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Vendredi poésie #2 : Katerina Apostolopoulou, Jim Dine, Guillaume Dorvillé

 Deuxième séance de notre vendredi poésie avec du silence, de la révolte et de l'art ! Qui a dit/écrit que Sisyphe était maudit ?

J'ai vu Sisyphe heureux, Katerina Apostolopoulou, Bruno Doucey éditeur, novembre 2020, 15€

Non, Sisyphe n'est pas maudit mais heureux sous la plume de Katerina Apostolopoulou. Trois histoires, trois poèmes narratifs de grande classe qui ont le goût des choses simples et des simples choses. L'absence d'un père pêcheur, "noyé par les dettes et les remords", un corps emporté par la marée et des efforts pour une famille orpheline, "décapitée". Il faut écrire ce qu'on n'a pas eu le temps de dire : "Le savais-tu que nous t'aimions ?". La tristesse, le soulagement, manger, se retrouver, le rire en héritage, et la myopie et le sens de la justice. L'admiration et la pitié, s'allier avec la mer pour sauver notre dignité sur terre, seule arme et remède. Splendide de délicatesse et d'émotion, la beauté des modestes et de l'humilité. Suivent le destin de Manolis, 25 ans, pas très beau mais gentil. Un mariage avec Maria, la paix des habitudes, deux filles qu'il comprend de moins en moins mais dont il est fier. Et la mort, et les filles et Maria et l'amour, "au cas où, il serait vrai, que les âmes se retrouvent". Dernière histoire, "Le centaure de notre enfance", Fotis, l'homme qui écoutait l'âme de la ville, se transforme en vague, généreux donateur qui inspire la méfiance, des moments transformés en film, un homme qui habite partout et nulle part, dort dans les sourires... Un recueil qui enveloppe la vie de belles et simples valeurs dans une langue pure, fluide, capable de désarmer et dompter, d'adoucir et laisser aller. Toute hostilité s'est effacée pour laisser monter l'émotion, en français et en grec, c'est encore plus charnel cette graphie de l'âme hellène. Pas d'épopée mais le souffle doux et calme des gens de peu, bienveillants et accueillants. Magnifique !


Nantes, Jim Dine, Joca Seria bilingue, 2017, 45 p., 7,50€

Jim Dine est un artiste plasticien à la renommée internationale qui écrit, publie et lit de la poésie en public, en parallèle de ses happenings qui l'ont fait connaître dans les années 60, comme pionnier du pop art. Logiquement, le peintre-poète a naturellement mélangé ses deux activités en intégrant à ses toiles le dessin de mots et de phrases, une façon de bâtir des "matérialités poétiques". On lit alors moins son poème Nantes qu'on ne cherche la force graphique du texte. La passionnante postface de Vincent Broqua, le traducteur, nous éclaire : "Jim Dine écrit ses poèmes sur de grands pans de papiers kraft : il les écrit, les dessine au fusain (...), et l'énergie poétique de ses textes provient notamment de ce qu'ils sont au départ traités comme des matériaux graphiques, de sorte que l'intensité et les tensions du poème sont aussi le résultat du geste de la main du peintre sur la surface du tableau-poème où interviennent parfois des ajouts de peinture et de légers collages". Plein de rythme et d"énergie en effet ce Nantes qui multiplie tirets, parenthèses, slash, italique, mots soulignés et blancs pour signifier les niveaux de langage et de décomposition quitte à faire des sacrifices. Mais c'est le prix de l'expérimentation. Vincent Broqua écrit : "Il crée des matières poétiques qui résistent parfois au sens pour s'ouvrir à la matérialité du son". Banco pour le son alors et tant pis pour l'interprétation. On est moins dans le sens que les textures et les matières, l'envie de jouer avec les possibilités de la page et du geste créatif. L'Espadon fait plus que valider, il aime ce son du fleuve qui va dans le sens de la dérive, sorte de face à face entre Oprhée et un coyote ! Foncez.

Chrome, Guillaume Dorvillé, Vanloo, 2021, 48 p., 9€

Des poèmes courts qui vont à l'essentiel, sur un son de révolte aux vers incisifs. Un titre peut "faire" poème, des références de films, des marques de voiture de vêtements, un 100 m papillon, M6 ou l'ironie d'un poème trop cool. Ça dézingue gentiment dans un domino de sons, des salves de prolos énervés qui s'énervent contre les banquiers, le nom d'un groupe d'Ultras de Bordeaux (Ultramarine), "c'est aussi le nom d'un recueil de poèmes de Raymond Carver". Le "Long poème d'amour" fait trois mots, ça en dit peut-être long sur l'amour de l'amour ou l'envie d'en faire des poèmes mais non, Guillaume Dorvillé invente loin de toute poéticité pour fabriquer ses propres thèmes : "Jacques Daniel", "Gisant", "Ecureuils", "Etrusque", "Polychrome", "Ghillie suit", "Granito". Obscur ? Bref, il y a de quoi faire pour booster vos neurones endormis. Des souvenirs, des impressions et des réclames, un recueil qui veut envoyer des flammes. 


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