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Zones à risques, Olivier Bodart (Inculte)

 Aux Etats-Unis, un homme se rend sur les lieux bien réels qu'il a choisis pour son roman, un roman qu'il n'a jamais pu terminer. En parallèle, on suit l'histoire du roman inachevé qui met en scène deux personnages, Rook Rope et Mat Check, aux prises avec des lieux où la nature s'est déchaînée.

Nos vies ne sont peut-être que des fictions qui glissent et s'envolent, transparentes au mouvement, insaisissables secousses dans un monde rattrapé par l'imminence de l'effondrement. Comme du vent qu'on tenterait d'encapsuler dans un sachet Ziploc. Écrire alors pour leur donner de l'épaisseur, une matérialité qui deviendrait réalité car on ne supporte pas qu'elles nous échappent. Écrire alors comme on se pince pour vérifier qu'on n'a pas rêvé, épuiser des situations et saisir leur puissance romanesque. Quoi de mieux que les lieux pour incarner et recevoir nos projections sensibles ? Mettre des mots sur ce qui n'est plus et approcher l'ineffable. Le double et son "je", classique jeu de doutes.

Je suis peut-être entré dans ce livre en voulant trop y croire. Ou alors je n'y ai pas assez cru mais la magie n'a pas opéré. J'y suis entré avec, en tête, le souvenir ému du livre d'Olivier Hodasava, Une ville de papier et j'ai voulu coûte que coûte y retrouver le même vertige, la même émotion d'une confusion entre réalité et romanesque en passant par les coordonnées géographiques et les cartes. Toucher la contamination réciproque quand le roman envahit la réalité et inversement. Tantôt hermétique, quand les rapports scientifiques techniques nous sortent de la lecture, tantôt lumineux, quand le narrateur décrit les doutes de l'écrivain ou des événements personnels vécus comme des séismes, ce Zones à risques avait pourtant tout pour séduire. D'un côté, ce narrateur qui ne parvient pas à finir un roman suite à un événement personnel traumatisant. Pire, qui ne croit plus aux pouvoirs de la littérature, à la puissance de la fiction, seulement à la poésie de temps en temps. De l'autre, le récit épistolaire entre Rook Rope et Mat Chek auquel se mêle des figures féminines. Une partie d'échecs qui met dès le départ cartes sur table. Tout paraît trop évident mais la narration alternée permet petit à petit le glissement et la contagion des deux sphères. On ne sait plus vraiment quelle partie relève de la fiction et laquelle relève de la "vraie" vie. Et tout part dans le bon sens mais rapidement, aussi, le questionnement sur l'impuissance à écrire une fiction qui accrocherait finit par rattraper le roman. Dès que la construction narrative, trop symbolique ou visible, prend le pas sur l'histoire, on n'y croit plus une seconde. Olivier Bodart, comme son personnage, teste notre foi dans la fiction, notre capacité à nous laisser aller entre les mondes. La fiction aussi comme écran à la catastrophe annoncée, naturelle, intime, physique et psychologique. 

Devant ce constat, je décidai d'une chose : m'administrer une double dose de réel. Une injection phagothérapique de réalité. Une idée m'apparut : j'allais me rendre sur les trois lieux que j'avais exploités dans le roman. Visiter les endroits où s'étaient déroulées les tragédies véritables que j'avais utilisées dans mon livre.

Je suis gêné car il y a dans ce roman de pures moments de stase. Qu'il s'agisse de description de paysages, de lieux incarnés par les anecdotes ou de réflexions autofictionnelles sur l'impuissance à y croire ou sur l'art (passionnantes), Olivier Bodart sait pleinement immerger. Mais il m'a manqué le fil, décousu par moments, et le vertige d'Une ville de papier, de plus en plus profond et étourdissant. Zones à risques, porté par ses errances verbales ou matérielles (les matières y sont largement disséquées), donne parfois l'impression de se perdre dans ses mélancolies opaques. Lecture terminée, je me suis dit que le roman portait parfaitement son nom. Entrer dans la zone à risques, c'était faire un pari, autant pour le lecteur que l'écrivain. Risquer de tout perdre ou de ne rien voir. A trop multiplier les niveaux de réalité, le livre m'a finalement perdu dans ses coulées de lave et ses rapports d'expertise. C'est rageant car on a à la fois le sentiment d'être passé à côté et de regretter, peut-être, que le potentiel n'ait pas été mieux exploité. 

(...) je voulais m'ouvrir à l'imprévu. Rester disponible à l'inattendu. Pas un seul instant, cependant, il ne m'était passé par la tête que je me rendrais un jour sur le quatrième lieu du roman : le centre du Kansas. On ne partait pas sur les traces d'une histoire inventée.

Ma foi, j'ai finalement plus goûté la partie autofictionnelle, touchante ou passionnante, que le roman à suspense un peu factice. Je n'ai eu accès qu'à une hélice de la spirale narrative alors que la magie aurait dû opérer dans l'enroulement des deux récits, deux hélices. Paradoxalement, le récit de soi me donnait une impression de "réel" quand la partie "imaginaire" dissipait ma foi dans la fiction. Allez savoir pourquoi. Peut-être ma conscience n'a-t-elle pas voulu voir et entendre la catastrophe à venir. Possible. Mais ce roman, c'est sa grande qualité, m'a laissé le choix d'y croire ou pas.

                                                                                                                                                                  

Zones à risques, Olivier Bodart, Inculte, mars 2021, 418 p., 21,90€

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