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Élise sur les chemins, Bérengère Cournut (Le Tripode)

 Il existe des rencontres qui bouleversent des vies. Il existe des bouquins qui vous tombent des mains au bout de deux pages. Il existe des pages qui vous rendent captif de leur magie au bout de deux vers. Elise sur les chemins, dernier livre de Bérengère Cournut (De pierre et d'os), fait partie de cette catégorie. On connaît bien le géographe anarchiste, Élisée Reclus, et la quatrième de couverture nous précise : "un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905)". Des prénoms qui sonnent comme, des promenades au rythme d'une carte, les paysages pour chansons et les enchantements des premières fois, le désir comme mantra. L'auteure nous embarque dans son petit monde peuplé de tritons, de tontons, de bidons et de coteaux, où l'on franchit des montagnes, où l'on croise des femmes-serpents, héros de contes et de légendes ancestrales. Tout ça fleure bon la géographie, une poésie du chemin et du lien où l'on apprend que l'on ne cessera jamais d'apprendre, où l'on sait que l'ignorance est parfois mère des plus grands charmes topographiques et érotiques.

J'ignore si Élise sur les chemins est le meilleur livre de l'auteure, mais il est de loin mon préféré. J'ai aimé sa musicalité errante, traînante et entraînante, sa façon mutine de jouer avec les sons au risque de forcer le trait, sa façon de bercer non pas notre âme d'enfant, mais ce qu'il resterait de notre enfance dans les souvenirs et les images, les sensations et les virages de l'adolescence. Il y est bien sûr question des enchantements du désir, autrement dit d'une magie des premières fois, interrogeant aussi notre foi. Foi en la littérature, foi en l'amour, foi en la solidarité, croyances d'une anarchique beauté.
C'est là une autre dimension du livre, s'accorder aux lois de la nature, c'est accepter et même accueillir ce qui nous dépasse. Il y a toujours plus grand que nous : les chemins, les océans, les groupes, les légendes qui disent ou pas la vérité. Qui, en tout cas, suspendent les jugements. 
On suit donc les pas d'une famille en marge, qui n'acceptent que les règles de la "nature", mais pas celles imposées par une prétendue normalité. Une famille peu domestiquée, dont les enfants ont des envies de découverte, de voyages au-delà des frontières au rythme, peut-être, d'une poésie et d'une géographie libertaire, à même de retrouver un élan vital. La poésie comme un moyen de souffler et respirer, de s'éloigner de règles toujours plus ou moins oppressives. Une versification jamais démonstrative ou ronronnante. Élise sur les chemins comme une cartographie de l'errance d'une subtile, profonde, et d'une touchante musicalité. On entend les cours d'eau, on dévale une combe en dévers jusqu'à atteindre l'estuaire, puis une dizaine de vallées et de rivières sur une carte. Trajet de papier, voyage mental dans les enchantements de la marche et de la conquête de soi, randonnée de sensations à même de figurer le glissement de la réalité vers les contes pour revenir finalement, non pas à l'état initial, mais à un présent plus lumineux, plus habité, sans en épuiser les ignorances ou le versant obscur.
Carte en main, je dévale la combe en trombe / Cette fois, c'est moi l'orage, c'est moi le vent / Je descends le torrent en éclaboussant / Ronces, bouleaux et coudriers — / Tout ce qui pousse en bosquets / Si les vipères sont là,  je ne les vois pas / Seuls m'importent les reflets moirés / Près des pierres, sous les peupliers / Je guette la présence de la Vouivre / J'ai quelque chose à lui demander /

Beauté absolue de ces quatrains, à la source d'un imaginaire flottant qui réinvente nos territoires de l'esprit. Territoires de combats et de poésie. Peu de livres nous enchantent, finalement, mais l'impression tenace que Bérengère Cournut trouve les moyens parfaits pour s'exprimer. Ce livre est un poème en vers libres de 170 pages qui exige notre attention tout en la caressant. Image éculée, mais tout coule de source. Victor Pouchet, dans son dernier livre, La Grande Aventure, dit à un moment que la poésie, c'est une façon de couper les phrases pour nous rendre plus attentifs au son et au sens des mots. C'est le cas ici. On est en prise, physiquement, charnellement, mentalement, avec ce texte d'une puissante et tendre beauté. Tous les beaux textes parlent de magie, d'une façon ou d'une autre. Magie des enchantements, magie de leurs mystères, magie de ce qui ne peut pas se dire. Il y a sûrement une dimension "écolo" dans ce livre mais, franchement, ce serait réducteur et, il me semble, un peu hors sujet. La dimension sociale et politique traverse le livre, de façon plus marquée vers la fin, mais Bérengère Cournut a la grande intelligence de ne jamais enfermer son texte dans les étiquettes faciles de journaliste. On croise bien des anarchistes et des patrons, la montagne et la ville peinent à dialoguer, les ouvriers et les tontons, les déesses et les tritons ne sont pas toujours conformes à nos images trop binaires. Difficile finalement de situer ce texte avec ses vers et ses rimes envoûtants. C'est la force des grands livres, de dire toujours plus que ce qu'ils semblent dire.

La géographie est espace de désir. Un appel à l'autre. Nos vies sont fantastiques, nous dit ce livre, parce qu'elles sont réelles. Nos vies sont réelles, chante-t-il, parce qu'elles sont fantastiques. Dans un lyrisme si mesuré qu'il en devient incantatoire, avec une montagne — et même un monde — aux airs de paradis perdu. Mais il y a une condition pour le voir, le comprendre et y arriver : le voyage, une façon de repousser ses limites et d'aller voir ailleurs si l'on y est. Un magnifique livre pour rêver, errer et goûter les délices (un peu flippants) du vagabondage.

                                                                                                                                                                     

Élise sur les chemins, Bérengère Cournut, Le Tripode, octobre 2021, 173 p., 15€


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