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L'Usine, Hiroko Oyamada (trad. du japonais par Silvain Chupin, Christian Bourgois)

 Bienvenue à l'Usine, ce lieu de travail où les employés ont tout loisir d'accomplir leur tâche même si, au demeurant, il peinent à l'identifier et à en prendre la mesure. Premier soulagement, ils ont trouvé un emploi. Or le marché est compliqué et être intérimaire ou contractuel est déjà un moindre mal. Trois individus assignés au déchiquetage, aux mousses et aux corrections. Mais que détruisent-ils ? Pourquoi faudrait-il végétaliser les toits et organiser des sorties scolaires sur les mousses ? Que faut-il corriger ? Des plans, des modes d'emploi, des thèses... Ils travaillent mais ignorent pourquoi, pour quoi et le but de tout ça. Ils savent qu'ils doivent se nourrir car ce sont des êtres humains, voilà la seule certitude. Pas loin, les animaux pullulent : des ragondins gris, des cormorans, des lézards des lave-linges...


Une usine comme un labyrinthe, impossible à repérer, identifier, classer. Un parfum de mystère plane sur cette étrange bâtisse où les gens sont transparents et ignorent leur utilité. Mais l'entreprise a bonne réputation dans la région montagneuse, on y trouve du travail et les gens y sont heureux, semble-t-il. Mais un truc cloche, tout est louche. Tout ce que font les personnages est assez incompréhensible et rapidement le malaise s'empare d'un lecteur en quête de sens. Et forcément, plus il cherche plus il échoue, au propre comme au figuré. Les oiseaux sont noirs, rattrapés par la marée invisible mais bien réelle, où des fleuves irriguent et se séparent près du bâtiment. C'est le récit d'une prise d'otage mentale, d'autant plus douce qu'aucune force ne s'y exerce. Juste la logique existentielle d'une rentabilité quotidienne qui consiste à travailler pour manger. C'est à ce prix, bien évidemment, qu'on peut tout accepter et même l'impénétrable, l'illisible, l'obscur et l'inexplicable. L'Usine de Hiroko Oyamada chasse sur les terres entêtantes de Kafka et d'un certain réalisme magique où le tangible se mêle aux vapeurs du rêve, ou plutôt du cauchemar ici. "Sans travail, on n'est rien", dit l'un des employés. Mais même à l'usine, les personnages sont comme transparents, irréels, inutiles. Le poste ne leur convient pas mais ils n'ont pas le choix. Il faut travailler. L'usine, de labyrinthe surprenant, devient une prison de l'existence à laquelle personne ne peut échapper sans en prendre conscience. Lente déréalisation de soi, déshumanisation et aliénation au travail par la bureaucratie géante et innommable. À qui faut-il s'adresser, à quel étage, quel ascenseur emprunter ? On se perd peu à peu dans ce réel qui se dérègle jusqu'à ressentir physiquement le sentiment de claustration et d'oppression des employés, peu à peu gagnés par la menace d'une biodiversité qui reprend ses droits et le dédale des obligations toujours plus obscur. Alors l'auteure japonaise met un peu de fantaisie dans son récit : une gastronomie exotique (je vous laisse juge de sa fonction), une faune interlope et des litanies de papiers à corriger, happening administratifs des plus farfelus...

Sur la carte de droite, les problèmes constitutionnels du grand empire du nord du Japon transforment en acide sulfurique notamment la production et la consommation des pays industrialisés, utilise un partage de fichiers permanganaté, le cas régime hérité de l'accusatif latin, entre parenthèses le protocole de Kyôto est entré en vigueur en 2005.

Belle trouvaille des éditions Christian Bourgois où le Léviathan administratif et productif, omniscient et omnipotent, vient phagocyter notre part d'humanité jusqu'à la dévorer entièrement. Un malaise né de la combinaison entre l'apparence de normalité, un quotidien lisse, la monotonie de tâches bizarres mais inutiles et un viscéral ennui. Mais le cadre va peu à peu se déliter pour laisser le roman s'exprimer dans sa fantaisie en des visages dissolus et un profond sentiment de perte, en ses dérivations culinaires et aviaires, comme la projection d'un monde rattrapé par son absurdité et le non-sens, parfois (?), de l'existence. Derrière l'innocence des personnages se joue pas moins qu'un rapport à la mort.

Un roman assez vertigineux et tentaculaire, réussi dans sa capacité à rendre l'atmosphère étouffante et absolument oppressante, en plus de glisser ici ou là une vision originale sur le monde du travail. Rien de nouveau dans cette dénonciation mais les moyens utilisés par Hiroko Oyamada font l'originalité de cette Usine. Toute ressemblance...

                                                                                                                                                                  

L'Usine, Hiroko Oyamada (trad. Silvain Chupin), Christian Bourgois, janvier 2021, 186 p., 18,50€

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