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Jérôme Bonnetto :"Pour déclencher le rire, il fallait pousser la chose jusqu'au ridicule."

Le précédent livre de Jérome Bonnetto, La Certitude des pierres (Inculte), nous avait bluffés par sa maîtrise narrative et son écriture au cordeau. Western à la française qui naviguait entre les genres littéraires, ce roman nous avait indiqué la direction. On tenait avec Jérôme Bonnetto, écrivain lumineux, un client de la littérature contemporaine. Après la tragédie donc, l'humour cocasse et truculent en Tchéquie dans Le Silence des carpes. L'histoire d'un Parisien éconduit qui croise un plombier tchèque et récupère une photographie mystérieuse. De rencontres en questions, Paul Solveig part à la découverte d'un pays, de ses habitants et de leurs bizarreries. L'occasion pour L'Espadon, qui s'entend très bien avec les carpes, de demander au principal intéressé sa vision du territoire et de l'écriture. Et c'est passionnant, drôle, détendu, à l'image du roman. On est comme entre amis. Alors on s'installe confortablement dans le fauteuil, une Pilsner à la main, on regarde le paysage et on écoute sa musique.


Question création : L'écriture et la lecture sont-elles des respirations, des passe-temps ou plus que ça ?

Un peu tout ça à la fois, mais pas toujours en même temps. Je mentirais si je disais que je ne peux pas vivre sans écrire. J'ai traversé, pour diverses raisons, une longue période de sécheresse pendant laquelle j'ai vécu, vraiment vécu. Je crois que je ne suis pas de ces auteurs graphomanes parcourus constamment de soubresauts romantiques dont ils tirent tout le sens de leur vie. Mais je dois avouer aussi qu'à chaque fois que l'écriture s'est éloignée de moi, j'ai commencé à sentir ce petit caillou dans ma chaussure. J'ai noyé des dizaines de romans dans les rivières comme des petits chatons, par faiblesse ou manque de temps. Je consacre beaucoup de temps à mon travail d'enseignant et il me manque parfois la force de m'y mettre. Et même s'il n'y a rien de grave à cela, quelque chose comme une tristesse s'installe. Je pense parfois à tous ces petits chatons. Oui, c'est triste de ne pas écrire et plus généralement de ne pas créer, une tristesse tout à fait supportable qui garde la forme des livres que l'on n'a pas écrits. Alors quand on y est, que le projet est lancé, qu'on a trouvé la langue (ce que j'appelle "la phrase du roman") et qu'on commence à avoir la conviction qu'on va aller au bout, alors oui ça devient vraiment une respiration et même plus que ça. On vit une autre vie dans la vie, intime, colorée, intense. Cette épaisseur-là est très difficile à expliquer ou à raconter. C'est comme faire l'amour, faut le vivre, le récit des autres ne suffit pas.

Et un livre, tel que vous l'envisagez, ça sert à quoi : faire rire et/ou réfléchir ?

Je dirais que cela sert d'abord à faire joli dans une bibliothèque. Je me souviens de la bibliothèque d'un camarade que les parents avaient remplie de bibelots épouvantables en guise de cache-misère. Je me rappelle qu'il y avait un gros exemplaire du livre Guinness des records 77 (mon année de naissance) à côté d'un petit moine sacrilège dont on pouvait faire sortir le sexe turgescent en pressant ses hanches. À tout prendre, je préfère le livre des records périmés. Bon, je me défausse un peu parce que j'ai peur que mes élèves copient mes réponses pour les prochaines dissertations. Mais je dirais pour faire simple que son utilité est incommensurable, impossible à délimiter totalement, à restreindre, et que même si je m'amusais faire à la liste de toutes les fonctions de la littérature, j'aurais le sentiment qu'il manque quelque chose. Surtout, je n'oppose pas le divertissement à la réflexion. J'ai toujours pensé que le rire était une affaire sérieuse tout comme on n'est pas toujours condamné à faire rire.


Dans vos romans, préférez-vous le réalisme à la réalité ? La véracité plus que la vérité ?

La question du réalisme doit être reposée à chaque texte. Je me garde de toute position dogmatique à ce sujet. Ça peut être parfaitement secondaire. En revanche, je considère qu'il n'y a pas d'art sans recherche du vrai. En tout cas, j'essaie dans chaque texte d'approcher quelque chose, même si je ne sais pas toujours quoi. Je ne considère pas la littérature comme un simple divertissement, mais comme un art. Cela engage une certaine responsabilité de l'auteur. On a le droit de foirer un texte, mais pas de le rater volontairement en misant sur la bêtise du lecteur. Je trouve qu'il y a une montée en puissance du "fabriqué" dont il faut d'autant plus se méfier qu'il n'est pas dénué d'une certaine efficacité. Je préfère la nullité au cynisme dans ce domaine. Au moins, la nullité peut amuser.

Question géographie : Puisque Le Silence des carpes est une ode à la Tchéquie, à sa culture, à son peuple, pouvez-vous nous présenter votre pays d'adoption en nous parlant du rapport que vous entretenez avec lui, de votre perception en tant que Français ?

La République tchèque se situe en plein coeur de l'Europe (les Tchèques aiment bien cette expression "srdce evropy", le coeur de l'Europe), même si dans l'histoire, elle en a le plus souvent été le rein ou la rate. C'est un pays complexe et attachant, comme tous les pays j'ai envie de dire. Il se trouve qu'il me convient mieux qu'à d'autres. Ce n'est pas toujours évident d'expliquer pourquoi. Disons qu'il se tient peut-être à la bonne distance culturelle : il fait vibrer en moi quelque chose de familier, d'intime et dans le même mouvement, il me surprend et me permet de faire ce pas de côté à l'intérieur de moi-même sans me heurter. Il y a aussi un calme, une douceur dans ce pays qui vient peut-être du paysage. Dans ma région natale, les montagnes plongent violemment dans la mer. En Tchéquie, c'est la douce colline qui règne. Montesquieu a décrit l'influence du climat et du paysage sur les lois. Il n'avait peut-être pas complètement tort.
Pendant l'âge d'or de l'entre-deux-guerres, la France qui a largement aidé à la création de la première République tchécoslovaque est devenue un modèle pour de nombreux artistes tchèques qui avaient besoin de se détourner du monde germanique. C'est par là que je suis entré dans le pays. J'ai découvert la poésie surréaliste tchèque pendant mes études. Il y avait ce que je décris plus haut, une sensation de "presque étrangeté" ou de "quasi-familiarité" que la littérature japonaise, par exemple, ne peut facilement suggérer. Et puis, une fois qu'on a ouvert la porte... J'ai commencé à lire tout ce qui me tombait sous la main, j'ai découvert une manière particulière de raconter les histoires, par le petit bout de la lorgnette et par le menu, faisant la part belle à la poésie et à l'humour au milieu même du drame. Ici, on attaque rarement les grandes questions de face même s'il faut raconter les horreurs de la guerre ou du communisme. Il y a quelque chose de très séduisant dans cette approche tragi-burlesque. J'ai gardé ça en tête pour mes Carpes. Et puis j'ai fondu sur les autres arts aussi, j'ai commencé à écouter Smetana et Janáček, à fouiner dans le cinéma, dans la nouvelle vague tchèque, à me rendre de plus en plus souvent à Prague en vacances, jusqu'à m'y installer. J'y vis depuis douze ans, cela commence à faire...mais je reste un Français en Tchéquie, même si je pense souvent à cette phrase de Hašek, l'auteur du Brave soldat Švejk : "Nous sommes tous des Tchèques, mais il vaut mieux le garder pour nous".
Je dois ajouter qu'évidemment, même si la Tchéquie est très présente dans mon roman, elle constitue, me semble-t-il, la chair d'une idée plus profonde qui tient aux pouvoirs de la culture en général, de son action sur nous. Mon roman se veut avant tout une ode à la curiosité.

La mélancolie est-elle "heureuse" dans votre livre ?

Pas heureuse mais plaisante, parfois même joyeuse. Il fallait qu'elle le soit. Par goût personnel bien sûr. Il y a presque une politesse à ne pas sombrer dans les eaux sombres et tièdes de la mélancolie. Mais surtout parce que c'est une des constantes de l'âme tchèque, de sa représentation dans les romans et les films en tout cas. Le vieil homme que rencontre Paul s'appelle Vesely, ce qui signifie "joyeux" en tchèque. Et même s'il a eu sa dose de drames, il pose un regard amusé sur le monde. Paul le prend un peu de haut au début, et puis il finit par comprendre la sagesse qui se cache derrière, la générosité pour soi et pour les autres. J'aime bien plonger dans le tragique, dans la noirceur. C'était le cas dans La Certitude des pierres ou dans Le dégénéré. Malgré cela, on peut trouver ici ou là dans ces textes un paragraphe plus lumineux ou un trait d'humour un peu oblique. Les références permettent cela. Par exemple, les chasseurs de la Certitude sont décrits comme des cow-boys, puis on se rend compte rapidement qu'ils ressemblent plutôt aux Dalton. On se débrouille pour le suggérer un peu. L'Indien est aussi un personnage tragi-comique.

Votre roman est très drôle et cocasse, loin des airs de tragédie grecque de La Certitude des pierres. Comment fait-on rire dans un roman ?

Je crois que c'est un peu comme dans la vie, on prend un risque. La différence, c'est que dans la vie, on constate immédiatement l'efficacité. Dans un roman, on passe des mois sans savoir. Je crois que c'était une des premières questions que j'ai posées à mon éditeur : est-ce que l'humour fonctionne ? Il me répondait "oui, oui", mais cela ne me suffisait pas, je lui détaillais les passages incertains : " et là, ça fonctionne ? Et ça, ça fonctionne aussi ? T'es sûr ? t'es sûr ?" Je n'étais pas inquiet, mais je n'étais pas sûr de moi. Tant qu'il n'y a pas un regard extérieur, on n'est sûr de rien. Même les pros de l'humour peuvent se vautrer. Bon, faut dire que je suis plutôt du genre pince-sans-rire.

Comment sait-on qu'on est drôle ? Suffit-il de parler d'us exotiques, du bottin, des pneus, de la façon de découper un gâteau ?

Le personnage de Paul a quelques lubies. Qui n'en a pas ? Pour déclencher le rire, il fallait pousser la chose jusqu'au ridicule. On grossit un peu le trait pour que tout le monde le voie bien. Il fallait trouver la bonne mesure pour le ridiculiser tout en l'humanisant. Avec l'humour noir et le burlesque, l'autodérision est un trait caractéristique de l'humour tchèque. C'est une constante qui a été bien nourrie par la position des Tchèques dans l'empire austro-hongrois puis par le communisme. Cela rend les gens très attachants et je voulais aussi ça pour mon personnage. je voulais éviter à tout prix le regard surplombant du colon que certains ont parfois quand ils voyagent. Et puis, il fallait préparer le lecteur à ses méthodes d'investigation peu orthodoxes. Elles tiennent un peu de celles de l'autodidacte de La Nausée qui s'instruit en lisant tous les livres de la bibliothèque par ordre alphabétique. Plus généralement, ces petites digressions comme celles des pneus ou des petits gâteaux sont sympathiques à écrire. Si j'osais, je donnerais cet exercice à mes élèves : "Chers élèves, le thème aujourd'hui, c'est le pneu. Vous avez deux heures".
L'humour repose par ailleurs sur des traits d'esprit ou de petites remarques ironiques. Le climat du texte, la "phrase du roman" m'a permis de trouver assez facilement ce que je voulais. Après c'est une question de timing. Encore une fois, comme dans la vie.

L'acte d'écrire est-il une épreuve pour vous, un immense bonheur, une façon de vivre ? À quelles difficultés êtes-vous confronté en tant qu'écrivain (au moment d'écrire, de la parution du roman) ?

L'acte est plutôt heureux, peut-être aussi parce que je ne le ressens pas comme une absolue nécessité. Bien sûr, écrire me rend parfois nerveux. Il faut aimer buter contre des difficultés à résoudre. Cela tient de temps en temps du casse-tête. Il arrive que le résultat me déçoive, souvent même. À la pétanque, on dit "belle en l'air" pour qualifier la boule d'un tireur que tout le monde voyait atteindre la cible et qui finalement tombe à côté. Des textes "beaux en l'air", j'en ai imaginé plein. Mais il y a un plaisir incontestable à trouver une forme, à régler ce mélange impressionniste d'injonctions diverses que l'on a en tête quand on se lance dans un texte. Là encore, c'est difficilement explicable et je m'en voudrais de mettre des mots trop précis. En tout cas, pour ma part, ça ne ressemble pas du tout à l'image mozartienne de l'auteur qui a tout en tête et qui n'a plus qu'à coucher les phrases sur le papier comme dans la scène du billard de l'Amadeus de Forman.  
Mais ma plus grande difficulté, c'est d'arracher à mes semaines le temps nécessaire pour écrire. Je rêve parfois de pouvoir me mettre à mi-temps pour écrire davantage, malheureusement, ce n'est pas encore possible. Je disais l'autre jour à un ami qu'il suffirait pour y arriver que Guillaume Musso me prête tous les deux ans 1% de ses lecteurs. Il ne s'en rendrait même pas compte et ça changerait ma vie. Mais je n'ai toujours pas trouvé comment on fait ça... Si j'étais Rimbaud ou Camus, ce serait triste à mourir, un véritable désastre, mais là soyons honnêtes, ce n'est pas si grave.

À quoi ressemble la littérature que vous aimez ?

Je l'aime forte, diverse, colorée, espiègle, renversante, violente, austère, intransigeante, foudroyante. J'aime bien quand ça secoue un peu. Mais je fonctionne surtout par période. J'ai longtemps dévoré les grands textes exigeants. J'ai été formée par les grands noms comme Jarry, Kafka, Jelinek, Bernhard, Guyotat, Dostoïevski, Joyce. J'ai lu beaucoup de poésie aussi des surréalistes à Denis Roche, Tarkos, Dupin. Des choses forcément très différentes. Ça a été une période de formation essentielle. Et puis, finalement, quand on est passionné, on lit de tout. J'ai appris à extraire des choses de textes plus moyens. Si j'étais un peu taquin, je dirais qu'il y a presque une faiblesse de lecteur à ne pouvoir trouver de l'intérêt que dans les grands chefs-d'oeuvre. Aujourd'hui, j'ai l'impression de m'être assagi ce qui me permet d'apprécier plus souvent ce que je lis et notamment la littérature contemporaine. Avant, je faisais un peu la fine bouche. Il y a des auteurs formidables aujourd'hui. Tenez par exemple, j'extrais un volume au hasard de ma bibliothèque : Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy. Ou un autre dans la rangée au-dessus : Antoine Volodine, Des anges mineurs. Y a déjà de quoi en prendre plein les mirettes.

Deux conseils livre (ou auteur), un film et une musique à conseiller pour terminer ?

Je vais sélectionner dans mes lectures récentes sans quoi je pourrais passer trois mois à hésiter. Je viens de lire Les Portes de Thèbes de Mathieu Riboulet, c'est de la bonne came. Pour les aventuriers, je conseillerais Nihonium de Serge Cassini, une prose hallucinogène qui décolle bien comme il faut la rétine. Le dernier film qui m'a un peu bougé, c'est Séjour dans les Monts Funchun du réalisateur chinois Gu Xiaogang. Pour la musique, je n'écoute plus que du classique alors rien de très neuf. En ce moment, je m'intéresse au pianiste polonais Krystian Zimerman notamment dans Schubert et dans les concertos de Beethoven. Mais pour terminer sur une note tchèque, je ferai la même proposition que dans mes Carpes : Muzikanti  à partir de la transcription de Leos Janáček, Iva Bittová au chant. De quoi voyager un peu.

Merci Monsieur Bonnetto (vidéo de présentation du roman)

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