Accéder au contenu principal

Valérie Cibot : " Je crois à l'animalité du corps".

La Terre travaille en silence, cela s'appelle l'érosion. C'est justement le sujet du deuxième roman de Valérie Cibot, — une île soumise à un travail de sape et que menace une immense vague, Nos corps érodés (Inculte éditions)—, paru peu avant le début du confinement. Comme l'écrivain dans l'ombre qui travaille et retravaille sa matière jusqu'à trouver le bon souffle, la bonne musique, du sac et ressac de l'inspiration naît la beauté des corps exposés aux métamorphoses. Une poétique, une façon d'habiter les lieux dans les sonorités d'une langue pour donner corps aux imaginaires. Valérie Cibot nous en dit plus sur ce texte organique, peuplé d'enveloppes ravinées mais résilientes.



- Question "anecdote" : à quelle île avez-vous pensé en écrivant ce livre et comment vient l'idée d'écrire sur une vague qui emporte tout ? 

Je n’ai pas pensé à une île en particulier, parce que je ne veux pas rendre compte d’une situation existante, cela n’aurait aucun intérêt. Surtout, j’aime l’idée de me créer mon paysage personnel. Mon intuition de départ, c’était de travailler sur l’érosion, plus que sur la vague. Disons que, comme pour le réchauffement climatique, la vague est le phénomène brutal et violent qui fait tout basculer, mais il ne faut pas oublier le travail de sape qui s’effectue lentement sans que l’on en prenne conscience, celui du sable pour l’érosion, celui par exemple de l’extinction des espèces pour le climat. Si j’ai situé l’action sur une île, c’est parce que j’aime les lieux clos. J’aime l’idée qu’on ne peut pas s’échapper quand ça tourne mal. C’est une image bien entendu, à mettre en écho avec ce dont nous sommes sûrs maintenant : il n’y a qu’une seule planète, elle n’est pas infinie et ne peut pas croître à volonté. Il faudrait enfin que tout le monde le comprenne !


- Question "science" : quels liens (littéraires) entretenez-vous avec les îles et la géographie en général ?

Parmi les écrivains qui m’accompagnent depuis très longtemps en littérature, dont les livres m’ont donnée envie d’écrire, il y a Julien Gracq. Je lui dois cette attention aux lieux, au fait de les envisager comme un espace de vie partagé avec d’autres espèces, au fait de les construire comme un tout. Ecrire, pour moi, c’est d’abord trouver un paysage et l’incarner dans un récit. Donc ce n’est pas l’île en soi qui m’intéresse, mais ce qu’elle véhicule comme imaginaire, ce lieu situé au bord du monde, entre l’océan et le littoral, entre l’immensité encore mystérieuse, mythique, et l’humanité. L’île est une charnière qui peut disparaître à tout moment, retourner au néant. C’est ce qui arrivera bientôt dans le Pacifique avec la montée des eaux. L’un des plus beaux textes au sujet de la disparition, Cristallisation secrète de Yoko Ogawa, se passe sur une île. Tout s’efface peu à peu, les objets, les êtres, tout tombe dans l’oubli. Yoko Ogawa en fait en plus une métaphore des régimes totalitaires, c’est sublime, et cela fonctionne d’abord parce que sur une île on ne peut pas s’échapper. Et puisque j’en suis aux îles, il faut aussi absolument lire L’île de Sigridur Hagalin Björnsdottir qui parle d’une Islande subitement coupée du monde, devant survivre par elle-même et qui voit monter des réactions nationalistes de manière brutale.

- Question "existentielle" : Le corps est-il un paysage qui s'ignore ? 

Pas tout à fait. Le corps c’est ce que nous sommes, bien avant d’être des cerveaux. Notre modernité a tendance à l’oublier ou alors à ne le voir que comme une entité à soumettre, par le sport, les régimes et surtout par le travail. La vraie émancipation, c’est de considérer le corps pour ce qu’il est : de la chair, des fluides et des sécrétions, des os. Je suis de « l’école Guyotat » je ne crois pas à la beauté du corps, qui est une invention des hygiénistes, mais à son authenticité, son animalité. Nous ne sommes pas des statues ! Et même si beaucoup d’entre nous, dans les grandes villes, ont tendance à vivre « hors-sol » le corps est ce qui nous ancre dans la terre, dans l’humus. Donc, pour en revenir à votre question, je ne décris pas le corps comme étant un paysage mais le corps comme étant irrémédiablement plongé, déstructuré, abîmé, mis en danger par le paysage. Je veux croire qu’il est possible, en littérature comme dans la vie, de limiter cette distance qui nous sépare de notre ressenti. C’est pour moi la première étape d’un long cheminement visant à réinvestir la place qui est la nôtre dans la nature, celle d’êtres de chair et de sang, y compris quand ce sont des êtres de papier.


Question "fond marin" : décrire le travail de sape de la nature et y confronter l'homme, est-ce le moyen de mieux interroger son âme ainsi que sa dimension physique ? La nature n'est-elle qu'aveugle et sourde, comme les êtres humains, et jusqu'à quel point ?

Plutôt que de confronter l’homme à la nature, je crois que je cherche surtout à confronter l’homme à ses propres actes. Il faut en finir avec cette vision de « l’environnement » comme intérieur à la sphère humaine. La nature ne nous appartient pas, elle n’est pas « gentille » ou « méchante » elle est, tout simplement. L’homme, lui, par contre, veut tout maîtriser. Cette position d’apprenti-sorcier finit par lui revenir en pleine tête de temps en temps, forcément. Dans mon livre, l’érosion est en grande partie la faute des hommes. De leurs choix qui, encore une fois comme pour le climat, accélèrent des processus naturels. La fiction post-apocalyptique utilise beaucoup le mythe de Prométhée pour décrire cela : Prométhée vole le feu aux dieux pour l’offrir aux hommes, et les dieux pour se venger déclenchent le Déluge. Dans les mythes, ce qui arrive n’est jamais la faute des hommes, cette dimension spirituelle, sacrée, empêche de se poser la question de sa culpabilité. Je voulais que ces hommes-là soient confrontés directement à leurs choix, à la violence que ceux-ci impliquent.  


Question "esthétique de la violence" : la violence est organique et poétique dans votre livre. Jamais montrée de front, elle se ressent dans la porosité entre milieu et corps, dans les métamorphoses, dans le fantastique presque. Est-ce un choix réfléchi, une intention ou une impossibilité pour vous de faire autrement ? 

Ecrire la violence n’est jamais facile. Comment l’écrire pour qu’elle soit la plus juste possible ? Dans mon roman, j’ai voulu écrire une violence innervée dans le paysage et qui se cristallise uniquement dans le blockhaus, comme une réminiscence des haines du passé. La violence - comme la peur - rend le corps poreux. Le blockhaus entre dans le corps des personnages, ils ne forment plus qu’un seul être, un peu hybride, c’est ce côté fantastique dont vous parlez. Mais je ne trouve pas que la violence n’est jamais montrée, en tout cas j’ai envie qu’elle le soit parce que je ne souhaite pas édulcorer la réalité. Disons qu’il s’agit d’une violence métaphorique, celle que peut faire la nature à l’homme va forcément au-delà du rationnel, de nos cadres de pensée habituels. Les deux romans que j’ai écrits ont une part de violence en eux et je sais que cela dérange certains lecteurs, qui aiment bien qu’on leur raconte de jolies histoires, sans prendre trop de risques. Mais quel est l’intérêt d’écrire ou de lire de la littérature si cela ne bouscule rien en nous ? Provoquer des émotions fortes, brutes, il me semble que c’est à cela que l’on reconnaît l’art, surtout dans nos sociétés sclérosées par l’économie.  

Question "technique" : comment sculpte-t-on une phrase, un paragraphe, le rythme et l'équilibre d'un texte quand l'érosion menace ?

J’écris à l’ancienne, un carnet et un stylo bic, puisque dans l’écriture aussi tout vient du corps. Il ne faut pas écrire avec sa tête mais avec sa main, pour sentir les mots s’enrouler sur eux-mêmes, les phrases creuser leur rythme, se suivre ou se répondre. J’entends d’abord le texte, je ne l’analyse pas trop, je sais qu’il est fait de répétitions parce qu’on me l’a fait remarquer, de motifs, mais je suis surtout attentive à sa respiration dans un premier temps. Ensuite, quand je passe sur l’ordinateur, la logique générale l’emporte, la manière dont je veux que ce récit soit compris, la structure, les transitions… A partir de là, ce sont des réécritures successives pendant lesquelles le texte se polit, s’use, se transforme presque malgré moi parce qu’à la cinquantième relecture il y a un mot que je ne supporte plus. C’est douloureux parce que c’est long et fastidieux mais c’est ma méthode, il n’y a qu’ainsi que j’ai l’impression d’entrer physiquement dans ce que j’écris. Ecrire l’érosion c’était écrire la porosité des corps, la peur, la violence, il fallait donc accepter de plonger dedans mais c’était aussi sentir les embruns et admirer un ciel d’une beauté irréelle, alors… ce n’était pas si terrible. L’océan pour moi reste un remède à la mélancolie.

Question "morale" : est-ce un livre à fibre féministe ? Quels seraient l'idée générale, le "message" de "Nos corps érodés" ?

Un livre féministe, j’aimerais tellement répondre oui ! En fait ce n’est jamais une question que je me pose quand j’écris. Je devrais peut-être me situer en tant que femme, faire de chaque livre une lutte, mais la vérité c’est que je ne me sens redevable de rien, j’ai pris comme beaucoup d’autres ce pouvoir-là, écrire, et je m’en sers. Les personnages féminins sont plus proches que moi alors je leur laisse une place de choix dans mes romans, mais ce n’est jamais la plus vertueuse, notez bien… Ce dont parle fondamentalement ce livre, je crois bien que c’est de l’espoir. De notre capacité à rebondir après la catastrophe, même quand il ne reste rien, et peut-être justement quand il ne restera plus rien de ce que nous aurons construit… alors, que faire ? Est-il possible de vivre en dehors de la marche du progrès et de la croissance ? Surtout: qu’est-ce que c’est, d’être humain ? Qu’est-ce qui nous définit et comment pouvons-nous vivre ensemble au-delà de ce qui nous attend ? Parce que la crise qui mènera au changement ne sera pas une partie de plaisir, nous pouvons en vivre un échantillon en ce moment. Les personnes les plus fragiles en souffriront le plus mais avec la diminution des ressources naturelles, tout le monde aura sa part de violence et de conflits.


Question "culture" : pouvez-vous nous conseiller un livre, un film et une librairie ?

Question cruelle ! Comment n’en citer qu’un ? Je vais tricher, mais juste pour le livre, en citant deux romans. D’abord Un balcon en forêt, de Julien Gracq. Avec cette casemate dans la forêt, le bruit de la guerre au loin et la belle Mona à qui j’ai piqué le nom de mon personnage principal… C’est un roman sur l’attente de la guerre, peut-être de la mort, et pourtant c’est l’un des plus beaux romans sur la vie que j’aie pu lire. Ensuite je voudrais citer l’auteur serbe Branimir Scepanovic, dont on connaît surtout La Bouche pleine de terre mais dont tous les romans et nouvelles traduits en français sont d’une force incroyable, sur la violence entre l’individu qui refuse de respecter les normes en vigueur et le groupe. D’ailleurs, j’en profite pour lancer un appel aux maisons d’édition : traduisez Branimir Scepanovic s’il-vous-plaît je suis sûre qu’il en reste que l’on ne connaît pas et moi je ne lis pas le serbe et ça me désole !
Comme film, j’ai revu récemment Take Shelter de Jeff Nichols. Un homme est persuadé que la fin du monde est proche, il est en proie à des cauchemars et perd pied, tandis que la vie continue normalement pour les autres. Il ne sait pas s’il a raison d’avoir peur ou s’il devient fou. Un personnage de Cassandre au masculin. 

Enfin, pour quelqu’un qui a toujours passé sa vie dans les librairies, en choisir une donne, encore plus que pour les livres, l’impression de trahir les autres… Disons celle de mon adolescence, la librairie du Bleuet à Banon, dans les Alpes de Haute Provence. Je me souviens de cette émotion qui me prenait en rentrant dans cet endroit immense, plein d’escaliers minuscules et de recoins, avec des livres qui attendaient là que l’on vienne les aimer depuis dix ans. Et du fromage de chèvre qu’on achetait ensuite, en sortant ! J’y ai trouvé les poèmes de René Char en Quarto, c’est un beau souvenir littéraire pour moi.
                                                                                                                                     
Nos corps érodés, Valérie Cibot, Inculte, mars 2020, 140 p., 14,90€.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Vendredi poésie #5

 Cinquième volet de nos "vendredi poésie" avec une partie de pêche sur les bords de l'enfance (Christophe Esnault), la poésie amoureuse et architecturée de Typhaine Garnier, et le recueil "Promenade et guerre" du regretté Cédric Demangeot. Je ne connais rien à la pêche mais ça ne m'a pas empêché d'aimer la poésie de Christophe Esnault. D'abord pour son flow de mots et ses flots de jeux de mots en son, ou tout simplement ces morceaux d'enfance bercés par la joie du souvenir qui est avant tout une façon de ressentir une émotion au bord de l'eau, auprès des carpes et des gros "lolos". J'ai été hameçonné par cette poésie frontale, simple et accessible, qui embrasse le courant d'un cours d'eau, rapide ou tranquille, pour se rappeler qui on a été. Rien d'ennuyeux au milieu des silures et des poissons, juste l'itinéraire d'un gars passionné qui, au jeu des miroirs déformés et déformants, tente de refaire surface av

Taormine, Yves Ravey (éditions de Minuit)

 Le Ravey annuel est arrivé. La carrosserie est un peu cabossée, l'aile droite avant surtout, mais le moteur est toujours rugissant. On ne se lasse pas de la mécanique littéraire mise au point par l'auteur même si, à chaque roman, Yves Ravey nous vend à peu près la même voiture. Mais quelle voiture, hein ! Le standard dans la nouveauté. Toujours connue mais jamais vraiment la même. Un peu de liquide de refroidissement, du filtre à huile, du car wash plus et un délicieux polish au goût de malabar, voilà la recette du maître. Soit un petit couple, Melvil et Luisa Hammett, sur le point de se séparer et qui tente de se rabibocher par un voyage en amoureux dans un luxueux hôtel de Taormine, en Sicile. Là-bas, en avril, il pleut et la visibilité près de la mer est mauvaise. Et Melvil tourne en boucle : passons sur les incartades, fréquentes, et les passages à l'acte, systématiques, de Luisa, notamment avec son ex-meilleur ami croisé dans une agence Pôle Emploi. Oui, passons. Les

Fantaisies Guérillères, Guillaume Lebrun (Christian Bourgois)

 Let me tell you, this novel is not a bullshiterie, mais alors pas du tout. C'est même un fucking bon roman ! Avec des English, des grenouilles, des Bourguignons et la meilleure d'entre nous, Jehanne notre sauveuse, notre guérillère aux visions spectrales qui n'entrave pas grand-chose aux bibleries. Jeanne qui sculpte elle-même son mythe. Comprenez bien, cher Guillaume Lebrun, j'ai la comprenette difficile. Alors au début, t'entraves pas tout, le temps d'installer ta teste dans la lecture. C'est Yo qui parle, et qui nous parle, d'un élevage de Jehanne pour bouter vous savez qui, et sauver et le royaume et le roy de France. Plus tard, c'est Jehanne. Jehanne qui, parmi une dizaine de Jehanne de la Knight Academy, a été reconnue entre toutes pour bielle et grande mission. Et Jehanne, "bien au-dessus du lot genré", en a dans le heaume, "Hardie à la lutte", "Dévorante à mains nues", "Druidesse parmi les Druidesses".

Démo d'esprit, La Dactylo (Verticales)

Une Démo d'esprit, des mots et tu ris, comme une tuerie à l'écrit. Merci aux éditions Verticales de penser à ceux qui ne fréquentent pas les réseaux sociaux. L'aphorisme a de beaux jours devant lui sur les réseaux, mais il est tant consommé, à la chaîne, qu'il finit par accumulation à en perdre sa saveur. Comme noyé, invisibilisé. Il a besoin de temps, et nous avec, pour produire son effet. Aussi bref qu'il soit, l'aphorisme mérite que nous, lecteurs, nous nous pausions un instant, avec un livre, pour l'écouter et l'apprécier à sa juste valeur. En retrouver la fraîcheur. J'avais croisé ici ou là ces aphorismes posés, au pochoir, sur les murs de nos villes chéries. Du street art, de la poésie, des punchline, des mots d'esprit et de l'intelligence dans ces jeux de lettres savoureux, regroupés dans un petit recueil tout mignon où se côtoient photos, aphorismes autres prismes, et poèmes-miroirs. Vous les avez sûrement croisés, vous aussi, au te

Clara lit Proust, Stéphane Carlier (Gallimard)

Histoire d'un basculement vers l'art, d'un véritable coup de foudre, d'un émerveillement. C'est l'histoire de celle qui vous rend beau avec son petit coup de peigne. Clara, 23 ans, coiffeuse chez Cindy Coiffure, vit sa petite vie de province avec le beau gosse JM. Elle coupe des cheveux, bavarde avec les clientes dans ce minuscule salon de Saône-et-Loire, au rythme de Nostalgie et des tranches de vie narrées. Les journées, il faut bien le dire, sont un peu pénibles et redondantes. Mais, un beau jour, la révélation, l'illumination dans la lecture. Le bonheur du côté de Guermantes. Clara a trouvé sa voix dans les mots. Sa voie sera pavée de lettres, de phrases lentes et évidentes. Car Clara, elle le sent, vit la  vie d'une fille qui ne lui ressemble pas. On avait quitté Stéphane Carlier avec l'excellent Le Chien de Madame Halberstadt (Le Tripode). Entre-temps, l'écrivain a pondu un autre bouquin chez un autre éditeur, L'enterrement de Serge (ac

Et elles se mirent à courir (éditions du Volcan)

 Voici des vers qui m'ont donné envie de courir aux côtés de Julie Gaucher. Et pourtant dieu sait que je déteste ça, courir. Mes jambes, mes genoux, mes mollets n'aiment pas. À l'Espadon, vous le savez, on est plutôt vélo. Mais, rien de grave, puisque la poésie est là pour nous unir, nous réunir le temps d'un run, d'une nage, les fesses bien posées sur les gradins. Oui, trois parties pour ce recueil (Courir, Nager, Dans les gradins) dont les poèmes font la part belle aux femmes, aux femmes dans le sport. L'autrice, Julie Gaucher, universitaire et spécialiste de la place des femmes dans le sport, s'était déjà fendue d'une belle somme sur le sujet aux éditions du Volcan ( De la femme de sport à la sportive , une anthologie, 2019). Disons-le d'emblée, il est rare d'écrire sur le sport, encore plus des poèmes, et des poèmes qui parlent des femmes dans le sport. Elle-même sportive, Julie Gaucher fait d'un matériau intime une expérience universelle

Trois Lucioles (deuxième volume de la trilogie Capitale du Sud), Guillaume Chamanadjian (Aux Forges de Vulcain)

 On va le répéter sans se lasser, cette double série Capitale du Sud/Capitale du Nord est une magnifique réussite. Parvenu à la moitié du projet, je ne cesse de m'enthousiasmer pour les aventures du jeune Nox de la Caouane, capable de passer les mondes tout en apprivoisant leur vitesse d'apparition pour placer ainsi ses gestes au mieux. Et surtout se défendre ! Oui, c'est officiel, nous avons été littéralement "encaouanés" par le couple Chamanadjian/Duvivier depuis les débuts l'an passé. D'ailleurs, si vous lisez attentivement, vous verrez apparaître le mot "chamane" dans le nom de l'auteur, pour qui c'est là le deuxième roman si j'ai bien compris. Oui, chamane des lettres cet écrivain, sans nul doute. Inutile de pérorer au passé simple pour dire que tout nous plaît dans La Tour de Garde : ses décors en mirage, entre places étriquées en feu et grandes étendues presque désertiques aux limites extérieures de Gemina, ses personnages atta

Les Corps solides, Joseph Incardona (Finitude)

 Ça commence souvent bien un bouquin de Joseph Incardona. On se laisse prendre au jeu d'une écriture simple, fluide et agréable, le temps de poser le contexte et les personnages. On va droit au but, ça file et ça surfe. Puis, assez rapidement, le plaisant tourne à la caricature simpliste. Une femme, veuve mais battante, et son enfant, Léo, fan de surf, vivent sur la côte atlantique, dans un mobil-home, sans le sou. Juste le surf pour oublier une vie de merde. D'ailleurs, la mère est une ex-championne qui fait son deuil en fumant des joints. La dame tient une rôtisserie mobile qui perd de l'argent. Il y a des traites à payer, des prêts à rembourser et, cerise sur le gâteau, le fils est harcelé puis agressé au collège par un certain Kévin, qui se trouve être le fils de Charlotte avec laquelle travaille Anna, la mère de Léo. Puis il y a cet accident de la route, la rôtisserie out, l'assurance qui ne remboursera pas à cause du joint fumé juste avant. Rien ne va et ce n'

Attaquer la terre et le soleil, Mathieu Belezi (Le Tripode)

 Pour justifier la colonisation, les puissances européennes ont invoqué la "mission civilisatrice". Il fallait élever, éduquer les ignorants, arpenter et s'approprier les terres riches et convertir les dominés. 1830, la France se lance dans la conquête de l'Algérie. C'est ce moment que choisit d'explorer Mathieu Belezi dans Attaquer La Terre et le soleil , à partir du point de vue des victimes, des bourreaux et nous, lecteurs, spectateurs du désastre à l'oeuvre, barbarie sans nom. On y suit le quotidien des colons, la mort, les maladies, la chaleur étouffante, les razzias, les massacres. In fine , l'infinie violence de la conquête couplée à sa vanité, son absurdité, sa brutalité. C'est une histoire de la folie des hommes, d'un défaut d'humanité. Par la force, militaires et prêtres vont croire apporter par-delà la Méditerranée civilisation et progrès. Peu de points, une ponctuation réduite à la portion congrue, des bribes de dialogues et une

Mécanique d'une dérive, Dominique Porté (L'Antilope)

 L'auteur, Dominique Porté, est âgé de dix ans lorsqu'il voit le film Kapò. Des films, des lectures, des visites et des rencontres vont ensuite faire naître en lui un besoin obsessionnel, "le désir intense de comprendre". Il écrit, page 162 : "(...) j'étais constamment envahi par une curiosité que plus tard quelqu'un qualifia en fait de rien moins que cynique : la curiosité du naturaliste qui se retrouve transplanté dans un environnement qui est effroyable mais nouveau, effroyablement nouveau." Au fil de ses recherches aiguisées par une curiosité toujours plus grande, une fascination émerge pour la figure de Chaïm Rumkowski, désigné en octobre 1939 chef du ghetto de Lodz par les nazis. Il doit y organiser la vie, mettre en place une administration pour répondre aux besoins élémentaires. Une figure du mal se dessine, avec ses banales contradictions. Faire le jeu de l'ennemi tout en protégeant les siens. Hanté par les faits, les personnages, les po