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Le Silence des carpes, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Jérôme Bonnetto, je l'ai découvert l'an passé avec La Certitude des pierres grâce, il faut bien le dire, aux éditions Inculte. Une magnifique rencontre littéraire et je sais désormais que je ne suis pas seul. Même les lecteurs les plus exigeants autour de moi ont aimé, c'est dire ! D'abord une écriture purement littéraire, joueuse et ironique, qui aime les images simples mais évocatrices. Aucun excès dans les mots, on sent le naturel de la prose qui est sans doute l'autre nom du talent. Jérôme Bonnetto pourrait écrire sur le bottin, les pneus, la façon de découper un gâteau ou la République Tchèque que je le lirais. Ah, bah tiens, il nous parle justement de tout cela dans Le Silence des carpes ! Fabuleux ! Alors allons-y car mes connaissances sur le sujet se sont fracassées sur le mur de Berlin, ou plutôt le rideau de fer des illusions communistes. Quand je fais le point, je connais Jaromir Jagr, le coup de Prague, Dominik Hasek, Panenka, le Printemps de Prague, 1968, un vague de souvenir de Dubcek, Havel et consorts. Ah si, Benes ! Mais Jérôme Bonnetto préfère tapoter de la littérature et entrer par la porte de la culture en République tchèque. Alors voilà, la fin d'une histoire d'amour à Paris, la photo mystérieuse d'une femme, un plombier pas polonais mais tchèque, et un exil vers l'Est qui se transforme en quête personnelle et historique. En toile de fond, la culture locale sur un air des Lettres Moraves (la version moderne des Lettres Persanes), le naïf parisien en quête d'un pays, d'une langue, d'ouvertures plus simplement, et d'une identité sensible nourrie par les va-et-vient entre les accents et les gentilles petites névroses. En fond sonore, des musettes du terroir ou du Janacek pur jus. Oui, un sacré programme ! Qui fait remonter le passé et les petites trahisons de la guerre froide.

Le Silence des carpes ressemble à un livre de bons vivants, où l'on se sent bien et dont on tourne les pages avec paresse, de peur qu'il ne s'achève trop vite. On entre dans une culture par la porte de la littérature (et la voix du malheureux mais attachant Paul Solveig, "un bon à rien"?). Une porte, d'habitude, c'est austère et froid, mais celle de Jérôme Bonnetto est pleine d'élégance, joueuse, vivante, s'ouvre sur une langue baroque et un pays étonnant, se ferme devant les silences pesants de l'histoire. Pour décor, une ville paumée de Moravie, Blednice, et des discussions au coin du feu, sur un zinc de bar entre Paul Solveig, parti sur les traces d'une très belle femme — vue sur un cliché tombé de la poche d'un plombier tchèque à Paris — et ses copains de circonstance : Míla, Vesely, et plus loin Pavel ou Ota. La femme sur la photographie est la mère du plombier. Et comme Paul vient de se faire larguer, il part en exploration, pour trouver ce qu'il ne cherchait pas. Et il va aller loin, très loin, jusque dans les angles morts du communisme, là où il ne sait pas, là où il ne sait rien. Et là-bas, dans un étang, des carpes aussi mutiques que les morts sont suspectes animeront ce coin paumé. Les légendes sont tenaces.
(...) parfois, je rêve qu'on est encore sous les cocos et que je représente le pays aux championnats du monde socialistes de ponçage manuel. Ne ris pas, putain, c'est terrible. Je ponce, je ponce, j'y mets tout mon coeur, mais très vite je me rends compte que mon papier de verre se délite.
 Si j'ai beaucoup aimé ce livre, au-delà de la prose joueuse et fluide, c'est d'abord pour son humour cocasse, absurde ou pince-sans-rire. J'aime ces auteurs capables de changer de registre à chaque livre. Ou s'ils se foirent, j'aime au moins qu'ils essayent. Dans La Certitude des pierres, des chasseurs se prenaient pour des cowboys entre mer et montagne, dans un roman sous haute tension tragique. Le Silence des carpes paraît bien plus léger : on y parle musique, cinéma, on discute le bout de gras, on découvre un pays et ses gens dans un bain de mélancolie joyeuse. On s'y berce et mais on ne s'y noie jamais, contrairement à certains personnages, un peu trop téméraires ou idéalistes. Jérôme Bonnetto digresse sur les pneus, le bottin, la façon de découper un gâteau et la République tchèque, donc. Déjoue toute gravité qui se prendrait trop au sérieux par des blagues couillonnes mais décapantes. Plaisant de bout en bout, on suit en parallèle la quête de ce Paul Solveig au miroir de la vie locale. Ça sent le renfermé, la poussière et les vieux souvenirs, parfois, mais surtout la joie de vivre, le besoin d'être curieux et de rester naïf pour mieux goûter la nouveauté. Si c'est aussi bon, c'est qu'on ne sait jamais tout à fait où la plume va nous mener, elle qui caresse avec une mélancolie juste, dosée et rythmée. Sur une place, près d'un étang, dans un vieil appartement ? Sans lourdeur, le Printemps de Prague y est évoqué et la vie dans une "démocratie populaire" pendant la guerre froide, à l'ombre du communisme. De discrètes et petites touches historiques qui complètent des pincées culturelles et intimes pour finalement brosser le portrait d'un pays baroque avec ses gens excentriques, ses lieux merveilleux, la meilleure pub qui soit. Oui, on a très envie de se rendre dans ce patelin morave et d'y croiser quelques gonzes locaux. Deux scènes seulement n'ont pas fonctionné pour moi : celle qui décrit un film de Milos Forman. J'ai été bien incapable de visualiser les scènes (il m'est arrivé la même chose avec un livre, Le Dormeur, de Didier da Silva). La scène de sexe ensuite, volontairement surjouée j'imagine, pour aboutir à une chute, en revanche, à mourir de rire. Et je ne vous parle pas de la scène finale, trois pages grandioses de football qui vous prennent par surprise, comme une petite Panenka bien placée. On ne la voit pas venir et elle vous crucifie sur le champ...
Dans ce patelin, chacun sait que son nom est déjà inscrit sur une tombe, il n'y a plus qu'à trouver une feuille d'or pour y ajouter les prénoms et les dates. Évidemment, aucun Ryba, sans quoi bien sûr, cher lecteur, vous l'auriez su plus tôt. En revanche j'avais fait la connaissance essentielle du truculent monsieur Vesely.
Il état une fois dans l'Est, donc, Paul Solveig, enquêteur naïf parti sur les traces d'une femme mystérieuse. Il finira par se trouver, quelque part, là où les carpes sont silencieuses de mille secrets... D'autant que la carpe, si j'en crois mon dictionnaire des symboles, est la monture et la messagère des Immortels. Ils l'utilisent pour s'élever dans le Ciel et trouvent dans son ventre des messages ou des sceaux... Un livre avec un charme fou, souvent tordant, très touchant, un plaisir doux et burlesque que je place dans mes plus belles lectures de ce début d'année. Une certitude, de fer celle-là, je lirai tous les livres du sieur Bonnetto à l'avenir. výborně! et Děkuji.
                                                                                                                                                                       
Le Silence des carpes, Jérôme Bonnetto, Inculte, janvier 2021, 294 p., 18,90€


Commentaires

  1. Comme il a l'air intéressant ce livre ! Merci pour ta participation à mon bilan des coups de coeur.

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