Accéder au contenu principal

Ténèbre, Paul Kawczak (La Peuplade)

  L'entreprise coloniale vue sous l'angle du corps, une manière pour Paul Kawczak de saisir la pulsion de mort à l'oeuvre dans la conquête et l'appropriation des terres. Une conquête qui est désir de destruction où tous les colons de la vieille Europe sont des "Kurtz" en puissance. Des Kurtz incomplets, pas assez fous ou un peu ridicules qui partagent en tout cas au moins la même souffrance. Moins la colonisation qu'une quête enivrée et désespérée des personnages eux-mêmes, incapables de ne voir en l'autre autre chose qu'un objet d'asservissement. Un fiasco moral qui devient amoureux et physique. L'Afrique est un corps que l'on partage en 1884-1885 à la conférence de Berlin, avant de le dépecer, de le scarifier. Étonnante analogie entre la chair et le territoire, le progrès et la mort, entre Pierre Claes géomètre belge mandaté par le roi Léopold II et Xi Xiao, maître-tatoueur chinois et bourreau spécialisé dans la découpe des corps.


L'étude de la colonisation, je dois vous le dire, a hanté mes années de formation. Les missionnaires et les marchands du temps du Congo belge n'avaient aucun secret pour moi. Avec ce Ténèbre, je me reprends en pleine tronche l'horreur d'une entreprise de prédation. 300 pages de morbidité charnelle et de narration fluide comme le Congo-charnier. Ce qui saisit d'abord, c'est le degré de réalisme de l'imagerie coloniale : on flotte avec Pierre Claes sur le bateau du Fleur de Bruges, on navigue sur le Congo et on a chaud, on a peur, on est inquiet face à cette nature hostile et sauvage, assailli par l'odeur de la mort. De l'imagerie, on tend vers un imaginaire qui prend ses distances par l'écriture avec des pointes d'ironie, subtiles mais réelles. Le réalisme des débuts mue alors en une rêverie charnelle, en songe organique quand le récit croise ou superpose les chronologies, tentant de cerner des filiations et, à travers elles, la répétition des mêmes souffrances, des mêmes peurs et illusions enfantées pour l'essentiel par une époque pleine de bons sentiments destructeurs. Car l'auteur refuse les descriptions binaires ou frontales dans les scènes de violence, leur préférant l'évocation érotique, la suggestion ironique et les caricatures discrètes pour mettre à distance l'horreur (qui n'en est que plus violente) et neutraliser tout manichéisme facile.
Les huit hommes se mirent au travail. Xi Xiao assistait Pierre Claes qui, avec l'autorité des étoiles, l'infaillibilité de quelques instruments savants et certaines vérités trigonométriques, affirmait la ligne selon laquelle la fureur de l'homme blanc séparait les terres africaines pour en conquérir le coeur et en souiller l'âme.
   L'auteur pointe ainsi le fantasme d'une domination civilisatrice par une écriture d'une belle fluidité, riche et virtuose dans sa capacité à installer une foule de personnages, à mimer leurs élans, à évoquer leurs apparitions : Baudelaire, Verlaine, des médecins et des femmes, des bouchers et des colons, des colonisés et des morts. L'émotion y est comme anesthésiée, tranquille fatalisme d'une époque qui se mord la queue de ses rêves de grandeur. La chute sera physique et sexuelle, sensuelle et létale. Ornée et tatouée au fer rouge. 
     Faux roman d'aventure où le sentiment de réalisme le dispute à l'absurde, diatribe sanglante contre l'esprit colonial, variation sur l'origine du mal, ce Ténèbre embrasse la vie par le désir de mort, dans un labyrinthe lascif aussi étrange que surprenant. Lisez-le, ça vous changera. Pour ce qui est de vous rassurer...
                                                                                                                                       
Ténèbre, Paul Kawczak, La Peuplade, janvier 2020, 304p., 19€

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le Silence des carpes, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Jérôme Bonnetto, je l'ai découvert l'an passé avec La Certitude des pierres  grâce, il faut bien le dire, aux éditions Inculte. Une magnifique rencontre littéraire et je sais désormais que je ne suis pas seul. Même les lecteurs les plus exigeants autour de moi ont aimé, c'est dire ! D'abord une écriture purement littéraire, joueuse et ironique, qui aime les images simples mais évocatrices. Aucun excès dans les mots, on sent le naturel de la prose qui est sans doute l'autre nom du talent. Jérôme Bonnetto pourrait écrire sur le bottin, les pneus, la façon de découper un gâteau ou la République Tchèque que je le lirais. Ah, bah tiens, il nous parle justement de tout cela dans Le Silence des carpes ! Fabuleux ! Alors allons-y car mes connaissances sur le sujet se sont fracassées sur le mur de Berlin, ou plutôt le rideau de fer des illusions communistes. Quand je fais le point, je connais Jaromir Jagr, le coup de Prague, Dominik Hasek, Panenka, le Printemps de Prague, 19

Un vide, en Soi ; Marc Verlynde (Abrüpt)

 "Au fond, toute parole s'élance du fantasme de penser à partir de rien (...)." Vertiges et auscultations du vide pour prendre de la hauteur. En soi, dans le roman, car "tout désir de dire s'élance d'un vide". Passionnant essai de Marc Verlynde publié chez Abrüpt, sur ce que l'on projette dans le roman de nous, de nos attentes, ce qu'on écrit parce qu'on ne parvient pas à le dire autrement. Paysages de l'inachèvement, de l'impuissance, du manque, phrases qui dérivent, pensées qui détonnent et détournent. Refléter, spéculer, laisser ouvertes les portes du vide, sans jamais essayer d'épuiser ce dernier. J'aime ces textes qui nous poussent à penser plus loin, à penser autrement, à penser plus haut, à partir d'images ou d'auteurs, en nous suggérant des pistes ou des clés de lecture sans jamais nous les imposer. Libre ensuite de nous y retrouver ou pas. Cet essai propose donc un horizon vertigineux à partir de quelques réfé

Élise sur les chemins, Bérengère Cournut (Le Tripode)

 Il existe des rencontres qui bouleversent des vies. Il existe des bouquins qui vous tombent des mains au bout de deux pages. Il existe des pages qui vous rendent captif de leur magie au bout de deux vers. Elise sur les chemins, dernier livre de Bérengère Cournut ( De pierre et d'os ), fait partie de cette catégorie. On connaît bien le géographe anarchiste, Élisée Reclus, et la quatrième de couverture nous précise : "un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905)". Des prénoms qui sonnent comme, des promenades au rythme d'une carte, les paysages pour chansons et les enchantements des premières fois, le désir comme mantra. L'auteure nous embarque dans son petit monde peuplé de tritons, de tontons, de bidons et de coteaux, où l'on franchit des montagnes, où l'on croise des femmes-serpents, héros de contes et de légendes ancestrales. Tout ça fleure bon la géographie, une poésie du chemin et du lien

Un barrage contre l'Atlantique, Frédéric Beigbeder (Grasset)

 Ça m'apprendra. J'ai coutume de lire de façon la plus large possible pour me faire une idée bien précise de ce que j'aime ou pas en littérature. Je pourrai dire, avant de laisser ma place, que j'ai lu Dostoïevski et Beigbeder. Je crois qu'il est toujours possible, même chez les plus mauvais, de picorer de bonnes phrases, de bons passages, d'acides blagues. Je tairai un certain nombre de noms, mais pas celui de Beigbeder, qui aime qu'on parle de lui, de son humour et de ses livres, je crois. J'ai dû en lire trois, toujours avec la même intention. Il y a des choses à prendre. J'ai d'ailleurs été étonné, récemment, de trouver dans le Cabinet Lambda (Cactus Inébranlable éditions, magnifique recueil de citations) certaines phrases tirées des livres du plus célèbre dandy de France. On ne pourra pas me reprocher de ne pas avoir essayé. Toujours le même constat. Ce qu'écrit Beigbeder ressemble très peu à de la littérature. À 18 ans, j'avais l&#

Underdog Samuraï, Romain Ternaux (Aux Forges de Vulcain)

 De Romain Ternaux, j'étais resté sur le très bon Success Story, co- écrit avec l'ami Johann Zarca. Dans cet Underdog Samurai chez les impeccables éditions Aux Forges de Vulcain , encore un goût prononcé pour le saké, les mondes troubles et les canalisations. Tenez-vous bien, les fantômes voyagent dans des tuyaux, se téléportant de la banlieue parisienne au Texas, en passant par Tokyo. Pour héros, un bon loser qui se fait entuber sur le dark web : quelques milliers d'euros pour un sabre japonais, un fake en réalité. Ni une ni deux, notre karatéka bancal, gagné par le courroux, a bien l'intention d'aller se faire justice lui-même au pays des méchants yakuzas, des tendres sumos et de la belle Yukiko... Méprisable Hervé Ply, tu le sauras désormais : la littérature est plus forte que le kung-fu ! J'ai bien ri face à tant d'action échevelée, de personnages baroques et de péripéties guignolesques. Le début du roman est tonitruant, avec le méprisable Hervé Ply, et

Agacement mécanique, Olivier Hervy (L'Arbre Vengeur)

En ce moment, je traque les aphorismes comme un alpiniste en quête de son shoot d'air. Avec une tendance Ito Naga, Paul Lambda (récemment chroniqué sur ce blog), et désormais Olivier Hervy, qui roule sa bosse depuis un certain temps déjà dans le domaine des petites phrases couperets. Je m'éclate littéralement. Cet Agacement mécanique , publié en 2012 à L'Arbre Vengeur, est follement malin et très drôle. Si la fonction de l'art est de faire voir ce qu'on ne voit pas, alors Olivier Hervy est un grand artiste des mots. Les paradoxes du quotidien sont toujours incongrus, tellement routiniers qu'on a fini par ne plus rien voir, plus rien comprendre. Il fallait donc la logique toute poétique d'un auteur inspiré, d'un observateur affûté. Qu'il évoque une couscousserie pas à sa place, une étiquette de Champagne, le parti socialiste en action (haha), la mêlée des joueurs de foot, un voisin désagréable, les groupes de niveau en natation, Olivier Hervy fait sou

Le Magasin de jouets magique, Angela Carter (Christian Bourgois)

  Le Magasin de jouets magique  de Angela Carter – Collection Titre. Christian Bourgois Éditeur – avril 2018 (roman traduit de l’anglais – UK – par Isabelle D. Philippe. 304 pp.  LdP . 8 euros.)   «  L’été de ses quinze ans,  Melanie  découvrit qu’elle était faite de chair et de sang  ». Cette phrase liminaire du roman  Le   Magasin de jouets magique  dévoile aussi bien sa protagoniste que le cœur de son propos. Le deuxième roman de la Britannique Angela Carter – par ailleurs autrice des phénoménales  Machines à désir infernales du Docteur Hoffman  – narre en effet l’initiation de son héroïne aux mystères d’Eros («  la chair  ») et de Thanatos («  le sang  »). En "bonne" sadienne – p ar  ailleurs essayiste, Angela Carter est l’aut rice  de  La Femme sadienne , une réflexion féministe sur l’œuvre du divin Marquis, publiée en français chez Henri Veyrier   – elle lie plus qu’étroitement les découvertes de la sexualité et de la mort par  Melanie . C’est ainsi aux instants mêmes d

Circonstances éxténuantes, Mix ô ma prose (Cactus Inébranlable)

 Quand t'es fatigué de lire et d'écrire, quand tu n'as plus le temps, il reste heureusement Les p'tits cactus (# 81) du Cactus Inébranlable. Aphorismes, jeux de mots, p'tits détournements, coups de canif, poésie inquiète et fête des mots, nonante nuances de circonstances seront le parfait coup fouet pour rebooster une journée d'hiver passée à comater. Mix ô ma prose a tout compris de la modernité : nous ne sommes pas fatigués, nous sommes érodés, et quitte à se faire mettre, autant le faire en scène. D'ailleurs, l'être humain fait bien trop de concessions. Alors, c'est bien connu, "Les concessions / C'est pour les concessionnaires". Alors voilà, je vous le dit de but en blanc, cher Cactus et peuple du Cactus, "J'aime beaucoup ce que vous défaites" car la performance, d'accord, mais la fête d'abord. Et les défaites ne sont-elles pas les plus belles, hein ? Parce qu'il est beaucoup question de pertes et de salles

J'envisage l'impossible, Arthur Navellou (Iconopop)

 J'envisage l'impossible, comme faire mes cartons fissa et emménager à Chartres. Non, sérieusement, c'est un peu la phrase qui m'est venue à la fin de ma lecture. Un bouquin de poésie qui te donne envie d'aller te promener (déambuler plutôt ?!) dans Chartres, ça ne court pas les rues. Autrement dit, Arthur Navellou n'est pas un vendeur de navets mais un poète des pavés, des places abandonnées, des lieux disparus à réinventer par les mots, qui n'oublie pas d'incarner les souvenirs par les pierres, et les personnages par les anecdotes. J'envisage l'impossible est de loin le recueil Iconopop qui m'a le plus séduit jusqu'à présent. Une poésie fine et accessible, sobrement touchante, comme a pu l'être celle de Victor Pouchet dernièrement dans La Grande Aventure . La grande force de ce recueil, à mon sens, c'est ce flot de malade, d'une simplicité absolue. Le texte coule et roucoule sur la page, chante sa petite musique urbaine un

Le désespoir, avec modération (Le Cactus Inébranlable)

 Je découvre un auteur et un éditeur dans le même élan : Paul Lambda et le Cactus Inébranlable. Un bon bouquet bien touffu, pas ordinaire, qui pique un peu beaucoup. Avant d'y aller mollo sur la win avec Christophe Esnault et Lionel Fondeville, une petite pause poétique avec Paul Lambda et ses aphorismes jaillis d'un délicieux pot aux mots. Avec lui, le désespoir est doux et drôle, 65000 signes de poésie espaces compris où les mots finissent par se jouer de nous... Si ta vie est triste et morne, le désespoir te redonnera un coup de fouet. Adieu solitude et ennui, des bouffées d'amour vont te submerger au coin d'une table, entrecoupées de quelques vertiges galactiques et de silences qui en disent long sur le bruit ambiant. Quelle posologie ? Tout le temps et jamais, quand tu veux, quoi. Aux toilettes ou avant de dormir, entre deux couches ou avant la partie de squash, n'oublie pas de bien caler ton exemplaire dans une poche de pantalon ou de short. Mais pas trop au r