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Olivier Bruneau : "M'emparer de sujets contemporains pour en faire des divertissements intelligents, à la fois accessibles et complexes".

Jeudi 28 mai 2020, L'Espadon a décidé de célébrer la parution aujourd'hui, en librairie, d'Esther, avec l'interview de son auteur, Olivier Bruneau. Après seulement deux bouquins, il est déjà le "Messi" des lettres françaises. Avec Dirty Sexy Valley en 2017, tonitruante parodie de slasher, l'auteur avait conquis le titre de rookie de l'année. De retour avec Esther, satire moderne et thriller qui fait d'un lovebot le personnage principal, il vient confirmer l'étendue de son talent. En lice pour le titre de MVP en 2020 ! C'est bien simple, on trouve tout ce que l'on aime dans ses livres : humour goguenard, intelligence de l'analyse, sexe enfiévré au service du récit, personnages toujours drôles ou flippants de réalisme,  emballés dans le divertissement et le suspense... Chez Olivier Bruneau, il suffit d'un mot placé au bon endroit pour déclencher un fou rire. Distiller l'ironie. C'est du très haut niveau, et c'est au Tripode, un éditeur chéri de L'Espadon. Pour creuser la bête, il fallait bien une interview-fleuve aussi drôle que passionnante, érudite mais détendue où l'on cause sexe et ontologie algorithmique. Achetez d'abord le livre, et venez ensuite lire chronique et interview sur votre blog préféré pour apprécier l'expérience. Nous, on est fan absolus !


Question "rookie" : vous aviez épaté tout votre monde avec ce tonitruant premier roman en 2017, "Dirty Sexy Valley", parodie très sérieuse de slasher. Comment a-t-il marché ? Vous êtes-vous dit : "Tiens, j'ai peut-être un gros talent pour l'écriture" ?


Je n’ai pas attendu de publier Dirty Sexy Valley pour savoir que j’étais un génie de la littérature… Non, en réalité, quand j’ai eu fini d’écrire Dirty Sexy Valley, j’étais bien conscient du fait qu’un texte aussi extrême, en dépit de son second degré évident propre à « dédramatiser » toutes ses outrances, était plus ou moins impubliable par un éditeur doté d’un minimum de raison, et encore moins à même de faire plus de cent ventes en France. Mais Frédéric Martin du Tripode l’a aimé et a voulu tenter le pari, il aime miser parfois sur des chevaux improbables, mais sait finalement toujours ce qu’il fait quand il publie un livre. Le bouquin est donc sorti nimbé de l’aura intello/quali/branchée (rayez ou non la mention inutile) de la maison Tripode, qui rend les libraires attentif.ives à chacune de ses publications : c’était un porno-gore certes, mais un porno-gore estampillé Tripode ! Et grâce à l’excellent travail de l’équipe, il se trouve que beaucoup l’ont aimé et soutenu. Même si le livre est un peu passé par tous les rayons, jusqu’à parfois se retrouver coincé entre Breton et Butor, les libraires ont vraiment fait son succès. Le fait que ce soit un premier roman, qu’on puisse le ranger dans un sous-genre plus ou moins infamant, le sexe explicite et décomplexé mêlé à une horreur très graphique et un humour potache, en font un objet pour le moins clivant, le genre qu’on adore ou qu’on déteste, et je pense que ça a joué dans les critiques presse ou les recommandations de libraires que le livre a reçu : quand on l’aimait, on l’aimait vraiment, et on tenait à le faire savoir, plus peut-être que le nouveau bouquin d’un auteur confirmé, dont on parlera, disons, avec un peu plus de tiédeur. Pour un premier roman, et étant donné son contenu, je dirais que son succès est quasi inespéré, puisque grand format et poche confondus, on doit approcher les 8000 exemplaires vendus.





L’accueil fait à Dirty Sexy Valley m’a donné un gros shoot de confiance, et m’a laissé penser que oui, peut-être, j’avais ce qu’il fallait pour me dire écrivain dans les dîners entre notables, ou le midi à la cantine. Mais si je ne renie absolument en rien ce livre, il restait un objet un peu hors-sol, un exercice de style, qui me faisait dire, peut-être à tort, que mon premier vrai roman était encore à venir. Après la sortie, Frédéric et d’autres m’ont rassuré en me disant qu’il y avait dans DSV les germes d’ouvrages à venir, d’ouvrages présentables j’entends, et que je devais me donner les moyens d’essayer de les écrire. L’ego et la confiance ne sont pas vraiment synchrones chez moi, et j’avais bien besoin de ça pour me lancer dans un autre projet. Mais ça n’a pas vraiment changé ma pratique. Je ne tiens pas de journal, je n’écris pas à heures fixes, et j’ai assez peu de talent pour la pratique de l’écriture automatique, censée faire office d’entraînement pour certain.es, ou même pour écrire des nouvelles. Je me concentre sur les projets au long cours, et quand je me mets à écrire, il faut que ce soit en vue d’être publié, parce qu’après avoir écrit mon premier roman à quarante ans je n’ai plus de temps à perdre, et qu’il n’y a que de cette façon, quitte à en amoindrir le plaisir de l’écrire, que j’arrive à produire un texte dont je sois (à peu près) satisfait.
Je veux poser ma tête sur ce cul, et y dormir pour le restant de mes jours... (Dirty Sexy Valley).


Question "inspiration des dieux" : vous écrivez à la fin d'"Esther" qu'un cliché de Benita Marcussen a fait naître cette histoire. Pouvez-vous nous en dire deux mots ?


Benita Marcussen est une photographe danoise, que j’ai découverte en faisant des recherches pour l’écriture d’Esther. Elle a travaillé et travaille sur des sujets très divers et surtout, plus notablement, sur une « communauté » d’hommes vivant avec une ou plusieurs « love dolls », ces sortes de poupées synthétiques à taille humaine, qu’ils considèrent comme des compagnes à part entière, et avec qui ils font tout ou presque ce qu’ils feraient avec une compagne. Le cliché dont je parle est issue d’une série consacrée à ces hommes. Sur cette image très travaillée et stylisée, on voit une bouche féminine cadrée en très gros plan sur fond noir, sensuelle, à demi ouverte, ses lèvres pulpeuses, au rouge à lèvres éclatant, sa peau en apparence lisse et bronzée… Sauf qu’on réalise vite qu’il ne s’agit pas du visage d’un mannequin, mais bien de celui d’une de ces dolls : une fine pellicule de la peau en silicone est désagrégée et décollée par endroits, le rouge déborde des lèvres, et surtout une partie de la lèvre supérieure est abîmée, comme striée par un profond coup de griffes. C’est cette façon de montrer la crudité du matériau dégradé avec une esthétique de publicité pour cosmétiques qui m’a tout de suite accroché. Je me suis demandé quelles épreuves avait pu traverser cette doll pour se retrouver dans cet état, et rapidement j’ai imaginé que cette beauté ait pu être délibérément détériorée, que des souffrances passées aient pu être gravées dans cette peau. Par qui, comment, pourquoi… Il y avait presque tout le roman à venir dans cette photo. Plastiquement magnifique, mais aussi riche de signes forts quant à l’histoire que je m’apprêtais à raconter.

Question "fond marin" : si j'ai bien compris, "Esther" est un roman sur la frontière et la marge. Entre les hommes et les robots, le normal et l'anormal. L'être humain n'est peut-être qu'un robot qui s'ignore, comme les bots sont des humains plus vrais que nature. Alors, ça ressemble à quoi, concrètement, cette frontière, après en avoir fait un roman ? Et la marginalité dans un monde d'humanoïdes ?


Avant tout je tiens à préciser que je ne suis pas un scientifique, ni même spécialement amateur de science, je ne cherchais donc pas l’exactitude mathématique en écrivant Esther, mais plutôt à être crédible et à maîtriser un minimum mon sujet pour pouvoir écrire une histoire autour. Ce qui m’intéressait au départ, dans cette idée de frontière mouvante et poreuse entre humanité et non humanité, c’était d’imaginer jusqu’à quel point on pouvait gaver des intelligences artificielles d’informations sur ce qui fait de nous des êtres humains, jusqu’à quel point cette « ontologie algorithmique » pouvait perdurer avant que ces intelligences ne se mettent à développer des personnalités aussi humaines que les nôtres. Un tel point de friction entre biologiques et synthétiques existe-t-il seulement ? Cette obsession de l’humain à créer un jour un être parfaitement à son image est-elle une quête sans fin ? Pour y répondre, il faut déjà rétablir une vérité : si l’intelligence artificielle existe bien, sa dénomination reste une forme de tromperie sur les mots. C’est une appellation usurpée, et c’est plutôt d’autonomie de calcul qu’on devrait plutôt parler. Quelque chose comme une conscience chez le robot, et à plus forte raison une âme, n’existe pas encore, loin de là, et à mon sens n’existera sans doute jamais. L’illusion pourra devenir parfaite un jour, mais cette âme n’existera que dans l’œil de l’humain qui la recevra. Dans les circuits de l’humanoïde, ce sera toujours, même si de façon de plus en plus sophistiquée, le même triptyque à l’œuvre : captation de données, analyse de ces données, et réponse adaptée. Je n’y crois pas personnellement, à cette idée d’âme robotique, mais je trouve intéressant d’y réfléchir, de se placer sur le terrain du « et si » pour soulever ce sujet comme d’autres connexes, et surtout pour raconter une bonne histoire. Ce qui m’a aussi attiré dans ces possibles entrouverts, c’est l’idée d’une étincelle d’imprévu, d’inexplicable, d’un infime court-circuit qui ferait dévier de ses rails la pure logique scientifique. Comment, dans cet océan algorithmique, une seule goutte d’eau peut métamorphoser une entité animée par les calculs les plus implacables. Ensuite, j’extrapole : et si cette anomalie pouvait devenir norme ? Et si cette anomalie qui fait d’abord d’Esther une exception pouvait se répandre comme une épidémie chez les bots ? Si nos faits et gestes deviennent de plus en plus conditionnés par les évolutions de la société, les comportements des robots peuvent-ils devenir de plus en plus humains, jusqu’à ce que le miroir qu’ils nous tendent devienne insupportable à regarder ?
La profession était mourante, pour les humains en tout cas, car pour les bots on embauchait à tours de bras, et certains journaux s'écrivaient désormais seuls. Ces salopards écrivent même des livres maintenant, se désolait Chris. (Esther)


Question "lascive" : on sent votre écriture jubiler, notamment dans les scènes de sexe entre lovebot et humains. Elles figurent parmi les plus belles que j'ai jamais lues (ça vaut pour DSV). En prétendant aller vers le porno tout en restant à la lisière — un puissant romantisme ? —, est-ce votre manière de mieux parler et d'incarner des sentiments anesthésiés (par la routine, le capitalisme, le temps volé...), de remettre un peu d'ordre dans ce qui fait l'humain ?


Je ne saurais pas expliquer pourquoi il y a tant de scènes de sexe dans DSV, et encore beaucoup dans Esther, qui plus est assez explicites. Ce n’est pas un sujet que j’ai encore abordé avec ma psy. Quitte à enfoncer une porte ouverte, et sans jouer les freudiens à deux balles, je dirais que tout tourne autour du sexe dans nos vies, qu’on le fasse beaucoup ou pas du tout, qu’il soit épanouissant ou frustrant, que ce soit conscient ou non. Que ces scènes soient crues voire pornographiques n’est toutefois, bien sûr, pas un hasard. D’abord peut-être, de façon un peu infantile peut-être, pour prendre volontairement le contrepied de tant de romans qui invisibilisent les scènes de sexe par de pudiques ellipses ou les expédient en quelques lignes timides de clichés, d’euphémismes ou de métaphores bancales. Je tiens à les écrire de façon sincère et frontale, à ne pas décrire l’amour ou la baise comme un acte accompli sous des lumières tamisées, accompagné d’une musique d’ambiance. Et puis si je fais figurer ces scènes dans le roman, c’est qu’elles sont utiles à l’intrigue d’une part, mais aussi que chacune a une dramaturgie intrinsèque. Pour la faire ressentir, il peut être nécessaire « d’entrer dans les détails », parce que chaque moment de la scène peut étoffer la relation entre les personnages, éclairer ce qui a précédé, préparer ce qui va suivre. Je ne pense donc pas écrire des scènes pornographiques, du sexe pour le sexe, mais bien du sexe au service d’un récit. Et pour répondre plus précisément à la question, je ne pense pas concevoir ces scènes comme découlant de sentiments anesthésiés, mais plus simplement comme des moments essentiels de nos vies, qui n’ont aucune raison d’être omis ou édulcorés au cœur d’une histoire qui parle justement de tout ce qui fait ou non notre humanité.


Question "beauté" : alors, la naissance des sentiments, c'est une affaire d'attitude (scène de cigarette) ou de plastique ?


Dans cette fameuse « scène de la cigarette », et sans déflorer la suite de l’histoire, cette attitude presque trop humaine d’Esther, ce geste en apparence insignifiant mais pourtant si emblématique quant à son évolution en marche, marque plutôt la mort des sentiments entre la doll et son propriétaire ! Quand il voit sa lovebot se saisir sans son autorisation d’une de ses cigarettes et faire semblant de la fumer avec raffinement, il ne supporte pas cet éclat d’humanité presque trop authentique qu’elle lui renvoie. Il traverse alors la fameuse « Uncanny Valley », cette « vallée de l’étrange » qui désigne le moment où la réplique de l’être humain atteint un tel degré de perfection qu’au lieu de susciter une identification entière, celui-ci produit chez l’homme un malaise, et une sensation de rejet. La projection dans l’objet, le vaisseau, n’est plus possible, car la complétude est accomplie : l’être synthétique est devenu un sujet, à la fois même et autre. Par la suite, au cours de l’histoire, chaque personnage a sa façon d’être séduit (ou pas) par les attributs d’Esther, qu’ils soient physiques ou inhérents à sa personnalité. L’un sera d’abord séduit par ce visage d’une beauté renversante, ce corps qui reproduit à la perfection des mensurations supposées « de rêve » et donne l’illusion d’une peau humaine, avant de succomber réellement quand il empathise avec elle, et découvre la richesse de sa personnalité. Pour un autre, c’est la sophistication de son intelligence artificielle autant que la singularité de sa personnalité qui suscite l’attirance, et aussi que cette attirance puisse d’ailleurs être réciproque, à travers des yeux humains bien sûr. Même si Esther est au départ une femme synthétique produite par l’industrie du divertissement sexuel à l’usage des hommes, la « naissance des sentiments », dans cette histoire, ne diffère finalement qu’assez peu de la naissance des sentiments entre êtres humains… Même si ces sentiments restent évidemment unilatéraux. Enfin, après tout, est-ce que j’en suis si sûr ?


Question "technique" : les dialogues, nombreux, dessinent cette limite, le glissement entre une âme et un logiciel. Comment fait-on parler des robots dans un roman avec une si grande précision ? Je ne comprends toujours pas, expliquez-nous.


Une intelligence artificielle aussi sophistiquée que celle d’Esther n’existe pas encore dans la réalité, à supposer qu’elle existe un jour. Bien évidemment, il existe déjà de nombreux agents conversationnels assez bluffants dans l’illusion de personnalité qu’ils peuvent créer, mais ils demeurent des simulateurs, qui passent les informations qu’ils reçoivent à travers une grille d’analyse qui leur fait adopter en réponse un comportement adapté (pour schématiser très grossièrement). Je cherchais quelque chose d’autre avec Esther, quelque chose de plus vrai, où l’on sente moins la mécanique à l’œuvre derrière, une façon de parler notamment nettoyée des traits spirituels ou ironiques qu’ont parfois ces agents conversationnels, qui ne viennent finalement que d’un fonds de répliques écrites par des auteurs. Bref, la façon de faire parler Esther était à imaginer, mais elle est pourtant venue assez naturellement : elle devait déjà être irréprochable au niveau syntaxique, avoir un ton neutre sans être trop rigide, ne pas aligner les traits d’esprits un peu trop malins, s’exprimer d’une voix égale nuancée de fines variations d’intonations mais aussi, son « accident » lui ayant fait perdre une grande partie de ses capacités, montrer une grande curiosité, une soif d’apprendre et de comprendre cet environnement qu’elle redécouvre. Sa parole évolue bien au fil de l’histoire, mais de façon marginale, son langage s’imprégnant des conversations qu’elle entend ou qu’elle a avec les autres personnages, modifiant son vocabulaire, ses intonations, et plus généralement son raisonnement et sa façon de l’exprimer à l’oral. Ensuite, peu à peu, c’est cette âme en formation, qu’elle soit réalité ou illusion, qui contamine sa parole, la rend plus souple, plus riche, plus imprévisible aussi. Plus humaine, en somme.


Question "violence" : je me trompe peut-être et pardonnez ma question un peu binaire mais DSV faisait la part-belle à une esthétique de slasher, avec du sang, du gore et des tripes à l'air. Dans "Esther", il en reste une trace même si l'esthétique me semble davantage pencher vers le slapstick, en un mélange de réalisme glaçant et de grotesque (on le rappelle, ce sont des robots qui se battent). Comment avez-vous travaillé ces scènes ?


DSV était vraiment un exercice à part, où j’ai pu laisser libre court à toutes mes viles perversions. Mais même pour le tant attendu roman de la maturité, il en reste inévitablement quelques traces… Slapstick je ne sais pas, je dirais surtout que dans Esther je brasse plusieurs genres littéraires ou cinématographiques : vraie-fausse anticipation, érotisme, comédie, drame, polar… Je ne pense pas pencher vers un genre plus qu’un autre, il s’agit ici surtout d’imaginer un futur proche pour mieux parler de notre présent, un futur où j’exacerbe ses travers jusqu’à atteindre ce point où ils révèlent tout leur grotesque. Cela sans aller aussi loin que dans DSV, où on était sur le registre de la parodie : on est ici plutôt dans la satire, la critique sociale qui évite si possible la caricature, et garde donc toute sa pertinence et sa force, je l’espère. Plus que parfaitement réaliste, j’ai essayé d’écrire une histoire plausible, crédible, dans laquelle on puisse se projeter sans avoir l’impression de voir son quotidien dupliqué. Et effectivement, c’est ce réalisme « relatif » qui me permet d’en extraire la part d’absurdité.


Question "détail" : DSV était un chef-d'oeuvre dans le sens où ce texte, à mon sens, a dépassé son créateur. Équilibre parfait du fond et de la forme, avec une audace qu'on ne voit plus, et un côté branquignol qui fait tout son charme. Comme un livre en carton-pâte mais très maîtrisé.


"Esther" est lui aussi parfait : d'une ironie tordante, plein de suspense, intelligent et critique, avec de beaux sentiments. Certaines scènes foudroient et on est retourné comme dans un tambour de machine à laver. On finit amoureux d'un robot et on ne sait plus quoi penser. Vous jouez avec les personnages, vous les martyrisez comme un démiurge tout-puissant fan de ses jouets. C'est d'ailleurs un thème du livre. Le créateur dépassé par sa créature. Lecture finie, j'ai eu l'impression que ce texte, l'écriture et sa structure, étaient totalement sous contrôle. Est-ce l'expérience qui parle ? Un acte manqué ? Ou la pression liée à l'écriture d'un second livre attendu ? Ou la question un peu débile d'un lecteur qui se prend trop la tête ?


Oui, vous vous prenez trop la tête, c’est une certitude ! Mais je vais quand même essayer de répondre. Même si j’ai la prétention d’avoir plutôt bien maîtrisé mon récit avec DSV, je suis assez d’accord avec cette idée d’avoir été plus ou moins dépassé par mon histoire et mes personnages. Je n’imaginais pas écrire quelque chose d’aussi joyeusement outrancier au départ, et cette façon d’en rajouter toujours plus quitte à flirter avec le mauvais goût (et même à atteindre ce seuil où le mauvais devient le bon goût) s’est faite un peu malgré moi, même si je ne dirais pas à mon insu, ce serait me dédouaner trop facilement des accusations de dépravation. 


Pour Esther, la seule pression que j’ai eue est celle que je me suis mise seul. J’ai quelques travers maniaques dans la vie de tous les jours, et dans l’écriture c’est encore pire. Je ne me suis pas lancé dans la rédaction de cette histoire sans avoir accumulé des pages et des pages de notes, sans avoir lu une bonne dizaine de bouquins et des tonnes d’articles, sans avoir construit mon plan avec précision, sans savoir de façon à peu près exacte où et comment je devais mener mon histoire. Rien de très original pour un auteur, certes, mais ce travail, c’est ce qui me permet de maîtriser son histoire de bout en bout, de lui donner cette chair qui lui permettra d’exprimer tout ce qu’elle a dans le ventre. C’est aussi lié à ce qui suscite chez moi l’envie d’écrire : m’emparer de sujets contemporains pour en faire des divertissements intelligents, à la fois accessibles et complexes, ouvrant des pistes de réflexion sans tomber dans la pédagogie ou le didactisme. Bien sûr, il faut laisser des zones vierges entre les points du récit à relier, des plages où les personnages s’étoffent, où l’intrigue s’enrichit, où les meilleures idées peuvent jaillir. Pour écrire une bonne histoire, il faut selon moi être à la fois capable de toiser son récit de haut, de le dominer, mais aussi d’accepter de se perdre en lui quand on coince. C’est un dosage personnel de calcul et de spontanéité, qui me convient pour l’instant plutôt pas mal. 


Question culture : pour terminer, une série à voir, un film, un livre et une librairie à nous conseiller ?


Pour la série je ne serai pas très original, mais je ne peux pas faire autrement que citer Better Call Saul... Je ne ferai pas le snob en disant qu’elle est meilleure que Breaking Bad, dont elle est le spin-off, mais en fait si, je vais le faire quand même. La cinquième saison, la dernière en date, est simplement exceptionnelle. Les personnages atteignent une telle épaisseur qu’ils en deviennent presque mythologiques, un seul battement de paupière peut créer une tension irrespirable, les idées narratives sont toujours aussi brillantes, l’esthétique toujours aussi travaillée… Je suis atrocement jaloux des gens qui bossent sur cette série, de leur talent et aussi peut-être parce que j’aimerais en être.


Aucun film récent ne m’a marqué au point d’intégrer de mon très sélect panthéon personnel, mais je citerai quand même l’excellent Uncut Gems des frères Safdie. C’est un film qui saisit le spectateur à la gorge dès les premières minutes, ne le laisse jamais vraiment respirer et peut même l’agacer à force de bruit et de gesticulations mais qui, notamment dans sa deuxième heure, est un tour de force de rythme, d’intensité, de tragique, de pathétique. Une vraie expérience dont en ressort rincé, sonné, mais heureux de l’avoir tentée.


Si je devais proposer un livre en lien avec Esther, ce serait à coup sûr Un désir d’humain. Les love dolls au Japon, d’Agnès Giard, qui est une grande inspiration du roman. Il m’a notamment permis de comprendre les ressorts psychologiques à l’œuvre chez les individus qui se projettent dans ces objets pourtant inertes et inexpressifs, jusqu’à leur imaginer des vies, des personnalités. C’est un ouvrage brillant, d’une richesse, d’une érudition et d’une pertinence d’analyse immenses, qui est en plus un très bel objet.


Enfin, difficile de conseiller une librairie, au risque de faire des jaloux, et de mettre en péril mes futures ventes… Mais s'il fallait vraiment en citer une, alors ce serait "l'écume des pages", à Saint-Germain, et ce pour une raison inattaquable : j'ai une excellent cousin qui y travaille.

Si vous n'êtes pas convaincu après ça, on ne peut rien faire pour vous. Des bises et merci Olivier Bruneau !!!!

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 "Et si la pudeur, c'était de parler de cul" écrit Nicolas Mathieu sur Instagram ces jours-ci, ajoutant : "(...) tandis que l'étalage des grandeurs d'âme et la guimauve à la truelle constituaient l'obscénité véritable." (à propos de Vice de Laurent Chalumeau). Une phrase à mon sens parfaitement en phase avec ce livre absolument génial de l'Américaine Melissa Broder. Seuls quelques auteurs de génie sont capables d'écrire "bites" et "chattes" toutes les trois pages avec la plus grande élégance qui soit. Récemment, c'était Olivier Bruneau avec Dirty Sexy Valley dans une version sanguinolente et drolatique. Mélissa Broder, dans le même registre, lui ajoute le néant et la dépression. Peu évident au départ mais c'est tordant, désarmant de vérité et de sincérité, à en pleurer. Car, au fond, de quoi parle Sous le signe des poissons ? Du plus vieux sujet du monde, de sexe et de sentiments, de notre place dans le monde et d

Vendredi poésie #10 : Pipi, les dents et au lit, Laetitia Cuvelier (Hors Collection, Cheyne éditeur)

 Un seul titre pour ce vendredi poésie #10, mais un recueil tout en douceur pour neutraliser toute l'effervescence d'un foyer composé d'un couple et deux enfants. À en croire le nombre d'éditions, cinq, ce recueil publié pour la première fois en 2015 a déjà séduit un nombre conséquent de lecteurs de poésie, à l'image de Je, d'un accident ou d'amour de Loïc Demey. Il y a donc de la place pour les poètes en librairie. Dans Pipi, les dents et au lit, il est bien question de "charge mentale" à travers le regard d'une femme qui habite entre deux sommets. Un quotidien rythmé par le travail, les floconnades, l'activité enfantine ou les absences des uns et des autres. La routine, rien que la routine et ses fulgurances de sens piégées dans des questions sans réponse. Très bel objet carré aux pages vertes, confectionné par l'éditeur-typographe lui-même. Plus d'une centaine de pages où une femme se souvient, raconte et décrit, s'inquiète,

Le Chien de Madame Halberstadt, Stéphane Carlier (Le Tripode) ★★★★☆

   D'habitude les chiens, très peu pour nous. Vous savez les odeurs de chien mouillé, les sorties à heure fixe, les aboiements insupportables. Ajoutez à cela une couverture affreuse comme un carlin, un titre vieillot et un pitch digne d'un téléfilm peu inspiré, rien ne prédisposait à aller vers ce bouquin. Mais voilà, Le Tripode est un éditeur de confiance. L'association chien-Le Tripode, il faut l'avouer, nous a tout de suite intrigués. Ça sonnait un peu faux. Et puis les chiens, dans un livre, ça passe mieux, ils n'existent pas vraiment. Alors on s'est lancé. Lecture finie, quand Stéphane Carlin (euh Carlier, pardon !) s'y colle, le résultat donne une belle surprise. Et une couverture soignée, qu'on a fini par adorer . Qu'il est bon de se tromper parfois. Explications.    Les meilleurs livres sont sans doute ceux dont on n'attend rien ou pas grand-chose. C'était le cas avec " Le Chien de Madame Haberstadt ", d'autant