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J'envisage l'impossible, Arthur Navellou (Iconopop)

 J'envisage l'impossible, comme faire mes cartons fissa et emménager à Chartres. Non, sérieusement, c'est un peu la phrase qui m'est venue à la fin de ma lecture. Un bouquin de poésie qui te donne envie d'aller te promener (déambuler plutôt ?!) dans Chartres, ça ne court pas les rues. Autrement dit, Arthur Navellou n'est pas un vendeur de navets mais un poète des pavés, des places abandonnées, des lieux disparus à réinventer par les mots, qui n'oublie pas d'incarner les souvenirs par les pierres, et les personnages par les anecdotes. J'envisage l'impossible est de loin le recueil Iconopop qui m'a le plus séduit jusqu'à présent. Une poésie fine et accessible, sobrement touchante, comme a pu l'être celle de Victor Pouchet dernièrement dans La Grande Aventure.

La grande force de ce recueil, à mon sens, c'est ce flot de malade, d'une simplicité absolue. Le texte coule et roucoule sur la page, chante sa petite musique urbaine un peu grise, mais jamais plombante. C'est fondant, juste craquant comme il faut, vers flottant vers un ailleurs à la douce mélancolie, celle d'un trentenaire qui a déjà un peu vécu, qui s'interroge sur ses ancêtres et les lieux qui ont construit son enfance, son adolescence. Une ville comme un personnage qu'il faut bien quitter aussi. Homme ordinaire dans un lieu ordinaire dont les habits changent, qui capte les lentes métamorphoses du quotidien,  transitions entre les âges, les flux charnels de la folie tapie. Une rue aménagée, un rendez-vous oublié, quelques peurs, une dépression auprès des boulistes, les soirées où l'on s'endort rassuré sans dessin de sexe sur la joue au petit matin, les filles qui font tomber amoureux sans réciprocité, la mort qui se rappelle à nous avec les anciens. Mais les jeunes, aussi jeunes soient-ils, disparaissent après les années lycée, les amis aussi et la ville change de visage. Si la cathédrale reste plantée là où elle a toujours été, la qualité du silence change et rend captif, la ville froide et moyenne prend pourtant des couleurs dans le rythme et la musicalité minérale des vers. On voyage entre l'Australie et le bleu de Chartres, les souvenirs de Call of Duty et de la course à pied, les beuveries étudiantes et les timidités d'écorché. Il y a bien des Japonais, mais aussi des anonymes — Christine, Laure, Bernadette, Robin, Josselin —, des pères en devenir et des enfants à venir, de solitudes et des solitaires, des souvenirs et tant de choses à faire.

J'aimerais que tu grandisses aussi mon fils / Dans cette invraisemblable liberté / Découvre le monde comme s'il n'était qu'à toi / Fais de belles erreurs / Montre-toi insolent / Personne ne peut surveiller / Comme toi ton feu intérieur

Un livre me touche parce qu'il fait écho d'une manière ou d'une autre, par son flot, ses mots, par ses images, ses décalages, à nos ressentis. Une poésie des traces laissées dans la mémoire, des images qu'on tente de fixer par les vers pour éviter qu'elles nous échappent à jamais. Une ville moyenne et anonyme en robe de majesté, il n'en faut pas plus pour s'attacher à ces allées bientôt disparues, à ces personnages aux errances floutées par le temps, à ces photos de famille sur lesquelles tombent ici ou là des larmes, de joie, de tristesse. Charme incantatoire d'une poésie sans artifice, petites prises de conscience d'un destin d'humain, sensibles et universelles, la poésie d'Arthur Navellou séduit de bout en bout, par-delà les culs-de-sacs, des parvis jusqu'aux bars en passant par le couffin et l'impatience de Christine, ses mille passions (Ses yeux sont des puits clairs / Où la vie dure mille ans). Tendresse pour nos errances envolées. Ça n'est jamais forcé, toujours fluide et saisissant. Onde tranquille, grand spectacle inutile, juste le ballet émouvant de nos petits désordres émotifs, à Chartres, donc. Et c'est beau. Vraiment.


Pendant une nuit d'errance / Un homme armé d'une guitare / Et d'une sérieuse dépression / Nous a chanté des chansons / Plus tard il nous a dit / Dans dix ans sous ce monument phallique / Retrouvons-nous ! / Je jure que sur le moment / J'ai bien cru qu'on se reverrait / Mais j'ai oublié / Et le monument a été déplacé / De dix mètres vers le nord / Et le bar a changé de propriétaire quatre fois / Et j'ai perdu des amis / Et le centre-ville s'est vidé / Et les nuits d'errance ont disparu

                                                                                                                                                                  

J'envisage l'impossible, Arthur Navellou, Iconopop, octobre 2021, 

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