Accéder au contenu principal

Au nom du père, Balla (éditions Do) ★★★☆☆


    Voilà un livre qui nous a fait beaucoup rire. Avant les dernières pages tout du moins, glaçantes ou d'une "inquiétante étrangeté". Au choix. Et pour cause, on aurait beaucoup de mal à trouver un héros aussi peu vendeur. Tenez : le narrateur est un père à l'air renfrogné, vieil homme aigri qui fait le constat d'une vie amère : du haut de son phare, il ressasse les échecs sans en comprendre les causes. Que reste-t-il d'une vie triste et solitaire ? Une maison familiale, construite par lui-même et son mystérieux frère. Ses deux fils, désormais adultes, ne l'ont jamais aimé. Trop volage, égoïste et méprisable. Son ex-femme, soupçonnée d'être folle, il la méprisait aussi. Ses parents, il n'a jamais pu s'entendre avec eux. Un mariage en ruines, une femme humiliée par des infidélités, des fils ignorés et cette maison, miroir de toutes les folies...


Ce que l'on retient d'abord, c'est le comique, d'une cruauté cynique qui confine à une lucidité sans bornes : "Je n'ai jamais menacé mes fils avec une hache. C'est peut-être cela qui leur a donné l'impression que je ne m'intéressais pas à eux". Ce père a loupé sa vie dans les grandes largeurs et ne cherche aucunement la rédemption. Tout juste blâme-t-il les autres pour leur médiocrité, sans être exempt de tout reproche. Oui, il préfère les petites fesses de ses secrétaires à sa femme mais, quelque part, elle l'a bien cherché, elle qui creuse on-ne-sait-quoi dans la cave de la maison...


Je sais qu'il y a de la cruauté à parler ainsi, mais la différence entre moi et la majorité des hommes, c'est que je suis cruel et le dis, alors qu'eux ne le sont pas moins mais tiennent un autre langage, tout en pensant, tout en voyant les choses exactement comme moi.

  Livre court qui enfile les tranches de vie en creusant une forme de dégoût, Au nom du père n'aurait pu être qu'une fable d'un nihilisme complaisant. Que retenir de cet être égoïste, lancé dans une tirade névrosée ? Balla, au fil des pages, parvient toutefois à installer l'ambiguïté et peu à peu le comique se pare de tragique. Au nom du père ne serait-il que le monologue d'un cynique absolu ou le récit obsessionnel d'un fou ? Farce ou provocation ? Farce ou tragicomédie ? La dernière phrase, incisive comme un couperet, nous invite à l'interprétation pour finalement remettre en cause tout ce que l'on croyait figé. Faut-il toujours croire ce qui est dit ou écrit ? Jouet d'un destin qu'il croyait maîtriser, le narrateur finit par se perdre dans son propre discours — le lecteur avec — piégé par ce qu'il croyait voir avec des yeux d'une lucidité sans limite. L'architecture est parfois mère de tous les aveuglements et ce récit pourrait se lire comme un labyrinthe mental, un espace de miroirs dans lequel on ne sait plus si le moi existe vraiment ou s'il est rêvé. Où le réalisme ici ne serait que vue de l'esprit. Avancer masqué, s'aveugler pour mieux éviter de regarder en face. On en revient toujours aux illusions tenaces, garde-fou contre la folie, celle d'un narrateur aussi menteur que manipulé. La maison, littéralement hantée, devient le reflet de nos égarements, croyances aveugles et autres aliénations. Comme les murs lézardés, la logique a ses failles et ce sera au lecteur de percer cette santé mentale solipsiste. Et si le désespoir était la politesse de la folie ?


La grande période des ténèbres a commencé lorsque nous avons tiré les rideaux de la cuisine. Ma femme, dans la pénombre, a déclaré que les fenêtres resteraient voilées, afin que les gens, dehors, ne puissent pas voir ce que nous faisions.

    Si comique il y a, c'est donc pour mieux se nourrir d'étrangeté et d'un certain goût pour l'absurde, entre Beckett, Kafka et Borges. Au nom du père, prière à la fois troublante et hilarante, avec en fond une critique politique, finit par ressembler à un vertigineux puzzle de sophismes, écrit dans une prose vive et obsédante. Cette quête existentielle bizarre muant alors en enquête des traces qui la composent.
                                                                                                                             
Au nom du père, Balla, éditions Do, 12 mars 2019, 136 pages, 16 €

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Au canal, Marie-Laure Hurault, images de Frédéric Khodja (publie.net)

Livre baigné d'irréalité, de visions et d'apparitions. Une barque et un corps disparaissent. Glissent et se dissipent dans un souvenir. Ceux qui s'en approchent sont engloutis, ont l'épaisseur fumeuse des fantômes, telles ces volutes de brume qui enroulent nos regards. Le canal se pare d'un voile de songes et de mystères qui démultiplie sa réalité. Mais qu'est-ce qu'un canal au juste ? Un artefact, un aménagement, l'anti-nature par excellence qui se prend pour un fleuve. Une voie d'eau artificielle qui peut servir au drainage et à l'irrigation, au transport, à l'invention de récits qui sont autant de pièces d'un puzzle sans fin. 

Dans ce livre tout en reflets de réel, le canal semble jouer le rôle de miroir, interface entre les vivants et les morts, lieu intermédiaire pour les perdus, comme le symbole d'un passage sur terre. Ceux qui en parlent le plus sont ceux qui croient les racontars, ceux qui préfèrent rester à distance respect…

Jours de manif à L.A., Suf Marenda (Éditions Vanloo)

On ne sait pas au juste d'où vient cette humble pavasse, de Palavas ou d'Arenberg. Des Deux-Sèvres ? Mais on sait où elle atterrit, sur le paye-vment de Hell-lay. Et quand t'arrives avec des résonances-références de Bruce B., de Baudrillard et de Mike Davis (Au-delà de Blade Runner, l'imagination du désastre), tu t'attends à du bon. Au moins, t'es en terrain connu, pas en terre inconnue. Quoique, si, avec suf marenda, t'exploses le bitume des sons, dans un grand fracas maverick littéraire.  Fantôme de béton, irréalité tenace, la cité des anges est un bunker que suf marenda s'attache à détruire dans un va-et-vient constant entre la dissolution du langage et ses possibilités infinies, détruire pour reconstruire. Péroxyder pour composer, tout saccager pour édifier. Un texte gonzo qui, à sa façon, tente de repoétiser les parking lot au monoxyde de baroque. Là-bas, tu peux pas manifester, y a pas d'espaces publics. Alors tu le fais avec un livre.

Il fau…

Des Oloés, Anne Savelli (Publie.net)

Pour qui aime lire et écrire, Des Oloés d'Anne Savelli est une matière féconde. Recueil de textes qui décrivent des espaces élastiques où lire où écrire. Une bibliothèque, une chaise, une baignoire, un train, un divan de musée, un sous-sol, un arbre, une butte, un abribus, une balançoire, litanie de lieux encore à inventer. Car l'oloé est peut-être fixe mais déclenche le mouvement : de la pensée, des mots, d'un acte. Le lieu, soumis au chaos ou à l'harmonie, voué au silence ou brouillé par les bruits, fait naître une matière. Inspire pour mieux expirer. Un espace, un meuble, un objet détourné, tout est oloé pourvu qu'il féconde un truc. Des endroits faits pour ça ou pas. C'est à notre imagination de les créer, pour se les approprier.


Moins un inventaire qu'une façon de s'inscrire dans l'acte, de s'y perdre, de s'y abandonner et il faut alors voir ces oloés comme des lieux où l'on expérimente. Comme des pauses pratiques destinées à celui…

Blandine Volochot, Lucien Raphmaj (Abrüpt)

Ce que je demande à la littérature en général et à un auteur en particulier, c'est de m'ouvrir des mondes, de créer des brèches pour s'engouffrer, d'interroger la vanité de mon horizon d'attente. Ce livre fait plus : il réinvente mes conditions de lecture en partant de l'effacement du sujet.  Je veux moins lire un livre que découvrir un univers, qu'embrasser une mythologie singulière. Être surpris. Eh bien, avec l'éditeur suisse Abrüpt, on est rarement déçu. En digne représentant, Lucien Raphmaj produit un texte étonnant, tout à la fois essai et roman et rien de cela en même temps, à la croisée des chemins, quelque part entre Antoine Volodine et Maurice Blanchot, donc. Un livre qui fraye du côté des Échappées de Lucie Taïeb et même de Speedboat de Fabien Clouette et Quentin Leclerc. Ambiance post-exotique et révolution murmurée par les ondes de Radio Levania.
 Je pourrais m'amuser à identifier toutes les références et voir comment Lucien Raphmaj le…

Esther, Olivier Bruneau (Le Tripode)

Après le tonitruant slasher Dirty Sexy Valley, Olivier Bruneau nous revient avec le très attendu Esther, variation sur notre futur proche entre la comédie, la chronique de sentiments et le polar technologique teinté de série B et de porno sympa, ou un truc comme ça. Un goût pour le cinéma aussi (tiens, tiens) dans tous les sens du terme. Un pavé et des machines donc pour répondre à l'unique question : qu'est-ce qu'un être humain ? Ce qui revient à poser l'autre question : qu'est-ce qu'un robot ? Entre étranges et flippantes ressemblances, le livre s'évertue à sonder quel est en chacun la part de l'autre. Et si l'âme n'était pas le propre de l'homme, et si une créature de laboratoire avait plus de conscience que l'être humain ? Et si elle avait plus d'humanité ? Qui du créateur ou de la créature est le plus fou ? Passionnant et impossible défi qu'Olivier Bruneau relève haut la main. 


Comme mélanger dans le même livre les mythes d…

Olivier Bruneau : "M'emparer de sujets contemporains pour en faire des divertissements intelligents, à la fois accessibles et complexes".

Jeudi 28 mai 2020, L'Espadon a décidé de célébrer la parution aujourd'hui, en librairie, d'Esther, avec l'interview de son auteur, Olivier Bruneau. Après seulement deux bouquins, il est déjà le "Messi" des lettres françaises. Avec Dirty Sexy Valley en 2017, tonitruante parodie de slasher, l'auteur avait conquis le titre de rookie de l'année. De retour avec Esther, satire moderne et thriller qui fait d'un lovebot le personnage principal, il vient confirmer l'étendue de son talent. En lice pour le titre de MVP en 2020 ! C'est bien simple, on trouve tout ce que l'on aime dans ses livres : humour goguenard, intelligence de l'analyse, sexe enfiévré au service du récit, personnages toujours drôles ou flippants de réalisme,  emballés dans le divertissement et le suspense... Chez Olivier Bruneau, il suffit d'un mot placé au bon endroit pour déclencher un fou rire. Distiller l'ironie. C'est du très haut niveau, et c'est au …

Carnet de semestre littéraire

On vous ne dira pas quels livres acheter pour l'été mais, en toute humilité et subjectivité littéraires, L'Espadon a voulu faire le tri entre le bon grain et l'ivraie. Voici six mois de lecture en quelques romans bien troussés, drôles, vifs et surtout diablement intelligents, où l'écriture fait remonter le fond à la surface. Par ordre de parution des chroniques sur le blog. C'est parti.

Les Enfants des autres, Pierric Bailly (P.O.L) Chronique campagnarde nourrie au lait d'Arbois, le quatrième livre du Jurassien navigue entre la SF familiale, la comédie forestière et le thriller lynchien. L'humour goguenard vient servir le tableau d'une paternité schizophrénique dans un livre à la construction sobre mais étourdissante. Pierric Bailly joue en toute décontraction avec la matière littéraire. Vous ne verrez plus votre conjoint(e) et vos enfants du même oeil. 



Blues pour trois tombes et un fantôme, Philippe Marczewski (Inculte) Beauté de la langue pour rendre …

La neige sous la neige, Arno Saar (La fosse aux ours)

Pur et simple plaisir de polar baltique, qui a pris rendez-vous avec la neige de Tallinn, cristalline ou poudreuse. Un canapé au milieu de la rue, des couches de flocons par une nuit lugubre, une forme qui se dessine. Sous le manteau blanc, le corps d'une escort-girl biélorusse. C'est un vieux monsieur accompagné de son chien qui découvre le cadavre. Ni une ni deux, le meilleur flic d'Estonie, Marko Kurismaa, débarque sur la scène du crime pour faire toute la lumière.  Cette seconde enquête, après un sympathique LeTrain pour Tallinn, nous embarque aux côtés d'un attachant et original couple de policiers, Marko Kurismaa, rongé par les épisodes de narcolepsie, et Kristina, sa compagne clandestine, spécialiste des violences faites aux femmes. Une percée dans les bas-fonds de Tallinn, où la neige se joue des apparences sordides d'un pays en transition.


Ce deuxième livre est encore plus réussi, avec son enquêteur récurrent, Marko, qui prend de l'épaisseur au fil de…

Il est des hommes qui se perdront toujours, Rebecca Lighieri (P.O.L)

Bon, à force d'entendre les louanges d'experts avisés, je me suis lancé dans la lecture du nouveau roman de Rebecca Lighieri (alias (?) Emmanuelle Bayamack-Tam), Il est des hommes qui se perdront toujours. Et bien m'en a pris, car ce livre est d'une belle et envoûtante noirceur. Récit d'une enfance volée et perdue dans les quartiers nord de Marseille, on y suit les premiers pas de Karel, Mohand et Hendricka dans un enfer familial régi par une horreur de père. Autoritaire, violent, aimant autant les humiliations que les coups, ce Karl Claeys dilapide sa tune dans la drogue et l'alcool quand il n'agresse pas ses enfants. Entre la cité Artaud et le passage 50 des Gitans se dessinent des vies en lambeaux où l'on apprend à se taire et à se figer dans la crainte de la parole de trop, du geste maladroit qui pourrait déclencher les foudres d'un père imprévisible et violent. Ultra-violent même, et fou. Dans l'ombre, une mère faible dont on ne sait, au …

Blague, Yànnis Palavos (Quidam)

Vous le savez, on aime le genre de la nouvelle sur L'Espadon. Les Vies conjugales de Bernard Quiriny, avec ses dérapages fantastiques et son ton joueur, nous avait convaincus. On quitte cette fois-ci le giron francophone pour se tourner vers l'Olympe avec ce recueil grinçant et tranchant, intitulé Blague et signé de l'auteur grec Yànnis Palavos, où les morts ne sont pas rares, où le comique le dispute à l'absurde, dans un va-et-vient incessant entre un goût pour le merveilleux, la tendresse et l'ironie existentielle. Car, oui, la vie est une farceuse et il fallait bien ces dix-sept tranches de vie pour en donner à voir tout le burlesque.

La vie ressemble parfois à une immense blague, un grand Absurde, comme un dialogue avec l'erreur, en quête de l'harmonie perdue. Ce n'est pas la moindre des qualités de ce livre que de faire du basculement, de l'inattendu, du décalage un moteur narratif. L'auteur trouve un bel équilibre entre la nécessaire mise…