante H, de l'Oncle R, de l'Oncle G.  Français texturé comme si dans leur bouche la langue cousait aux mots contenant la consonance "R" un bourgeon pas exactement roulé, et sans qu'il fût provoqué par le raclement de leur gorge, mais plutôt je vous dis comme si la langue à l'intérieur de leur bouche se fût enroulée autour de la syllabe concernée (...).
    La quête d'identité devient alors quête linguistique : la Tante H répond à l'Oncle G à l'Oncle R. Ils parlent comme des Libanais francophones mais plus loin Gafdhi est une oasis qui parle sans accent, le monde à l'envers des origines, des idiomes désertiques ! C'est R.L. Stevenson qui écrivait dans Voyage avec un âne dans les Cévennes que "la langue est le plus grand commun diviseur". Le livre d'Arno Dubois part de cette hypothèse et tente de mettre un peu d'ordre et de sentiment dans le chaos des déformations linguistiques.
Puis la quête devient enquête sensible profondément touchante, une impossible recherche des origines. Alors mieux vaut se concentrer sur les intonations, les accents plus que les mots. Faire parler leurs silences dans le phrasé, rendre présents les morts par le récit. Le problème ne sera pas résolu, mais on l'aura allégé. Le narrateur ne saura vraisemblablement pas plus qui il est, mais il saura davantage pourquoi il s'obstine à chercher. D'une discrète et élégante intelligence.
                                                                                                                                   
La Langue paternelle, Arno Dubois, Cambourakis, septembre 2019, 144 p., 16€

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Vendredi poésie #3 : Thierry Radière, Christophe Esnault, Lise Ladreyt et Guy Reydellet

 Acte III de nos "Vendredi poésie" avec Thierry Radière, poète des matins calmes et des routines merveilleuses, à pas perdus dans les mélancolies de tison. Christophe Esnault, à mi-chemin entre poésie et récit, tisse par l'écriture la folie de nos folies pour éviter à tout prix de les médicaliser. Contre la camisole chimique, la force du flow des mots, pensées libres, franches tout en autodérision sur le rapport d'un homme à une pathologie, au pouvoir psychiatrique. Enfin Lise Ladreyt et Guy Reydellet dans deux poèmes faits main, d'une très belle délicatesse. Entre midi et minuit , La Table Ronde, Thierry Radière, 2021, 333 p., 17 € Qu'il est beau ce recueil divisé en trois parties. Des poèmes dédiés à des poètes tout d'abord, où Thierry Radière personnalise ses mots. À Sabine Huynh, des images de notre éternelle solitude, à Valérie Rouzeau les villes noires coincées dans l'urgence, à Jérôme Leroy le souvenir ému des filles séduisantes, réfléchi dans

Vendredi poésie #4 : Alexander Dickow, Maczka Hervier

 Acte IV de nos "Vendredi poésie" avec les fragments critiques d'Alexander Dickow, et le récit-essai-poème de Maczka Hervier, fable polymorphe sur l'amitié et les retrouvailles, l'après-Sisyphe. Déblais , Alexander Dickow, Louise Bottu, janvier 2021, 104 p., 14€ Fragments sur la poésie, la théorie critique, les poètes trop cotés et les poètes aimés, les habitudes et les postures de la poésie contemporaine, ses pouvoirs et ses faiblesses, ce Déblais oscille entre perspectives subjectives et tentatives d'objectivation par l'aphorisme. Un système d'où pourrait naître non pas la vérité mais une vérité. Et il faut bien le dire, j'ai un avantage, ma faible culture poétique qui m'offre un regard frais, attentif et curieux, sans doute partiel. L'auteur apprécie peu les textes de Francis Ponge ("l'antisentimentalisme"), Yves Bonnefoy ("chantre de la plénitude") et Philippe Jaccottet mais invite à la lecture de Gustave Roud, C

Doucement (!), Katia Bouchoueva (publie.net)

 La poésie sur L'Espadon n'est plus réservée au vendredi et déborde désormais sur les autres jours de la semaine. Doucement (!),  recueil signé Katia Bouchoueva, nous promène dans une géographie vécue multipliant les rencontres, les sites, les voix et les perspectives, avec un goût pour le déracinement en douceur, à l'affût des indices d'un quotidien français digne d'observations ou de descriptions. Des curiosités bucoliques, historiques pour offensive poétique délicate. On y croise Marion, l'Ardèche, Grenoble, un vieil homme, madame Morin maudite par l'amour d'un con, des gens, des paysages, des animaux, des voyages, des châtaignes et des étudiants de Montpellier... La douceur des mots s'infiltre dans des scènes quotidiennes où l'auteur s'interroge et s'étonne des attractions (le Mont Blanc et la Tour Eiffel qui tiennent debout), des attirances entre les corps, les idées, les lieux, la poésie pour les croiser et les filtrer au son des mo

Kasso, Jacky Schwartzmann (Seuil)

 On a retrouvé Dostoïevski, sans blague, et il habite à Planoise, ce quartier chaud de Besançon, la ville des montres et des fortifications. Ainsi va la vie de Jacky Toudic, pa rfait sosie de Kassovitz et brillant redneck francs-comtois, qui prévoit une mégaproduction pour flouer quelques personnes fortunées. Oui, il prépare le kasse du siècle, un film à ressorts complotistes, La Haine 2 ! Son physique de star, c'est sa valeur ajoutée pour gruger, voler et amasser le million d'euros qui lui permettra de convoler sur une île déserte aux Caraïbes. Sa mère vit dans un Ehpad et perd la boule, elle prend Nagui pour son fils et Alzheimer pour petit ami. De son côté, Jacky croise d'anciens potos dont l'un travaille à la morgue et une splendide nana, Zoé, croisée elle sur Tinder, une avocate fiscaliste pas si gogo... Mais une vraie heure inoccupée, face to face avec ses New Balance, c'est aussi long que les trois cents derniers mètres d'une piste bleue dans le domaine

Indésirable, Erwan Larher (Quidam)

 Sacrée tranche de vie à Saint-Airy, où l'on rit et s'interroge dans le même élan avant le carambolage final. L'histoire de Sam Zwastika, euh non Zabriski pardon, qui débarque du jour au lendemain dans un patelin de la France profonde pour racheter les murs, polir les pierres, restaurer ce qui doit l'être. Qui affronte la horde de vieux réacs du conseil municipal, les habitudes d'une belle endormie. Qui est-il, où va-t-elle ? Est-iel bien humain ? C'est que Sam est neutre, ni homme ni femme, être insaisissable au passé flou, iel suscite les quolibets, les moqueries, reçoit les injures, fait l'objet de rejets. Il s'en tape le coquillard, Sam en a vu d'autres, il n'a pas de sentiments, se méfie des humains, va habiter la maison d'un disparu et, apparemment, iel est en mission. Mais on n'en saura guère plus sur ses intentions, son rapport au mystique qui s'incarne dans des apparitions, des briques qui parlent... Et puis, pas de soucis, i

Le Champion nu, Barry Graham (Tusitala)

 Sport, littérature et désir, le combo magique. Il suffit parfois de pas grand-chose pour faire d'excellents bouquins : une amitié, des amours contrariés, un contexte de ville écossaise où les personnages se débattent avec leurs petits démons intérieurs et leur quête de grandeur, qu'elle soit professionnelle ou sentimentale. On boit au passage quelques bières, on refait le monde entre deux uppercut et trois jab, on s'interroge sur la nature réelle d'une impression, d'une émotion, impossibles à fixer. On tombe amoureux, on veut se quitter mais on reste... Un triangle amoureux, des angles de frappe et des crochets répétés, d'une façon ou d'une autre, on en sort rarement indemnes. L'histoire de Ricky Mallon, boxeur en quête d'un titre, et de Billy Piers, un jeune journaliste devenu le pote et sparring-partner du futur champion. En parallèle des entraînements du puncheur, on suit la petite vie du journaliste qui écrit (vite et bien), dans les journaux lo

Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman, Angela Carter (Inculte)

  Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman  de Angela Carter – Collection Barnum. Éditions Inculte – 28 mars 2018 (roman traduit de l’anglais [UK] par Maxime Berrée – 400 pp. LdP. 9,90 euros.) «  Il était une fois un jeune homme du nom de Desiderio qui partit en voyage et fut bientôt complètement perdu. Quand il pensa avoir atteint sa destination, celle-ci s’avéra n’être que le point de départ d’un autre voyage infiniment plus dangereux que le premier. »  Ces quelques lignes des  Machines à désir infernales du Docteur Hoffman  donnent un aperçu de sa riche substance littéraire – légendaire et ironique, d’une inquiétante étrangeté – ainsi que de sa fascinante intrigue. Paru aux États-Unis en 1972, cet extraordinaire roman est l’œuvre d’Angela Carter. Morte en 1992 à l’âge de 51 ans, la Britannique a composé une œuvre mêlant journalisme, théâtre, poésie, nouvelles (dont  La Compagnie des Loups   adaptée  au cinéma  par Neil Jordan) et romans. Alliant flamboyance stylistique, pu

Entre la source et l'estuaire, Grégoire Domenach (Le Dilettante)

 La mélancolie a besoin d'un ancrage pour s'exprimer, pour rappeler aux personnages qu'ils ont été vivants sur les chemins de halage, le long des cours d'eau qui traversent la région du Doubs. Cet ancrage, ce sont des rivages aussi exotiques que familiers, dans un patelin de la "France profonde" ou dans les steppes du Khirgizistan. Un grand écart géographique pour dire simplement comment les passions consument, l'amitié naît et se délite, à quel point les histoires de triangle amoureux enflamment et détruisent. À petits feux, donc. Avec des flammes sous la peau et des coups de feu dans le torse. Premier roman pour Grégoire Domenach et premier livre très émouvant qui part d'une banale errance d'un père et son fils sur les fleuves de France, flânant en péniche pour rejoindre des lieux connus des seuls navigateurs. Et la rencontre avec le mystérieux Lazare, dont l'histoire personnelle alimente les ragots, amplifie les rumeurs et suscite les plus g

Le Silence des carpes, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Jérôme Bonnetto, je l'ai découvert l'an passé avec La Certitude des pierres  grâce, il faut bien le dire, aux éditions Inculte. Une magnifique rencontre littéraire et je sais désormais que je ne suis pas seul. Même les lecteurs les plus exigeants autour de moi ont aimé, c'est dire ! D'abord une écriture purement littéraire, joueuse et ironique, qui aime les images simples mais évocatrices. Aucun excès dans les mots, on sent le naturel de la prose qui est sans doute l'autre nom du talent. Jérôme Bonnetto pourrait écrire sur le bottin, les pneus, la façon de découper un gâteau ou la République Tchèque que je le lirais. Ah, bah tiens, il nous parle justement de tout cela dans Le Silence des carpes ! Fabuleux ! Alors allons-y car mes connaissances sur le sujet se sont fracassées sur le mur de Berlin, ou plutôt le rideau de fer des illusions communistes. Quand je fais le point, je connais Jaromir Jagr, le coup de Prague, Dominik Hasek, Panenka, le Printemps de Prague, 19

Vivonne, Jérôme Leroy (La Table Ronde)

 Vous, lecteur, passerez-vous de l'autre côté ? De la page, pour entrer dans la poésie et les histoires d'Adrien Vivonne ? Écrit comme ça, ça paraît un peu grotesque. Et si l'on ne croit pas à cette histoire de France plongée dans l'apocalypse, en pleine "Libanisation" et livrée aux factions et milices paramilitaires, ça l'est. Mais il suffit d'y croire un peu, juste un peu. Une nouvelle façon de résister à l'air du temps. La poésie sauvera-t-elle le monde ? Les vers contre les armes, la poésie pour échapper à la guerre. Le Sig Sauer ou la Douceur ? C'est le programme ô combien étrange de cet étonnant Vivonne. Un éditeur croisé dans la rue à Rouen, mardi dernier, me demandait : alors roman, autofiction ? Franchement, j'en sais rien et finalement, peu importe, le livre de Leroy échappe un peu à toute étiquette. Juste une douce certitude : celle de la fin du monde tel que nous le connaissons qui porte une écriture en quête de l'ultime poè