Accéder au contenu principal

Demain s'annonce plus calme (Eduardo Berti)

Ma foi, un livre qui parle de sport et de météo est rarement un mauvais livre. Alors un livre qui en outre parle des livres et de traduction, de lecteurs passionnés, de lecteurs rendus malades par leur lecture des livres de Kafka ne semble pas plus dangereux que d'aller dans une bibliothèque municipale. Attendez, pas de blague, tout ça est très sérieux, c'est écrit dans la gazette locale, dix chapitres et dix coupures de presse bien pressées (entre un et quelques paragraphes). Si demain s'annonce plus calme, attention tout de même aux lucioles du quotidien remplies de coquilles. La hantise des éditeurs ! Une erreur et la possibilité du pilon s'ouvre à vous car les auteurs sont tatillons, c'est un fait. Il font attention à leurs faibles marges.

Petite friandise de micro-récits en pays imaginaire, disons la Littérature Dans Tous Ses Costumes, Demain s'annonce plus calme a de quoi réjouir le lecteur pris au piège des ressemblances, des quiproquos, des couilles, des jeux d'écriture et du farfelu de la vie Sous Toutes Ses Coutures Absurdes. On pense bien sûr aux Nouvelles en trois lignes de Fénéon, aux Observations en trois lignes d'Emmanuel Venet, à l'Oulipo dont Eduardo Berti est un membre émérite. Formes courtes évolutives réagencées à chaque chapitre, dans un ordre qui semble aléatoire. L'occasion de dialoguer sur les dangers de la lecture et la folie des acteurs de la chaîne du livre. Lire Kafka peut vous transformer en insecte et gare à ceux qui prennent trop au sérieux ce qui est écrit dans les livres, ils pourraient finir par y croire en adaptant le réel aux textes. Quant aux règles du Tour de France et du Rugby, elles pourraient être chamboulées par un malheureux crochet involontaire quand une jeune femme a décidé d'améliorer un célèbre tableau pas trop à son goût.

Les fabricants d'un vaccin expérimental contre l'accent étranger ont annoncé leur décision de suspendre la mise en vente de ce produit dont le plus grand bénéfice serait que les personnes qui n'ont pas ménagé leurs efforts pour assimiler la grammaire, mémoriser l'orthographe et déceler les subtilités socio-historiques d'une langue étrangère, soient de capables de parler avec l'aisance et le naturel des locuteurs natifs, sans l'ombre d'un accent.


C'est débridé et détourné (voir les illustrations de couverture de Dorothée Billard, Fahrenheit 154, Le Premier Sexe...), ce qui donne souvent des vies bien plus sympas que dans la réalité. Un livre qui tord le réel et s'adapte à nos désirs et fantasmes. Ou l'inverse plutôt, notre désir de lecteur laissé libre va façonner son propre monde, à son image. Et le désir, on le sait, est incontrôlable. Tout est donc absolument normal dans le plus bizarre des mondes. Furieuse impression de vérité (littéraire) pour ce qui est, finalement, un magnifique hommage aux pouvoirs de l'imaginaire, aux magies de la fiction. Mais bordel Monsieur Berti, votre climat est un peu fourbe et tiède. Franchement, entre 12 et 23° ? Jamais plus, jamais moins, je n'ai jamais vu ça. On le sent hésiter entre la pluie et l'éclaircie, l'écrivain pleutre ne choisit jamais. Ça manque de franchise météoro-logique. Ce sera mon dernier mot. Je suis prêt pour un procès. Et si le Parlement veut amender son projet de loi "Droits et devoirs  de lecture et écriture pour écrivains et lecteurs", je suis prêt aussi. Demain s'annonce plus calme, croyez-moi, sans ironie. En aucun cas je ne cherche à amuser, distraire, impressionner, convaincre ou dérouter, aucun sens de la vie caché dans ce post de blog. Juste la musique, rien que la musique... Le quotidien est formidable !

                                                                                                                                                                  

Demain s'annonce plus calme mais est-ce seulement vrai, Eduardo Berti, Do éditions et Dorothée Billard (illustrations), mai 2021, 94 p., 13€

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le Silence des carpes, Jérôme Bonnetto (Inculte)

Jérôme Bonnetto, je l'ai découvert l'an passé avec La Certitude des pierres  grâce, il faut bien le dire, aux éditions Inculte. Une magnifique rencontre littéraire et je sais désormais que je ne suis pas seul. Même les lecteurs les plus exigeants autour de moi ont aimé, c'est dire ! D'abord une écriture purement littéraire, joueuse et ironique, qui aime les images simples mais évocatrices. Aucun excès dans les mots, on sent le naturel de la prose qui est sans doute l'autre nom du talent. Jérôme Bonnetto pourrait écrire sur le bottin, les pneus, la façon de découper un gâteau ou la République Tchèque que je le lirais. Ah, bah tiens, il nous parle justement de tout cela dans Le Silence des carpes ! Fabuleux ! Alors allons-y car mes connaissances sur le sujet se sont fracassées sur le mur de Berlin, ou plutôt le rideau de fer des illusions communistes. Quand je fais le point, je connais Jaromir Jagr, le coup de Prague, Dominik Hasek, Panenka, le Printemps de Prague, 19

Un vide, en Soi ; Marc Verlynde (Abrüpt)

 "Au fond, toute parole s'élance du fantasme de penser à partir de rien (...)." Vertiges et auscultations du vide pour prendre de la hauteur. En soi, dans le roman, car "tout désir de dire s'élance d'un vide". Passionnant essai de Marc Verlynde publié chez Abrüpt, sur ce que l'on projette dans le roman de nous, de nos attentes, ce qu'on écrit parce qu'on ne parvient pas à le dire autrement. Paysages de l'inachèvement, de l'impuissance, du manque, phrases qui dérivent, pensées qui détonnent et détournent. Refléter, spéculer, laisser ouvertes les portes du vide, sans jamais essayer d'épuiser ce dernier. J'aime ces textes qui nous poussent à penser plus loin, à penser autrement, à penser plus haut, à partir d'images ou d'auteurs, en nous suggérant des pistes ou des clés de lecture sans jamais nous les imposer. Libre ensuite de nous y retrouver ou pas. Cet essai propose donc un horizon vertigineux à partir de quelques réfé

Élise sur les chemins, Bérengère Cournut (Le Tripode)

 Il existe des rencontres qui bouleversent des vies. Il existe des bouquins qui vous tombent des mains au bout de deux pages. Il existe des pages qui vous rendent captif de leur magie au bout de deux vers. Elise sur les chemins, dernier livre de Bérengère Cournut ( De pierre et d'os ), fait partie de cette catégorie. On connaît bien le géographe anarchiste, Élisée Reclus, et la quatrième de couverture nous précise : "un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905)". Des prénoms qui sonnent comme, des promenades au rythme d'une carte, les paysages pour chansons et les enchantements des premières fois, le désir comme mantra. L'auteure nous embarque dans son petit monde peuplé de tritons, de tontons, de bidons et de coteaux, où l'on franchit des montagnes, où l'on croise des femmes-serpents, héros de contes et de légendes ancestrales. Tout ça fleure bon la géographie, une poésie du chemin et du lien

Un barrage contre l'Atlantique, Frédéric Beigbeder (Grasset)

 Ça m'apprendra. J'ai coutume de lire de façon la plus large possible pour me faire une idée bien précise de ce que j'aime ou pas en littérature. Je pourrai dire, avant de laisser ma place, que j'ai lu Dostoïevski et Beigbeder. Je crois qu'il est toujours possible, même chez les plus mauvais, de picorer de bonnes phrases, de bons passages, d'acides blagues. Je tairai un certain nombre de noms, mais pas celui de Beigbeder, qui aime qu'on parle de lui, de son humour et de ses livres, je crois. J'ai dû en lire trois, toujours avec la même intention. Il y a des choses à prendre. J'ai d'ailleurs été étonné, récemment, de trouver dans le Cabinet Lambda (Cactus Inébranlable éditions, magnifique recueil de citations) certaines phrases tirées des livres du plus célèbre dandy de France. On ne pourra pas me reprocher de ne pas avoir essayé. Toujours le même constat. Ce qu'écrit Beigbeder ressemble très peu à de la littérature. À 18 ans, j'avais l&#

Agacement mécanique, Olivier Hervy (L'Arbre Vengeur)

En ce moment, je traque les aphorismes comme un alpiniste en quête de son shoot d'air. Avec une tendance Ito Naga, Paul Lambda (récemment chroniqué sur ce blog), et désormais Olivier Hervy, qui roule sa bosse depuis un certain temps déjà dans le domaine des petites phrases couperets. Je m'éclate littéralement. Cet Agacement mécanique , publié en 2012 à L'Arbre Vengeur, est follement malin et très drôle. Si la fonction de l'art est de faire voir ce qu'on ne voit pas, alors Olivier Hervy est un grand artiste des mots. Les paradoxes du quotidien sont toujours incongrus, tellement routiniers qu'on a fini par ne plus rien voir, plus rien comprendre. Il fallait donc la logique toute poétique d'un auteur inspiré, d'un observateur affûté. Qu'il évoque une couscousserie pas à sa place, une étiquette de Champagne, le parti socialiste en action (haha), la mêlée des joueurs de foot, un voisin désagréable, les groupes de niveau en natation, Olivier Hervy fait sou

Underdog Samuraï, Romain Ternaux (Aux Forges de Vulcain)

 De Romain Ternaux, j'étais resté sur le très bon Success Story, co- écrit avec l'ami Johann Zarca. Dans cet Underdog Samurai chez les impeccables éditions Aux Forges de Vulcain , encore un goût prononcé pour le saké, les mondes troubles et les canalisations. Tenez-vous bien, les fantômes voyagent dans des tuyaux, se téléportant de la banlieue parisienne au Texas, en passant par Tokyo. Pour héros, un bon loser qui se fait entuber sur le dark web : quelques milliers d'euros pour un sabre japonais, un fake en réalité. Ni une ni deux, notre karatéka bancal, gagné par le courroux, a bien l'intention d'aller se faire justice lui-même au pays des méchants yakuzas, des tendres sumos et de la belle Yukiko... Méprisable Hervé Ply, tu le sauras désormais : la littérature est plus forte que le kung-fu ! J'ai bien ri face à tant d'action échevelée, de personnages baroques et de péripéties guignolesques. Le début du roman est tonitruant, avec le méprisable Hervé Ply, et

Circonstances éxténuantes, Mix ô ma prose (Cactus Inébranlable)

 Quand t'es fatigué de lire et d'écrire, quand tu n'as plus le temps, il reste heureusement Les p'tits cactus (# 81) du Cactus Inébranlable. Aphorismes, jeux de mots, p'tits détournements, coups de canif, poésie inquiète et fête des mots, nonante nuances de circonstances seront le parfait coup fouet pour rebooster une journée d'hiver passée à comater. Mix ô ma prose a tout compris de la modernité : nous ne sommes pas fatigués, nous sommes érodés, et quitte à se faire mettre, autant le faire en scène. D'ailleurs, l'être humain fait bien trop de concessions. Alors, c'est bien connu, "Les concessions / C'est pour les concessionnaires". Alors voilà, je vous le dit de but en blanc, cher Cactus et peuple du Cactus, "J'aime beaucoup ce que vous défaites" car la performance, d'accord, mais la fête d'abord. Et les défaites ne sont-elles pas les plus belles, hein ? Parce qu'il est beaucoup question de pertes et de salles

Le Magasin de jouets magique, Angela Carter (Christian Bourgois)

  Le Magasin de jouets magique  de Angela Carter – Collection Titre. Christian Bourgois Éditeur – avril 2018 (roman traduit de l’anglais – UK – par Isabelle D. Philippe. 304 pp.  LdP . 8 euros.)   «  L’été de ses quinze ans,  Melanie  découvrit qu’elle était faite de chair et de sang  ». Cette phrase liminaire du roman  Le   Magasin de jouets magique  dévoile aussi bien sa protagoniste que le cœur de son propos. Le deuxième roman de la Britannique Angela Carter – par ailleurs autrice des phénoménales  Machines à désir infernales du Docteur Hoffman  – narre en effet l’initiation de son héroïne aux mystères d’Eros («  la chair  ») et de Thanatos («  le sang  »). En "bonne" sadienne – p ar  ailleurs essayiste, Angela Carter est l’aut rice  de  La Femme sadienne , une réflexion féministe sur l’œuvre du divin Marquis, publiée en français chez Henri Veyrier   – elle lie plus qu’étroitement les découvertes de la sexualité et de la mort par  Melanie . C’est ainsi aux instants mêmes d

J'envisage l'impossible, Arthur Navellou (Iconopop)

 J'envisage l'impossible, comme faire mes cartons fissa et emménager à Chartres. Non, sérieusement, c'est un peu la phrase qui m'est venue à la fin de ma lecture. Un bouquin de poésie qui te donne envie d'aller te promener (déambuler plutôt ?!) dans Chartres, ça ne court pas les rues. Autrement dit, Arthur Navellou n'est pas un vendeur de navets mais un poète des pavés, des places abandonnées, des lieux disparus à réinventer par les mots, qui n'oublie pas d'incarner les souvenirs par les pierres, et les personnages par les anecdotes. J'envisage l'impossible est de loin le recueil Iconopop qui m'a le plus séduit jusqu'à présent. Une poésie fine et accessible, sobrement touchante, comme a pu l'être celle de Victor Pouchet dernièrement dans La Grande Aventure . La grande force de ce recueil, à mon sens, c'est ce flot de malade, d'une simplicité absolue. Le texte coule et roucoule sur la page, chante sa petite musique urbaine un

Le désespoir, avec modération (Le Cactus Inébranlable)

 Je découvre un auteur et un éditeur dans le même élan : Paul Lambda et le Cactus Inébranlable. Un bon bouquet bien touffu, pas ordinaire, qui pique un peu beaucoup. Avant d'y aller mollo sur la win avec Christophe Esnault et Lionel Fondeville, une petite pause poétique avec Paul Lambda et ses aphorismes jaillis d'un délicieux pot aux mots. Avec lui, le désespoir est doux et drôle, 65000 signes de poésie espaces compris où les mots finissent par se jouer de nous... Si ta vie est triste et morne, le désespoir te redonnera un coup de fouet. Adieu solitude et ennui, des bouffées d'amour vont te submerger au coin d'une table, entrecoupées de quelques vertiges galactiques et de silences qui en disent long sur le bruit ambiant. Quelle posologie ? Tout le temps et jamais, quand tu veux, quoi. Aux toilettes ou avant de dormir, entre deux couches ou avant la partie de squash, n'oublie pas de bien caler ton exemplaire dans une poche de pantalon ou de short. Mais pas trop au r