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Si la mort t'a pris quelque chose, rends-le (Naja Marie Aidt, trad. du danois par Jean-Baptiste Coursaud, Do éditions)

 La mort d'un proche est un choc, met en pièces, fait voler en éclats. Une mère se rappelle un fils brutalement disparu à 25 ans par les mots qu'elle n'a pas, qu'elle n'a plus, qu'elle n'aura jamais. Comment traduire en littérature cette expérience ineffable ? Comment faire entendre et faire voir ? Comment parler de tristesse, de deuil, du bonheur d'une lumière désormais éteinte ? Récemment, Melissa Broder tentait à sa façon de rendre visible le néant, le vide (Sous le signe des poissons). Ici, dans Si la mort t'a pris quelque chose rends-le, Naja Marie Aidt tente de rendre présent l'absence, de remplir cette sensation de vide par la littérature, d'incarner une personne à partir de souvenirs, de littéralement personnifier un être qui n'est plus. 

Ce livre, comme tous les livres qui ont quelque chose à dire du monde, est d'abord un livre sur l'impuissance à dire, à montrer, à traduire. Citations d'auteurs connus, récits circonstanciés, poèmes, phrases coupées ou trouées, renvois à la ligne, ce livre est un recueil de tentatives pour appréhender la mort d'un proche, appréhender ses conséquences. Pour penser à Carl, ne pas l'oublier, le faire revivre et permettre le travail de deuil. Un livre comme une bouée pour cette narratrice-maman, d'autant plus touchant qu'il est nu, met au jour toutes ses failles, ses échecs, ses impuissances, sa rage, ses culpabilités. La mort paralyse, introduit une rupture dans le cours normal des choses, le souffle est syncopé. On suffoque, une partie de nous-mêmes s'en va et nous rappelle très concrètement notre condition d'humain. Il faut entendre et cracher les mots. Une mère perd un enfant dans d'affreuses circonstances (c'est toujours affreux), où est la logique ? D'un coup, la perception de la réalité change, le chagrin vous submerge, la tristesse anesthésie l'écriture, rend mutique "pendant presque trente mois". L'auteure, plutôt que de se lamenter et de déverser des flots de guimauve, va chercher dans la création les moyens de dire sa douleur et tenter, tenter, tenter de remonter à la surface par les mots, en italique, en citant (Mallarmé, Roubaud, Didion), en créant ses propres phrases dans un kaléidoscope d'impressions, d'observations, de récits poétiques ou factuels. Elle va tenter de définir les mots à partir du dictionnaire pour comprendre, comme s'il fallait objectiver l'indicible ou y mettre un peu de poésie pour nous sauver de l'effroi. Peut-être même se rappeler des choses qui n'ont pas existé. Qui sait...

Ton grand frère s'est levé pour tenir un discours lors de ton enterrement. Il a continué ainsi : "La tragédie commence dès l'instant où le héros commet une hamartia, un impair fatal  ou une erreur fatale de jugement. 

Une chose très réussie à mon humble avis est cet éclatement des temporalités, bouquet de ruptures et de continuités qui multiplie les allers-retours entre la naissance et la mort, les petits événements d'une vie de famille et les traits de caractère, comme un album photo dans le désordre ou une façon de montrer comment les souvenirs, de façon aléatoire, se promènent dans notre mémoire. La mort, oui, fait voler en éclats un peu de nos certitudes et de nos habitudes, surprend par sa brutalité. Il faut donc lui opposer la douceur des mots et des éclats de lumière, en pointillés pour rassurer, sans omettre sa cruauté absurde qui a des allures d'ouragan mental. Aller mieux, c'est diluer le chagrin et donc le partager, faire de cette expérience singulière et traumatisante qu'est la perte d'un être cher une oeuvre de transmission, collective et littéraire car la mort, quelles que soient les circonstances, vous place seul face à vous-même semble-t-il, avec votre chagrin et vos questions sans réponses ("il n'y a plus de je, il n'y a plus qu'un nous"). J'ai tendance à croire que seul l'expérience de l'enfer rapproche les êtres humains. La littérature est peut-être la seule utopie, heureuse et palpable, capable de les rapprocher, de les unir pour faire communauté. Etrange et magnifique paradoxe de ce livre qui fait de la mort le moteur d'une sublimation, jamais mortifère mais d'une grande ferveur créatrice où la lumière double le néant et finit par tout envahir. La littérature rayonne et on n'en demande pas plus aux maux. Restituer et laisser aller...

                                                                                                                                                                   

Si la mort t'a pris quelque chose, rends-le, Naja Marie Aidt (trad. par Jean-Baptiste Coursaud) Do éditions, septembre 2020, 184 p. 18€

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