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Vendredi poésie #8 : Camille Sova, Thierry Radière et Amélie-Lucas Gary/Julien Carreyn


La serial-killeuse du poème s'appelle Camille Sova, découverte grâce à ses formidables collages sur Instagram (collagessauvages). La dame découpe des mots de toutes les couleurs dans les magazines de psychologie positive et les détourne sous forme de poèmes. Génial ! Un petit tour ensuite sur son site, érudit et d'une écriture limpide, et me voilà absolument convaincu du talent de la poétesse. Je me donc suis empressé d'acheter l'un des trente exemplaires faits main et vendus sur la toile (j'ignore s'il en reste). Tout ce que j'aime dans ce recueil : l'esprit DIY, du soin, du temps, de l'élégance et du talent mis dans des objets singuliers puisque l'épigraphe de ces Humeurs printanières est unique à chaque fois. Suivent dix pages de poèmes-collés en reproduction couleurs, le tout signé à la main et numéroté. Première saison, premier volume qui évoque le retour à la pensée de la terre qui fait des plantes et des arbres le terreau d'une renaissance : "l'herbe est triste / Elle réalise l'impermanence de l'arbuste / elle dit "J'ai quelqu'un à perdre / c'est le genêt / en sa compagnie le jardin n'est jamais solitude / il est l'infini . Si "le vide s'amuse", c'est que tout revit sous nos yeux, le soleil a le sourire, la lumière est en nous. Il y a bien des averses, des traumatismes, "des symptômes désagréables à la table des anges", des maladies que la nature semble conjurer sans en épuiser les mystères. Pourtant, quelque chose croît, se passe, qui relève peut-être du rêve dans ces pages, de l'humeur des nuages. Des poèmes pour retrouver la joie, embrasser le mouvement, fleurir les effondrements, mettre des notes sur une gravité tantôt légère tantôt onirique, dans une belle alchimie des contraires entre la terre et les consciences. Des poèmes pour habiller le monde abîmé. Peu de poèmes me parlent autant, l'abstraction n'y est jamais ronflante ou prétentieuse et l'on sent chez Camille Sova aussi beaucoup de malice et d'humour. Car la poésie est un jeu sérieux mais surtout un jeu. Incroyable recueil d'une simple beauté où il s'agit d'habiter la terre et de rechercher la bonne écriture pour le faire. Nous enracinant dans ses images venues d'on ne sait où, toujours parlantes ou suggestives, délicates et élégantes, Camille Sova vise dans le mille et c'est magnifique. Oui, l'Espadon est fan.  Moi / j'habite le monde / où pour faire sa cueillette Il faut ses ciseaux/. Ça y est, j'ai des graines qui chantent dans ma tête...

Délicates Humeurs printanières, 8€ (cliquez sur le titre pour commander)


Abécédaire poétique, Thierry Radière, Gros Textes, mai 2021, 104 p., 7€

Après Entre Midi et Minuit déjà chroniqué sur L'Espadon, Thierry Radière revient avec ses poèmes-hommages, résultat de la mise en ordre d'une partie de sa bibliothèque poétique. En rangeant, il relit tous ses recueils et décide d'écrire cet abécédaire en forme de clin d'oeil adressé aux auteurs de ces livres. François-Xavier Farine et son vélo, le petit vélo dans la tête de Jany Pineau, la Provence et le Maroc de Mireille Disdero, le Danemark de Sébastien Doubinsky, les aphorismes de Paul Guiot... Dans des formes simples, de six vers à une vingtaine, Thierry Radière capte la singularité de chacun : l'humour, l'alcool, les impressions, les détails du quotidien, l'impuissance à écrire ce que les autres écrivent admirablement (Thierry Renard). Mais pas de soucis, le poète a bien sa patte. L'attention aux autres, à leur intimité, avec la retenue des gens discrets, une épure lovée dans une mélancolie légère, pleine d'humour. Le poète préfère les coeurs aux concepts, le sensible aux théories, les couleurs vagabondes aux courses de relais. L'événement infime, l'instant banal aux discours démonstratifs et abscons. Ce petit recueil, on le lit, on le pose, on le reprend et on finit par écrire un poème clin d'oeil à Thierry Radière, pour le remercier de nous ouvrir les yeux mais surtout le coeur et enchanter le quotidien. 

Trois crimes, Amélie Lucas-Gary, Julien Carreyn, Vanloo éditions, avril 2021, 50 pages, 8€

Superbe petit objet tout en poésie : "un réalisateur demande à une écrivain un petit texte pour base de son prochain film, ce texte serait comme le sous-titre d'un film qui n'existe pas". Trois crimes donc pour trois propositions de scénario. Il y a bien quelques photographies que j'ai perçues comme figeant le mouvement, que le texte va ensuite se charger "d'animer",  en racontant en quelque sorte le hors-champ pour combler les vides et saigner les peaux. Trois crimes, trois pistes pour fantasmer les vies de deux femmes qui s'entretuent (ça n'est pas banal). Écritures d'une hypothèse, fantômes d'intrigue pour jouer le jeu du pitch et en démonter dans le même élan les effets trop faciles. C'est donc sanglant mais la violence, s'il y a, est d'une étrange poésie. Et là opère une magie de l'écriture propre à l'imaginaire d'Amélie Lucas-Gary. Le suspense est palpable dans une ambiance de rêve, offrant des fantasmes de réalité que les scènes finales vont convertir en pur feu d'artifice de chairs. C'est malin et en même temps insaisissable, d'une parfaite épure tant dans la mise en page que dans le choix des mots : / les deux femmes se regardent à nouveau /aucun homme pas d'argent / ni l'envie ni la jalousie /c'est grec / balte / peut-être celte/. Difficile d'en parler mais c'est peut-être le livre de l'auteure que je préfère (avec Grotte bien sûr). Art de la surprise, ironie, pur réalisme, ce Trois crimes s'achève sur la photo d'une femme traquée par une ombre (?), au regard méfiant, dirigé vers la page de droite, blanche. Fondu au noir.

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