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Nos corps érodés, Valérie Cibot (Inculte)

  Le pouvoir de la vague, la puissance des marées et le charme envoûtant de l'écriture de Valérie Cibot mise au service d'un récit qui fait de l'image une évocation de ce qui disparaît et renaît. Dans le sac et ressac du mouvement, le va-et-vient des sons, des entrailles de la Terre aux viscères de la mère. Ce qui part et revient. Après l'excellent La Certitude des Pierres (Jérôme Bonetto), c'est encore un problème de géographe que donne à lire Nos corps érodés. Une île, des insulaires et l'érosion qui menace de tout embarquer quand l'onde aura débarqué. Car le trait de côte recule, l'océan menace commerces et restaurants, maisons et végétaux, pêcheurs et retraités sont sur le point d'être les premiers réfugiés climatiques du continent. La géologue, native de l'île, fait son retour et tente de leur faire comprendre l'inéluctable. Il faut abandonner le territoire, accepter de reculer et de tout laisser pour relocaliser. Même un cordon dunaire serait impuissant en endiguer la déchirure à venir. Il faut renoncer. Mais les habitants sont têtus, ils refusent. D'une manière ou d'une autre, quelqu'un va devoir payer.

Je découvre la poégraphie de Valérie Cibot et je suis sous le charme. Mélange d'une écriture à la poésie démoniaque et de géographie attentive aux lieux, aux éléments, aux textures, aux matières et aux formes. C'est bien simple, cette île au bord du rivage revit sous nos yeux ébahis, dans le ressentiment d'un passé gorgé de haines. Un blockhaus, réminiscence du Mur de l'Atlantique, pour cristalliser les enjeux d'une communauté solidaire comme les doigts de la main, têtue comme une ombre et violente comme un coup de tonnerre. La nature a ses raisons que l'humain refuse de voir.  D'accepter. Voir qu'il n'est pas le centre, ça le perturbe. Cette île comme un cocon fragile, c'est l'histoire d'un peuple soumis aux aléas. Une immense vague qui menace de tout emporter. A la lisière du réalisme social et d'un soupçon de fantastique, la prose s'attache à entrer dans les lieux par la matière. Vous êtes la vague, vous êtes le poisson avec ses branchies, vous êtes le blockhaus où flottent les corps érodés, la fente remplie d'alluvions. L'écriture gratte et renifle comme l'érosion sape les matières avec ses agents : l'eau d'une âpreté iodée, le sable fin qui glisse entre les doigts sans pouvoir le retenir, le vent comme une bise destructrice. Éroder signifie mordre, ronger, elle est mécanique et chimique. Désagrégation, dissolution. L'une précède l'autre. Des matières qui se lézardent, certes, mais aussi une meute fissurée qui franchit parfois l'estran au-delà de la zone dangereuse, outre la ligne de démarcation entre le bien et le mal. Quand une société en colère se déchaîne au diapason du climat, le résultat est terrible, irréversible. L'érosion du temps, l'érosion des sentiments toujours ambivalents, l'érosion d'une île, une économie en miettes. Une prose consolatoire, une symphonie sensible et visuelle. 
Après la vague je suis donc restée là, à vivre sur la plage, à me fondre dans le sable une bonne fois pour toutes. Où aller, de toute façon ? Il n'y a pas d'ailleurs. Il n'y en a jamais eu. Je mange des crabes échoués sur le rivage et je bois de l'eau des baïnes. Tout recommence. Toujours. Comme cette vague géante qui vient frapper la plage, repart en arrière avant de revenir. Encore et encore. Toujours la même vague. Le même ressac. À peine abîmé, auquel on n'échappera pas. On est tous victimes. On se sent tous coupables. Chacun son tour.

Un monde est en train de disparaître entre ceux qui savent ceux qui ressentent, les sachants et les pêcheurs. La peur sourd, la violence naît peu à peu en marge de la colère et Mona, seule au bord de l'océan, poreuse au monde, va être engloutie. Par les pierres, les animaux, les végétaux. Ressortir à l'heure du carnaval dans un flot de couleurs, d'effluves et de textures, ses repères détraqués par la confusion du monde. Et renaître dans une bacchanale charnelle avec un blockhaus. Oui, oui, c'est possible et même prodigieux sous la plume de Valérie Cibot. Au loin, ce qui arrive et ce que l'on sait.
Livre d'une puissance organique, écriture charnelle et magnétique qui dessine des tableaux de fauvistes ou impressionnistes, Nos corps érodés me fait penser au récent Hic d'Amélie Lucas-Gary. Une même attention aux sons, aux époques, aux paysages oscillant entre vides et pleins, à leurs énergies contradictoires et motrices. La réponse se situe dans l'élan de leurs compositions. Encore faut-il savoir les lire, c'est-à-dire comprendre leur mouvement, fait d'inerties et relances, de sacs et de ressacs. Une oscillation de teintes, un balancement entre les matériaux. Une chimie des mots, une mécanique de la phrase qui aime les plis, les failles, le travail de sape. Entendez la musicalité et l'équilibre de cette langue fascinante ouverte aux sens, bercée de fracas et de silence, de textures et de vibrations, comme des échos de nos solitudes. Par une minutieuse captation de bruits, des lézardes du monde et des fissures d'une communauté peuplée de ces "autres que l'on ne connaît jamais", l'auteure cisèle et embrasse, strate après strate, la désintégration d'une terre, l'immersion d'un territoire. Sa submersion. Son atomisation feutrée. Un livre qui est le récit d'un tremblement, d'un rien qui advient brusquement, d'une disparition pour se sentir plus vivant, rythmé par les allées et venues d'un monde qui, en creux (de vague), annonce sa renaissance. Comme inventer un nouveau sens.
Plus rien n'est étrange quand elle se déshabille. Plus rien ne gêne, l'irréel est l'usage des morts. Les vagues montent vers le rivage et descendent. Le chant monte à travers les particules et descend. Un reflux plus court, presque suspendu. Le sol ondule, collé à la vague. Sa nudité suit le tempo. À chaque vêtement jeté au-dessus du cercle, les vagues lèchent la paroi (...).  L'océan immerge la partie  ouest di blockhaus et le chant reprend.  Une femme entonne un requiem ciselé qui frappe la structure trop dense et se répercute en écho. Le corps de Mona ondule. Le chant s'imprime dans ses hanches. La volupté de Mona.

Faut-il y trouver une explication ? Morale, divine, politique, environnementaliste, la vengeance d'une nature martyrisée. Je m'y refuse. C'est pire, je crois, il n'y a pas d'explication. Les êtres et les choses vivent, disparaissent et renaissent, lentes et belles métamorphoses, autrement, ailleurs, dans un autre temps. C'est le mouvement de la vie et des énergies. Comme une vague aveugle, indifférente au monde, qui ne choisit ni les bons ni les méchants. Elle ondule, c'est tout. Elle s'écrase quelque part. Rien de plus. Et c'est beaucoup. Comme ces corps dont la beauté érodée matérialisent le songe. Éternel recommencement du flux et reflux. Vive l'estran !
                                                                                                                                         
Nos corps érodés, Valérie Cibot, Inculte, mars 2020, 140 p., 14,90€.

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