Accéder au contenu principal

La Ville soûle, Christophe Grossi (Publie.net)

Les territoires, les lieux en littérature, c'est le pays où l'on n'arrive jamais, insaisissable objet de désir, de désert. Ils fuient l'homme drapé dans l'urgence. Ou alors c'est le regard qui bute sur un présent bombardé d'images, saturé de couleurs qui défilent. Peuplés de fantômes en fragments, de paroles envolées, seuls les mots assemblés peuvent leur redonner une unité qui ferait sens. Il fallait bien un livre dans les sous-sols de la capitale, une promenade sur l'autre versant de la conscience pour rythmer ces "métroprismes" et nous rendre plus attentifs au tumulte qui épuise.


Ligne 6, ligne 8, ligne 9. Richelieu-Drouot, Nation et Raspail, Denfert-Rochereau. Elles finissent par se confondre dans l'attente d'un métro, esquissent des correspondances dans le vertige de la perte, les phrases lancées au hasard de l'ennui, de vies sourdes et muettes. Puis dans les bus, à Saint-Sulpice, sur les grands boulevards ou dans un café à Malakoff. Où est la sortie ? Où est l'entrée ? En lisant ces flâneries, je me retrouve dans le métro de la ligne 6 ou 10, dévisageant toutes ces personnes pour deviner les vies qui se cachent, les drames qui figent une fossette. Christophe Grossi écrit la ville qui déroule ses plis sous nos yeux. Pour tenter de l'appréhender, il faut la prendre par tous les bouts, à l'endroit et à l'envers, dans le doux enfer du décor. Se promener au lieu de se déplacer, flâner plutôt que traverser. Prendre le temps de ralentir, d'observer, de calmer la vague qui nous presse sans raison. 
Parmi ceux qui me disent le fréquenter plusieurs fois par semaine voire au quotidien,  aucun n'a jamais pris le métro pour le seul plaisir de la traversée, quand bien même certaines lignes seraient aériennes et leur permettraient d'admirer la ville d'en haut ou de profil. Ils ne se baladent pas : ils se déplacent.
Jeu de l'écart et du même pour être plus attentif à la présence. Mieux se rappeler les absents dans les dérivations du quotidien. Quand celui-ci ressemble au film "Un jour sans fin", Christophe Grossi entonne le refrain des déviations pour mieux se perdre, quand bien même le vertige vous saisirait. De trajectoires en échos, il brosse le portrait de la ville entendue et fantasmée, pliée et traversée. Il nous fait entendre le dialogue citadin plein d'urbanité, d'où sourd une douce révolte. Il fait parler les décors en toc et placo, entre les silences de pierres qui réverbèrent des maëlstroms de voix, des souvenirs enfuis, enfouis et exhumés. Les détours s'accordent aux vestiges de la perte.
Quand le pays dévisage et les visages dépaysent. Il n'est pas sept heures du matin, je viens de monter dans un TGV et, à peine un café avalé, je repense à Christophe Sanchez et à son "Tour de France des visages" : traversée dans le sens des aiguilles d'une montre de ce qui sur la carte forme un territoire bien défini avec ses côtes et ses frontières, ses nationales, départementales, routes sans nom, quatre voies, ses autoroutes (de l'Arbre, du Soleil, de Normandie, des Anglais, des Titans, du pastel, des Cigognes, de la Neige des Alpes, La Camarguaise, La Provençale, La Languedocienne, L'urbaine, L'Océane, La Comtoise, La Cévenole, L'Européenne, La Francilienne, Le Superpériphérique...), ses artères et ses veines, ses cols et ses coudes, ses étendues, ses points de différentes tailles et de couleurs variables derrière lesquels s'élèvent des habitations, s'agglomèrent des corps qui, tous, corps et paysages, portent un visage, au moins un, mais aussi des zones moins visibles, cachées, interdites voire défigurées.
J'ai lu cette ville soûle comme l'envie de reprendre contact, de le retrouver dans la rêverie physique, géographique, poétique, les yeux dans les yeux, le corps avec ce qui l'entoure. Dans une prose qui rebondit et s'égare joyeusement dans sa musicalité, ses résonances, ses jeux. Il y a trop à voir alors les mots dirigent l'attention sur un secondaire qui devient essentiel. Double élan : s'enivrer de mouvement et l'adoucir.
Aux sons de la fuite, de l'exil, de l'errance et des errements, Christophe Grossi sculpte la phrase, son rythme, une façon de créer du lien pour rassembler les éléments épars. Ne sommes-nous que des fantômes ? Des robots ? Il faut interroger notre présence toujours curieuse dans un voyage assis, comme le cycliste sur son vélo, images d'une "immobilité en mouvement" pour créer des imaginaires en friction et pas des fictions liminaires. Retrouver le contact pour créer les possibilités d'une rencontre, questionner notre désir de fuir. Des va-et-vient pour mieux habiter le monde et se laisser traverser.
Portrait de ville, cette ville soûle est aussi une rêverie amoureuse en forme de fleuve, qui dessine des trajectoires en quête d'un profil d'équilibre. Stase apaisante, épochè sensible, accueillir la fuite pour ouvrir la voie d'une métamorphose. Les transports, loin d'être des coupures du temps, dans le temps, sont les coutures du monde, à nous d'y remettre un peu de substance. D'en faire de plaisantes coutumes. Pas se déplacer donc, mais voyager. Beau et touchant.
                                                                                                                                        
La Ville soûle, Christophe Grossi, publie.net, mai 2020, 230 p., 18€.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L'Avantage, Thomas André (Tristram)

 Avantage service, 40A, break, égalité. Alors, tu chopes ou tu liftes ? Premier roman assez intrigant, indécidable jusqu'au bout, qui m'a rappelé les deux Nathalie, Tauziat et Dechy. Forget, Pioline et Thierry le champion. Bon, vous le savez, sport et littérature font bon ménage chez L'Espadon et quand un livre paraît chez Tristram, c'est plutôt gage de qualité (Nina Allan). Bon. Ce roman m'a confirmé une chose, je préfère largement le tennis en littérature qu'à la télé ou en vrai — donc sa représentation—, un des rares sports à m'ennuyer, à me mettre en rage quand je m'y adonne. Un certain nombre de grillages se souviennent de mes emportements après un coup raté, les raquettes ébréchées aussi. Car L'Avantage nous rappelle que le tennis est un sport de brèches et de failles. Il faut un mental en béton pour renvoyer les coups, droits, liftés ou chopés. Slicés (slayecés ?) ou lobés, un peu de talent aussi mais alors un talent qui s'ignore peut-être

Bruit dedans, Anna Dubosc (Quidam)

 Un bien joli livre ce Bruit dedans, porté par l'urgence de sa prose, ses phrases courtes comme des pulsations et son désir photographique de tout saisir dans l'instant, de peur que l'image ne s'échappe, par crainte que la vie ne s'enfuie. La grande réussite du livre étant de faire de l'écriture — de l'acte-même d'écrire —, une condition de la survie. La narratrice raconte sa vie en même temps qu'elle l'écrit et la fixe sur ses carnets. Des carnets remplis de notes et de mots, raturés et épuisés une fois qu'ils sont posés dans un fichier Word. Ce livre parle d'un quotidien où les mots sont un révélateur, le filtre d'une émotion toujours un peu floue ou vague que les mots vont pouvoir fixer, éclaircir, intensifier ou même simplement faire exister. Car notre vécu est toujours un peu du vent, un souffle qui glisse et échappe. Le projet de Bruit dedans , impossible, serait ainsi de retenir l'eau fuyante du tonneau des Danaïdes. Et cet

Le Démon de la Colline aux Loups, Dimitri Rouchon-Borie (Le Tripode)

C'est l'histoire d'une vie qui se termine avant d'avoir commencé. Une vie qui n'a jamais vraiment commencé. C'est l'histoire d'un enfant passé deux fois par les tribunaux. La première en tant que victime, la deuxième en tant que bourreau. Et autour, des gens incapables de comprendre ce que le personnage principal est lui-même incapable de comprendre. La colline aux loups, un nid qui est l'autre nom de l'enfer mais aussi le seul souvenir, presque rassurant, de l'enfance. Et un démon, ou plutôt deux, le père et la mère mais pas papa ou maman, jamais, puisque Duke discerne à peine qui ils sont. Mais il sait ou plutôt il sent ce qu'ils lui ont fait. Quelques frères et soeurs au destin identique et le grand brouillard mental ensuite. Le Démon de la Colline aux Loups est un grand livre sur le langage et sur ce qui nous hante, notre impuissance à le formuler. Tout le talent de Dimitri Rouchon-Borie est d'avoir su restituer les nuances infin

Sans adresse, Pierre Vinclair (Lurlure éditions)

C'est quoi la poésie ? Et la bonne poésie ? Je l'ignore car je ne suis pas spécialiste. Je ne suis spécialiste de rien d'ailleurs, vous le savez bien. Alors joie de me retrouver à lire des poèmes avec la naïveté de l'enfant qui découvre les mots, les textes, les rimes, les mètres. Joie de me faire un avis sans préjugé pour une fois, simplement aiguillé par la passion d'autres lecteurs assidus qui ont trouvé dans ces vers d'autres "beautés supérieures". Joie de goûter le charme des premières fois. Je l'avais déjà écrit ailleurs mais j'ai honte de ne pas lire davantage de poésie, je m'en veux encore plus d'avoir perdu tout ce temps. Et un poème, c'est court, beau, une musique comme un éclair, doux ou pas, et très pratique pour le chroniqueur pressé, en manque de temps. Alors j'ai commencé 2021 par  Sans adresse  de Pierre Vinclair,  acheté à la librairie Labbé de Blois, au rayon "Poésie" assez fourni. Je crois avoir vu p

La Disparition du paysage, Jean-Philippe Toussaint (éditions de Minuit)

 Je ne sais pas si Jean-Philippe Toussaint est un grand écrivain mais, que voulez-vous, j'y reviens de temps à autre, appâté par un titre ou une vague promesse de repos. Car l'écriture du monsieur me berce et m'apaise et si je n'éprouve jamais le grand vertige du dépaysement, je m'y sens plutôt bien dans ses livres. Tandis que  Les Emotions attend sagement dans ma bibliothèque, je m'attaque entre deux romans à ce court texte de 40 pages qui devait être joué au théâtre des Bouffes du Nord le 12 janvier 2021 (reporté à novembre) par Denis Podalydès. La Disparition du paysage est la construction d'un univers mental et son lent effacement depuis un point aveugle, ce traumatisme que le narrateur a oublié, disparu dans les limbes de sa conscience. Vous savez, comme ces rêves très prégnants au réveil mais dont on a tout oublié. Ils sont là mais plus là. Le discours alors comme une caisse de résonance du choc physique.  Le narrateur tente de rassembler les pièces du

À tous les airs, Stéphane Vanderhaeghe (Quidam)

 L'auteur m'avait pourtant mis en garde : "Attention, il va vous falloir du courage pour comprendre mes petites dames. Elles sont coriaces et elles ont donné du fil à retordre à pas mal de monde !" Alors, vous pensez bien, je me suis jeté dans la gueule du cimetière et ses histoires de silence par milliers. Pour voir ce que les morts — étonnamment vivants mais fuyants — avaient à me susurrer. Le bruit du monde, la rumeur des vies sur un petit air de musette, la ritournelle de nos errances à pas feutrés de par le monde, à travers les pas d'une vieille dame qui déambule dans les couloirs du cimetière. Bon, en fait, cette petite vieille dame est attachante. Elle m'a rappelé cette autre vieille dame de mon quartier qui, pendant deux ans, sortait en pantoufles et chemise de nuit dans la rue trempée, pour raconter ses histoires hirsutes, allant même jusqu'à sonner chez moi pour terrifier toute la maison avec ses cheveux de nuage. "La folle du quartier"

Le bonheur est au fond du couloir à gauche, J.M. Erre (Buchet Chastel)

 Et si le bonheur consistait à se trouver un ennemi à détester ? Le meurtre comme voie privilégiée vers le bonheur ? Hébétude ou béatitude ? Antidépresseurs ou anxiolytiques ? Mais peut-être le bonheur rend-il malheureux ? Ce serait fâcheux, vous en conviendrez. Michel H. s'implique avec zèle dans l'activité de ramassage des tessons. Il pense à la planète, au recyclage. Il veut aussi récupérer Bérénice et adopter un mode de vie sain. Bye bye le gluten, adieu le lactose ! Mais le voisin, M. Patusse (ça sonne comme suisse), est très à cheval sur les règles... Michel, raté dépressif, lit la presse de gauche et de droite, affronte donc son terrible voisin le vigilant et va même jusqu'à payer un Grand Maître sur le web. Mais trouvera-t-il la recette du bonheur pour faire revenir Bérénice ? Alors que le dernier roman de Fabcaro m'avait bien déçu, avec sa mélancolie et son désenchantement souvent drôles mais lourdauds, celui de J.M. Erre m'a convaincu de bout en bout même

Freshkills, Lucie Taïeb (La Contre Allée)

 L'invisible, l'autre nom des déchets, des déclassés. Ou plutôt l'autre nom de ce(ux) que l'on refuse de voir et la reconversion des paysages comme métaphores de lendemains qui chantent (ou pas). Les discours technocrates qui aveuglent et font oublier, qui neutralisent le changement dans un langage cosmétique et propret, "la parole neutre et désincarnée de la bureaucratie urbaine (qui) renomme et classifie, efface l'aura trouble et l'image négative de la décharge en un geste langagier qui signe la disparition de ce tas immense, monstrueux, où pullulent les organismes vivants de toutes sortes et tous types". Nous serions déjà morts écrit Lucie Taïeb, privés "de toute énergie vitale", à l'image de cette langue professionnelle de la résignation et de l'aveuglement qui trouve dans les injonctions culpabilisantes le moteur de son discours sous-tendu par la logique de rentabilité. Car recycler doit profiter à tous, d'une manière ou d

Avant le jour, Madeline Roth (La Fosse aux Ours)

 J'avais vu passer deux trois mots positifs au sujet de ce livre sur les réseaux et mon goût pour cet éditeur m'a convaincu d'aller y voir de plus près. Eh bien ce court livre de Madeline Roth est très beau, sur le fil des émotions et d'une intimité à fleur de peau. L'auteure nous raconte une histoire très simple. La quarantaine, un court voyage en Italie à Turin qu'elle effectuera seule, sans Pierre, son amant, retenu par un deuil familial. Cet homme est donc marié, avec Sarah. La narratrice partira donc seule, repensant au père de son fils, aux moitiés de jours, de semaines et de mois passés avec cet enfant de parents divorcés, au désir, à l'amour, aux liens du couple et de la famille. Tous fragiles, délicats, dessinés par le va-et-vient entre les doutes et les certitudes, les tourments et les bouts de joie arrachés au temps qui passe, imperceptiblement.  Un petit roman tout en épure, succession de phrases brèves pour dire les tâtonnements des sentiments,

Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier (éditions de Minuit)

 Un salutaire anniversaire en enfer, c'est la proposition toute sympathique du gars Mauvignier. J'étais resté à quai avec son roman Dans la foule. Un bail plus tard, quatorze ans en réalité, je tentais à nouveau ma chance, sans rancune. Un film n'a cessé de se rappeler à mon bon souvenir pendant la lecture. Le Funny Games de Michael Haneke en 1997, où surgissent deux étranges voisins dans une belle maison de campagne. Ils ont des gants blancs et ils vont humilier la famille dans une tension croissante. Une nuit d'horreur qui vous retourne l'estomac. Histoires de la nuit ne me semble pas trop éloigné avec son ambiance irrespirable. Ça commence par un chien égorgé, appâté par un bout de viande comme le gamin est attiré par les carambars. Une campagne bien paumée ensuite, La Bassée, un lieu auquel on ne prête guère attention quelque part entre Seclin et Carpentras. Un corps de ferme, une artiste originale, Christine, qui reçoit des lettres de menaces, Patrice le bedon