Accéder au contenu principal

L'enfant parfaite, Vanessa Bamberger (Liana Levi)

 Une jolie surprise ce roman de Vanessa Bamberger dont j'ai admiré le "flow" pendant 250 pages. Je ne vais pas reprocher à l'autrice d'en avoir trop fait, parfois, avec son envie de faire rimer, sonner et couler la phrase dans une musique adolescente bercée de rap et de phases, de punchlines et de narrative battle. Non, Vanessa Bamberger veut en découdre au risque d'en faire trop et ça justifie il me semble un ou deux égarements. Et c'est tout à son honneur car, soyons francs, à part quelques phrases où l'on sent le mot ou la rime forcés, c'est réussi dans 99% des situations. Exemple, page 128, Ferdi habite à Nation. Mais habite-t-il réellement à Nation ou juste pour les besoins du son et de la narration ? Car la phrase d'avant "il vient souvent à la maison". Il aurait pu habiter place d'Italie, la Butte-aux-Cailles... Non, on a là une écriture qui a le seum. Contre l'Éducation Nationale et les parents qui ne comprennent rien aux bacchanales adolescentes. Un seum portée par la voix de Roxanne, brillante élève, fille d'un couple divorcé, qui se coltine l'élite parisienne dans un lycée huppé en classe de première S. Elle a le seum contre l'horrible prof de maths car elle est stressée. Par les notes, la pression et la mondialisation, les camarades, ses boutons d'acné et toute cette mascarade schizophrénique qui offre le double discours de la réussite et de l'échec. Tu n'as pas d'avenir mais tu dois avoir des bonnes notes. Tu n'arriveras à rien mais il te faut performer. Le programme de cet Elève parfaite serait en quelque sorte le tableau d'un échec par le haut. Les parents ont un bon job mais ils sont paumés, aveuglés par tout un tas de trucs (les crédits, la musique, le statut social...) et les enfants trinquent car, vous le savez déjà, tout ça va mal finir...

J'ai aimé ce livre pour des raisons fort simples. Son écriture vive d'abord, chaloupée, avec du chien et du son, du sens et en chanson, qui sait varier les tonalités et les tessitures avec son lot de mots rapés, utilisés avec un naturel assez désarmant. C'est assez "oufissime !" parfois. Sur un fil entre la tragédie et la comédie, on y rit autant qu'on finit par pleurer ce système qui broie et consume les âmes. HEC, l'ENS et Polytechnique c'est bien, mais ça ne fera jamais des gens heureux. Peu le comprennent dans ce roman et c'est bien là tout le problème de Roxanne. Quid de la pertinence des modèles ? Est-on condamné à les reproduire et peut-on y échapper ? C'est quoi un bon parent ? Quelqu'un qui écoute ou quelqu'un qui tire vers le haut ? Et comment surtout ? Roxanne est très bonne élève mais elle n'est pas à sa place malgré les amours, les amis. Elle se cherche et révise ses maths comme une damnée. On se moque des blagues des profs de SVT mais on est terrifié devant la prof d'algèbre. Roxanne n'est pas à sa place déjà parce qu'elle est ado et vit intensément la poussée d'hormones, les premières fois foireuses, les dérapages monotones dans un monde de ghosts. Ensuite parce qu'elle accomplit ce que les autres veulent pour elle. Vanessa Bamberger réussit donc tous ces portraits d'ados coincés entre un idéal parental, sociétal forcément aveuglant et l'absence de perspectives, quand les ados eux-mêmes ignorent ce pour quoi ils sont faits. Et s'ils n'étaient faits pour rien ou seulement pour écrire des poèmes ? 
Au lycée Sully, on doit se construire un bouclier, montrer aux autres qu'on sait gérer. Notrz adolescence porte au paroxysme les maux de votre société déliquescente. Société de la perfection individuelle, société de la peur, de la comparaison, pas assez de place pour tout le monde, bientôt la fin du monde. Entre-temps vous reproduisez les élites comme à l'usine, sur le même modèle, avec élimination des pièces défectueuses, pour ne pas ralentir la machine. C'est pour ça que toutes nos phrases commencent par moi je.
    En parallèle du chemin de Roxanne, on suit la trajectoire d'un cardiologue, vieil ami des parents de Roxanne, rattrapé par la patrouille des médecins pour avoir frayé avec la déontologie, sans savoir à propos de quoi au juste. Le suspense tient sur ce fil maîtrisé de bout en bout et on ne s'ennuie pas une seconde puisque la tension, vous vous en doutez, va crescendo. Là encore, une belle maîtrise du monde médical et des effets psychiatriques d'un médicament sujet à caution. En réalité, très belle maîtrise aussi du monde de l'Education Nationale, on sent que l'autrice a bûché son pronote et sa réforme, et des discours d'avocat au moment de l'explication devant l'ordre des (vieux) médecins La plaidoirie de fin ressemble à un modèle du genre et pour un lecteur ignare comme moi, c'est toujours savoureux les battle juridiques. Et en fin de compte, une fois la dernière page tournée, c'est bien l'émotion qui fait son apparition après le premier coup de théâtre à quarante pages de la fin. Oui, il faut neutraliser la tragédie par l'humour. Car le monde de l'enseignement est angoissant, stressant, anxiogène pour les élèves. On a fini par l'oublier. Le roman ouvre les yeux sur un certain nombre de sujets, le plus intéressant étant celui des relations parents-enfants teintées d'incompréhension mutuelle, de déni et d'aveuglements volontaires ou non. Ou celui du fonctionnement toujours un peu tordu des mifs (pas les milf hein !). Les mifs, les mille-fa, les familles quoi. 
    Bref ça a matché entre l'Espadon et Vanessa Bamberger. Un roman délicat et habité, une chronique sociale finalement émouvante jouée sur un petit air de tragédie vibrante, le riff verbal mais l'acné fatal pour moteur, la fragilité adolescente sur une crête entre la mort, l'amour et le succès (fiscal ou sépulcral). Comme une chute du quatrième étage... On a passé un excellent moment, on va réfléchir sur deux trois trucs, en plus de relire quelques pages juste pour le plaisir de la scansion et du son. Mes reufs et potos, que demander de plus ?
                                                                                                                                                                     
L'enfant parfaite, Vanessa Bamberger, Liana Levi, janvier 2021, 253 p., 19€

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Voyage(s), Charlotte Monégier (Lunatique)

 Partir ailleurs en quelques vers, de Clichy à Saint-Leu, de Paris à Vientiane en passant par l'imprononçable Seydisfjördur, c'est peu dire que l'on voit du pays avec la poésie aérienne de Charlotte Monégier. Le dernier recueil de nouvelles de l'auteure ( Le Petit peuple des nuages ) avait laissé filtrer un goût pour le rêve et le voyage. En Normandie ou en Afrique du Sud, en Inde ou au lac du Bourget, les mots sont les mêmes mais chaque situation, un marché local, un transport en commun ou un lac est l'occasion de s'étonner, de recueillir des impressions et de partir là où on ne sait pas, là où une rencontre ou un simple paysage peut faire basculer un destin. Charlotte Monégier nous fait donc voyager en toute simplicité, en toute fluidité et cela suffit à notre bonheur de lecteur exilé, toujours en exil sur les traces de ce qui, dans la lecture, peut faire vibrer un écho, un souvenir dans la description d'un moment. Quelques tropismes : les rivages balayés

Le Sang de la Cité - Capitale du Sud 1/3, Guillaume Chamanadjian (Aux Forges de Vulcain)

 Oui, je l'ai fait, et je crois que c'est la première fois de ma vie. Acheter un roman uniquement sur la beauté de sa couverture, signée Elena Vieillard ici, la graphiste attitrée de l'éditeur. En outre, je ne lis jamais de fantasy et je ne saurais expliquer pourquoi. J'ignorais donc tout de ce livre, de son concept, de sa genèse, de son auteur, etc... même si les bons échos étaient légion (j'ai ma petite bibliothécaire au goût sûr). Et il y avait cet éditeur dont je connais mal le catalogue finalement mais connu lui aussi pour avoir du goût. Inutile de pérorer plus longtemps, j'ai adoré ce roman (médiéval ?) particulièrement attachant qui s'inscrit dans une saga de fantasy prometteuse. Je n'attendais strictement rien et je découvre un concept : deux trilogies qui forment un tout, La Tour de Garde, deux auteurs, deux cités millénaires et un univers diablement intrigant et immersif. Guillaume Chamanadjian s'occupe donc  de Gemina, cité tentaculaire du

Vendredi poésie #9 : Kae Tempest, François de Cornière, Xavière Mackay, Goliarda Sapienza

 Presque un mois sans poésie sur L'Espadon, c'est impensable. Alors le poisson revient la rage au bec, non pas avec trois mais quatre beaux recueils pour ce vendredi poésie #9, placé sous le signe du quotidien. Les identités plurielles avec Kae Tempest, la douceur d'instantanés avec François de Cornière, le quotidien en quête de pont et de lien de Xavière Mackay et l'unique Goliarda Sapienza, poétesse à ses débuts, qui nous entraîne avec elle dans ses mélancolies solitaires. Étreins-toi, Kae Tempest, L'Arche, Des écrits pour la parole bilingue (trad. par Louise Barlett), mai 2021, 224 p., 16€ Belle découverte que ce recueil proposé en version bilingue, parcours d'un garçon transformé en femme inspiré de la vie de Tirésias, devin aveugle de Thèbes puni par Héra. Étreins-toi comme une invitation à parler et déclamer, moins du genre que d'un désir pluriel, des "multidentités" et la façon de l'accepter sans juger. Le jeune garçon, baskets aux pieds

L'Autoroute de Sable, nouvelle revue dédiée aux... nouvelles absurde, comique et/ou mystérieuse

 Créée par Luc Dagognet et Pierre Nicolas (Pierre Orizet, directeur artistique), L'Autoroute de Sable est "une revue littéraire dédiée à la nouvelle de fiction, avec un penchant pour le mystérieux et l'absurde". Pour chaque numéro, un thème imposé. Ici, "la photocopieuse", point de départ de onze nouvelles par onze auteurs confirmés (j'entends, déjà publiés et ayant rencontré au moins un succès critique) ou en construction. Initiative intéressante et risquée, dit-on, puisqu'il paraît que la nouvelle se vend mal. Mais à en croire nos petites oreilles de blogueur, il semblerait pourtant que certains y croient, et à raison. Chez Rivages, Bernard Quiriny a écrit d'excellents recueils ( Vies conjugales ) et récemment Agullo a lancé une nouvelle collection dédiée aux textes courts avec succès ( Presqu'îles , Yan Lespoux). On pourrait citer des dizaines d'exemples. On retrouve donc avec joie des auteurs aimés/suivis par L'Espadon, ainsi que

So Sad Today, Melissa Broder (trad. Clément Ribes, L'Olivier)

Sachez-le, Melissa Broder est ma nouvelle idole. On vous parlait récemment du magnifique Sous le signe des poissons , roman dépressif et hilarant d'une femme en proie à la rupture amoureuse. Publié deux ans plus tôt chez un autre éditeur, So Sad Today révélait déjà l'univers déchirant de la poétesse américaine. Déchirant oui, à vous faire hurler de rire et vous plonger dans des océans d'anxiété. Il suffit de lire les titres des parties de ce livre pensé comme un essai drolatique mais sérieux, issu des nombreux tweets publiés par l'auteure ( L'art de ne jamais être à la hauteur, Un texto, c'est trop, et mille, ce ne sera jamais assez, Mon incapacité à ne plus t'idéaliser se porte bien ). Cette fille est dingue et nous montre à quel point nous le sommes tous dans son tambour de machine à laver qui n'épargne jamais son auteure. Seule, dépressive, anxieuse, droguée, alcoolique, anorexique, elle nous raconte tout dans une sincérité nue et bouleversante, avec

Entre les jambes, Huriya (Le Nouvel Attila)

 Presque arrivé en juillet, je me suis fait une petite réflexion : c'est une année de dingue ! Je dois en être à une petite dizaine de livres marquants pour 2021. C'est plutôt rare malgré une exigence toujours plus forte avec les années. Il faut le dire, ce  Entre les jambes  d'Huriya est assez bouleversant. Une justesse des mots conjuguée à la beauté simple ou crue des images, sans s'interdire la radicalité du ton ou du regard dans des passages assez trash. Pour faire simple, imaginez un garçon bâtard élevé par ses grands-parents, qui se sent femme et devient femme au Maroc. Une femme aime les femmes en terre d'Islam. Élevée dans sa jeunesse par une grand-mère oralement très pieuse mais réellement et symboliquement odieuse. Imaginez ce françaoui , grand-père colon et alcoolo dont la seule religion est l'amour des livres, la belle littérature devant laquelle on n'a qu'une chose à faire, s'incliner. Mais Huriya a une conscience, alors elle écoute les

Mon petit DIRELICON, Philippe Annocque (Lunatique)

 "Petit Dictionnaire des Idées reçues sur la LIttérature CONtemporaine mais quand même un peu à la manière de Flaubert". Philippe Annocque nous revient avec son humour pince-sans-rire dans un abécédaire savoureux d'une centaine de pages, comme une ode critique et joueuse aux livres, aux éditeurs, à l'indépendance. Oui, la liberté de créer, de produire, de ne pas vendre de livres a un prix. En géologue des lettres, Philippe Annocque déterre le prêt-à-penser, fouille des couches d'idées toutes faites en un mélange de sérieux désinvolte et totale rigolade, exhume un peu de son univers absurde déjà lu et vu dans ses "romans" chez Quidam. L'auteur aime mais il n'est pas dupe, ah ça non. Pas dupe des discours rabâchés, des petits mots du milieu, des habitudes qui anesthésient l'écriture et la pensée. Maintes fois j'ai eu peur de me retrouver dans ces bons mots jamais périssables qui taillent un peu à la manière de Flaubert ("Blog : N'e

Le mont Arafat, Mike Kleine (trad. de Quentin Leclerc, L'Ogre)

 Si le précédent livre de l'Américain Mike Kleine m'avait séduit ( La Ferme des Mastodontes ), c'est qu'il me renvoyait de près ou de loin à l'univers de Bret Easton Ellis. Une façon de me raccrocher à ce qui pouvait m'échapper par ailleurs dans ce texte qui oscillait entre le pastiche et la satire, la provocation et la révolution. On pouvait l'interpréter de mille façons, comme un flux de conscience mêlant réalités et cauchemars, jouant de la liste et du rythme pour signifier sans enfermer, dans une écriture blanche qui épuisait toute matérialité et autorisait l'interchangeabilité des âmes. Avec Le mont Arafat , Mike Kleine pousse le bouchon encore plus loin, dans le génie ou la provocation (vaine ?) à partir de fragments et de d'échos, d'éclatements et de résonances. Là encore, j'y ai projeté ce que mon âme de lecteur aimait y voir : des références allant de Twin Peaks à la série Lost en passant par Eyes Wide Shut et Kafka .  Pourquoi ? P

Demain s'annonce plus calme (Eduardo Berti)

Ma foi, un livre qui parle de sport et de météo est rarement un mauvais livre. Alors un livre qui en outre parle des livres et de traduction, de lecteurs passionnés, de lecteurs rendus malades par leur lecture des livres de Kafka ne semble pas plus dangereux que d'aller dans une bibliothèque municipale. Attendez, pas de blague, tout ça est très sérieux, c'est écrit dans la gazette locale, dix chapitres et dix coupures de presse bien pressées (entre un et quelques paragraphes). Si demain s'annonce plus calme, attention tout de même aux lucioles du quotidien remplies de coquilles. La hantise des éditeurs ! Une erreur et la possibilité du pilon s'ouvre à vous car les auteurs sont tatillons, c'est un fait. Il font attention à leurs faibles marges. Petite friandise de micro-récits en pays imaginaire, disons la Littérature Dans Tous Ses Costumes, Demain s'annonce plus calme a de quoi réjouir le lecteur pris au piège des ressemblances, des quiproquos, des couilles, des

Vendredi poésie #10 : Pipi, les dents et au lit, Laetitia Cuvelier (Hors Collection, Cheyne éditeur)

 Un seul titre pour ce vendredi poésie #10, mais un recueil tout en douceur pour neutraliser toute l'effervescence d'un foyer composé d'un couple et deux enfants. À en croire le nombre d'éditions, cinq, ce recueil publié pour la première fois en 2015 a déjà séduit un nombre conséquent de lecteurs de poésie, à l'image de Je, d'un accident ou d'amour de Loïc Demey. Il y a donc de la place pour les poètes en librairie. Dans Pipi, les dents et au lit, il est bien question de "charge mentale" à travers le regard d'une femme qui habite entre deux sommets. Un quotidien rythmé par le travail, les floconnades, l'activité enfantine ou les absences des uns et des autres. La routine, rien que la routine et ses fulgurances de sens piégées dans des questions sans réponse. Très bel objet carré aux pages vertes, confectionné par l'éditeur-typographe lui-même. Plus d'une centaine de pages où une femme se souvient, raconte et décrit, s'inquiète,