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Le Chien de Madame Halberstadt, Stéphane Carlier (Le Tripode) ★★★★☆

   D'habitude les chiens, très peu pour nous. Vous savez les odeurs de chien mouillé, les sorties à heure fixe, les aboiements insupportables. Ajoutez à cela une couverture affreuse comme un carlin, un titre vieillot et un pitch digne d'un téléfilm peu inspiré, rien ne prédisposait à aller vers ce bouquin. Mais voilà, Le Tripode est un éditeur de confiance. L'association chien-Le Tripode, il faut l'avouer, nous a tout de suite intrigués. Ça sonnait un peu faux. Et puis les chiens, dans un livre, ça passe mieux, ils n'existent pas vraiment. Alors on s'est lancé. Lecture finie, quand Stéphane Carlin (euh Carlier, pardon !) s'y colle, le résultat donne une belle surprise. Et une couverture soignée, qu'on a fini par adorer. Qu'il est bon de se tromper parfois. Explications.


   Les meilleurs livres sont sans doute ceux dont on n'attend rien ou pas grand-chose. C'était le cas avec "Le Chien de Madame Haberstadt", d'autant qu'on ne connaissait par les précédents livres de l'auteur. Une dizaine de pages plus tard, on savait qu'on tenait là une comédie savoureuse, subtile, parfaitement grinçante. Et très drôle surtout ! Un roman feel good bien désenchanté, à l'humour féroce et bien vu de bout en bout. Qui file la banane quoi ! Baptiste est pourtant un écrivain raté et névrosé. Tenez-vous bien, son roman Entrée dans l'hiver — une histoire de spoliation d'appartement ayant appartenu à une famille juive — pointe 475 758e dans les ventes d'Amazon. Suite logique, sa copine depuis six ans, Maxine, le quitte pour Gérard Habib. Le dentiste plutôt que l'écrivain. Et voilà que Baptiste se morfond dans ses obsessions, incapable d'oublier cette femme : il se rend le soir à l’Isle-Adam pour espionner le nouveau couple et, chaque jour, guette sur l'ordi un éventuel achat de son bouquin. Le décor est posé. Désarroi et tristesse, Xanax et Danielle Steel. Et puis un jour Mme Halberstadt sonne, demande une faveur à son voisin : pourrait-il garder son carlin ? Et si un chien avait des pouvoirs magiques... Du jour au lendemain, la dynamique s'inverse. Baptiste plaît, retrouve l'inspiration et a des envies de scénar' pour Fanny Ardant ! Que la vie est belle...
On dirait vraiment qu'il s'est pris une porte, a-t-il commenté avant de relever la tête. Tu pourrais me le filer, dimanche ?

  Qu'importe les histoires finalement, tout dépend de ce que l'on a à raconter, du commentaire que l'on peut faire de l'humanité. Et de l'écriture aussi. Stéphane Carlier, pas dupe de son sujet, brille dans les deux secteurs de jeu. Le jeu qui consisterait à dire la vérité, à raconter "au plus près, au plus vrai." Le prologue est ainsi d'une efficacité redoutable : incisif, fin et second degré. Le reste creuse le sentiment de mélancolie, fait goûter un agréable spleen, alternant farce grotesque, scènes désabusées, tirades touchantes et répliques tordantes ("Un feel good, voilà ce que tu devrais écrire. Tu le ponds en un mois, tu prends un pseudo, on lui donne un titre à la con, du genre "Il ne faut jamais perdre espoir" — plus c'est gros, plus ça passe— on le sort pour l'été et on en vend 30 000. Ça fera du bien à tout le monde"). Un mélange d'hyper lucidité, d’autodérision et d'humour mordant. Bien vue la satire du monde de l'édition, le misérable portrait de l'écrivain à la dérive tiraillé entre frustrations, névroses et vaines compensations, la laideur des zones grises de banlieue coincées entre Colombes et Fontenay-aux-Roses, les aliénations du quotidien nourries par l'obsession des chiffres et des stats. Aucune magie dans ce chien, juste un objet transitionnel. Et si l'Ile Marrante n'en a que le nom, le livre, lui, en a plutôt la substance. Non seulement on rit franchement à chaque chapitre mais la comédie se paye en outre le luxe d'être addictive. Attendez : une comédie avec un chien, une femme dépressive, un écrivain raté et une vieille voisine, une histoire de résilience en somme qui donne un vrai page turner. Vous le croyez vous ? Un petit miracle. Tout le charme du livre tient sans doute à ces personnages en chair et en os, — mention spéciale à Baptiste, loser pathétique mais attachant —, une intrigue joyeusement grotesque parfois, où l'empathie agit comme une bouée de sauvetage pour tous ces êtres seuls et paumés. Avec de vraies pensées, un vrai désarroi, un regard acéré sur le monde tel qu'il va.
Il n'était pas magique, son chien. D'ailleurs, rien ne l'était. Un concours de circonstances biologiques nous jetait dans cette vie, au hasard. Aussitôt, on prenait des coups. Le but était de tenir le plus longtemps possible. Des accidents heureux venaient brièvement éclairer le chemin, leur souvenir nous aidait mais vouloir les dupliquer était voué à l'échec.

  Si un bon livre doit faire l'effet d'un spa ou d'une visite chez le coiffeur, disons plutôt que celui-ci a le goût de bretzel salé. Piquant, avec un goût de revenez-y. Un roman qui dit moins l'amour des canidés, finalement, qu'une possible renaissance et la difficulté de vivre à une "époque qui valide l'ignorance et légitime la stupidité". Qui dit aussi l'incapacité de s'adapter à un monde un peu médiocre, qui s'effrite, ressemblant étrangement à un tableau de Jérôme Bosch. Un monde fou, cruel et drôle à la fois. Mais où résiste la Beauté, surgie d'un massif pyrénéen. Car il reste l'amour et son évidence — un couple d'homos septuagénaires, Baptiste et Lois — l'envie de créer et des bonheurs simples, comme une liste de belles choses : Billie Holyday, le bruit des pas dans la neige, la mousse au chocolat Marie Morin, l'odeur des fleuves. Ajoutons-y Le Chien de Madame Halberstadt...
                                                                                                                                 
Le Chien de Madame Halberstadt, Stéphane Carlier , Le Tripode, avril 2019, 174 pages, 15€

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