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Sous le signe des poissons, Melissa Broder (trad. par Marguerite Capelle, Christian Bourgois)

 "Et si la pudeur, c'était de parler de cul" écrit Nicolas Mathieu sur Instagram ces jours-ci, ajoutant : "(...) tandis que l'étalage des grandeurs d'âme et la guimauve à la truelle constituaient l'obscénité véritable." (à propos de Vice de Laurent Chalumeau). Une phrase à mon sens parfaitement en phase avec ce livre absolument génial de l'Américaine Melissa Broder. Seuls quelques auteurs de génie sont capables d'écrire "bites" et "chattes" toutes les trois pages avec la plus grande élégance qui soit. Récemment, c'était Olivier Bruneau avec Dirty Sexy Valley dans une version sanguinolente et drolatique. Mélissa Broder, dans le même registre, lui ajoute le néant et la dépression. Peu évident au départ mais c'est tordant, désarmant de vérité et de sincérité, à en pleurer. Car, au fond, de quoi parle Sous le signe des poissons ? Du plus vieux sujet du monde, de sexe et de sentiments, de notre place dans le monde et de notre inutilité au miroir du sens. Mais on est là, les pieds dans le sol et les écailles dans la mer alors il faudrait bien essayer de savoir pourquoi, quelque part entre d'aliénantes addictions et l'irrépressible besoin de trouver sa place, d'être aimé, d'aimer, de désirer. Flot de conscience et flux verbal de plus de 400 pages qui n'ennuie jamais, tire des éclats de rire et des pleurs. Après toutes ces lectures, je commence à savoir ce que serait un bouquin réussi (je parle pour moi). Un livre qui s'interroge sur ses moyens, la langue, invente des personnages puissants tout en étant radical dans ses moyens, son propos, ses inventions, son ton ou sa vision du monde. Et d'une manière ou d'une autre cette vision du monde devrait toucher à l'universel. Une singularité poussée à l'extrême qui parlerait au plus grand nombre. Melissa Broder est ainsi crue mais jamais, ô grand jamais, vulgaire. Son personnage féminin pense tout le temps aux bites, aux hommes, aux sentiments, aux odeurs de poisson et d'algues, figure magnifiquement névrosée consciente de son néant et qui nous embarque dans son vide intérieur avec une profondeur, une franchise et une lucidité désarmantes. Oui, ça résonne très loin en nous comme si la vérité du monde était enfin palpable sous nos yeux, dans nos oreilles et nos entrailles, au son d'une parole complètement libérée.

Ce roman est un petit miracle d'érotisme et de drôlerie qui fascine à chaque page. Une écriture à l'âme de bélier mais douce comme une anguille. Melissa Broder enchaîne sans frein les scènes glauques et magnifiques, jusqu'à rencontrer l'homme parfait : un poisson, que dis-je, un Triton ! Lucy in the sea se noie dans le sexe depuis sa rupture amoureuse, même si ce ne sont pas tant les bites que la compagnie des autres qu'elle recherche, notamment ses "amies" d'un groupe de parole. Du sexe à défaut de sentiments. En est-elle seulement digne ? Réunions de femmes anonymes accros au sexe, flot de conscience sur la vérité de nos sentiments qui ne sont sans doute que des projections répétées, symptômes d'un besoin obsessionnel d'être aimée, de ne pas être seule, la narration nous projette dans le cerveau suicidaire de Lucy, incapable d'achever sa thèse sur Sappho. Trop de blancs, de silences, comme si l'on avait à peu près les bonnes réponses sans savoir poser les questions. Sur la crête de la dépression, Lucy se questionne dans cette épopée du sexe en quête d'une utopie sentimentale. Melissa Broder navigue entre les genres, du récit tragi-comique au gonzo sordide en passant par le conte (ou le mythe) avec une évidente jubilation pour creuser la torpeur, le malaise mélancolique, mais jamais gratuitement et avec une étonnante virtuosité. Plus Lucy s'enfonce, plus on s'attache à cette héroïne désespérée proche de la quarantaine, magnifiquement névrosée et ordinaire, jusqu'à un final étonnamment banal, pirouette ultime d'une grande autrice.

En regardant Claire, j'ai compris qu'aucun être humain  n'était capable de faire ça pour nous. Combler le gouffre. C'était ce qu'il y avait de triste dans les lacunes de Sappho. Là où se trouvait autrefois quelque chose de beau, il n'y avait plus que des blancs. Le temps effaçait tout.

D'un réalisme cru, le livre balance entre le besoin de sensible et le recours à la théorie pour tenter d'objectiver ce qui nous échappe. Alors notre héroïne fantasme (ou pas) sur une sirène mâle. Tous les personnages sont en vrac, paumés, même l'homme-poisson à sa façon, lugubres personnages mais lumineux dans leurs failles. Il faut lire ces dialogues et échanges de textos délirants, où l'on se réjouit de tendances suicidaires, où l'on s'interroge sur une vocation quand on a oublié de se lever pour emmener ses enfants à l'école (à cause des drogues et du sexe) et en rire finalement. Souvent d'une douloureuse lucidité, promenant son regard inquiet et angoissé sur nos vies, Sous le signe des poissons est un manuel de la noyade en eaux sexuelles sous haute tension (voir l'incroyable scène de l'hôtel, puis celle de la voiture), comme une lutte permanente contre "l'appel du vide".

C'est ce groupe de merde qui t'a bourré le mou, c'est ça ? Oh bon, je suppose que je n'ai plus qu'à repartir toute seule à la chasse aux bites. Avec Trent c'est mort, mais au moins en ce moment David est plus attentif que jamais.

Sensuel et cérébral, comique et tragique, ce roman sur les souffrances de l'impossible attachement, sur le besoin d'aimer et l'injonction au bonheur ressemble à une orgie de mots et de phrases parfaitement emboîtées. On rit à gorge déployée à chaque page mais ne nous trompons pas, il s'agit souvent de rires désespérés, splendides certes mais échos polis de la dépression qui menace car le vide finit par tout aspirer, les illusions, les sentiments et même l'envie d'en finir, contre toute attente. Il y a tout ce que j'aime dans ce roman : un désespoir jamais mortifère, un lyrisme trash, un joyeux cynisme, du romantisme sauvage qui ressemble furieusement à la vie, à nos vies. Un spleen magnifique aux odeurs de poisson et de chien neurasthénique. Je crois toujours — et je me trompe à chaque fois — qu'il est impossible d'écrire aujourd'hui sur l'amour, le sexe et les sentiments avec élégance, profondeur et intelligence sans tomber dans les images faciles. J'ignore si mon regard va changer après cette lecture inoubliable, mais c'est le genre de livre qu'on lit une fois tous les dix ans. Je découvre Melissa Broder (poétesse par ailleurs) qui a tout d'une immense écrivaine. Plongez, ce livre est magnifique, émouvant, aussi immense et mystérieux que l'océan !

                                                                                                                                                              

Sous le signe des poissons, Melissa Broder, (trad. par Marguerite Capelle), Christian Bourgois, mai 2021, 439 p., 23 €

Commentaires

  1. Lu au début du mois, c'est exactement le sentiment que j'ai eu : un miracle, brillant, d'humour, de finesse, de précision des sentiments à chaque page - quoique, souvent aussi, grinçant lorsque le glauque s'insinue dans les pages. Et pourtant là encore c'est introduit tout en subtilité, derrière l'humour presque noir des situations. Une découverte.

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    1. Bonjour Jonathan, en effet, c'est d'une remarquable subtilité. Trash et romantique, très drôle et très noir. Un grand livre à mon sens.

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  2. Un roman qui semble très original, et qui pourrait me plaire ! ;)

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