Accéder au contenu principal

Nuits Appalaches, Chris Offutt (Gallmeister) ★★★★☆

 En avoir ou pas. La vie se résume parfois à ça. Avoir de la chance ou pas. Tucker, sorte de figure white trash condamnée à la vilénie morale, à l'infamie, est né du mauvais côté. Celui des losers, des victimes du destin, dommage collatéral de la guerre de Corée. Non pas qu'il soit mort. Mais pire, d'avoir vu et donné la mort. Même pas majeur le gamin. A vous forger comme un roc pour la vie. On est en 1954. Né au mauvais endroit, au mauvais moment, comme Rhonda, sa femme, rencontrée après une tentative de viol par un oncle. Déjà la volonté de sauver le monde pour Tucker, d'inverser les rapports de force et le cours des choses. Faire des enfants absolument sains de corps et d'esprit. Éviter la dégénérescence programmée d'un milieu social. Pauvre et responsable de ne pas réussir ?




   D'une puissance âcre, mélange de sueur, de désespoir et d'amour absolu, Nuits Appalaches déchire le cœur et prend aux tripes. Vous dire comment, pourquoi, à la hauteur du livre, on en sera bien incapables. Au risque aussi de trahir sa force humaniste. C'est ce que l'on appelle la force de l'évidence, du naturel (et hop, une pirouette !). Car les très bons livres, en fin de compte, se suffisent à eux-mêmes. Inutile d'en rajouter pour dire combien la réalité est sans pitié, surtout envers ceux qui n'ont déjà rien. Et que pour avoir un peu, il faut se sacrifier. Par amour, par refus du peu qui est accordé par la providence.  Nuits Appalaches n'est même pas un livre sur la rédemption. Orphelins de quête et pas dupes de leur impasse, Tucker et Rhonda veulent juste un enfant normal. Pas dégénéré comme sait si bien en enfanter par centaines le Kentucky, cet État américain aux allures d'enfer paisible. Années 60, 70, le rêve américain n'est qu'un leurre pour les sans-grades en pleine Guerre froide. Rappelez-vous, le diable s'habille en rouge, un marteau dans la main droite, une faucille dans la gauche. La lutte des classes n'a pas encore rendu les armes face au Goliath libéral, au fin fond du Kentucky, derrière ses collines d'horizons infinis. 
Les Tucker étaient des gens bien qui n'avaient pas eu de chance. Comme beaucoup de familles des collines. On aidait comme on pouvait, mais Zeph espérait en avoir fini avec eux pour de bon. Les problèmes leur tombaient dessus comme le vent oblique en hiver.
   Un livre qui débute bizarrement pourtant : une rencontre impromptue et une promesse éternelle de vie à deux. Puis les misères s'enchaînent au rythme d'ellipses pleines de silences qui en disent long. Aucun apitoiement, tout juste une longue dépression de Rhonda quand Tucker disparaît. Et leur fille, Jo, imperméable à toutes les strates du désespoir. Un peu de nature-writing mais jamais plombant, la beauté des rednecks et leur désespoir mué en vengeance sourde, aveugle, méthode de survie à l'usage de tous les damnés. Et l'instrument d'une aliénation, le flingue ou l'omniprésence de l'arme à feu, à peine un outil de rédemption, juste l'illusion de pouvoir s'extraire du marasme. Donner la mort pour expier toutes les injustices. Et quand l'amour d'un homme droit pourtant, pour ses enfants et sa femme, bute sur la Loi, et qu'il ne reste plus que cela à sauver, les rages accumulées trouveront à s'exprimer. La loi du plus fort et son éternel retour, façonnée par un déterminisme naturaliste plutôt qu'un fatalisme qui supposerait une providence. On perçoit dans cette bicoque perchée sur sa colline un édifice familial à la fragilité bouleversante, contrebalancé par les accès de violence du père qui s'est bâti "une réputation d'homme d'honneur implacable". Même si tout suspense est désamorcé —on sait que Tucker va mal finir et sa famille avec—, les scènes de violence recèlent une intensité déchirante, autant que l'amour porté à Rhonda, car c'est un cocon de pudeur qui explose à chaque brève scène de combat (avec le costume-cravate de l'aide sociale, les détenus en prison). On y perçoit un sentiment d'amour absolu, par essence inviolable, d'un père lancé dans une quête d'idéal et d'absolu. Les vestiges d'un rêve nourri d'un lyrisme mortifère aigu.

La majorité des détenus étaient des vétérans de Corée et de la Seconde Guerre mondiale, formés à la violence mais incapables de la contrôler. Tucker savait qu'il n'entrait pas dans cette catégorie. La moitié d'entre eux avaient un coup au casque et les autres étaient bêtes comme la pluie.


  Mais aucune morale chez Chris Offutt, juste le constat sec, insupportable, d'une vie passée dans la malchance. Pour le dire, une écriture jamais affectée mais discrète, sans miel et sans sucre mais d'une empathie pleine de pudeur et de retenue. La force dans le retrait, la suggestion dans l'ellipse. Le mélo (heureusement) sacrifié sur l'autel du non-dit. Comme la déchirante prière d'une fragilité du vivant qui permet à Chris Offutt de baliser toute la complexité des affects humains. La douleur d'un destin en ligne droite, sans issue, qui avive aussi une émotion rare par ses fulgurances humanistes. C'est très cruel, très beau aussi. D'une noirceur douce. Un instant de pure vérité. Si juste, si rare. En une phrase, on n'avait pas lu histoire aussi émouvante depuis un bout de temps.

 Une bouleversante histoire d'amour filial, très sombre, qui évite tout sentimentalisme pour lui préférer les dérapages incontrôlés, en toute simplicité, d'une bande de désœuvrés à qui il ne reste qu'un peu d'amour pour survivre. Splendide.
                                                                                                                             
Nuits Appalaches, Chris Offutt, Gallmeister, mars 2019,  240 pages, 21.40 €

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Voyage(s), Charlotte Monégier (Lunatique)

 Partir ailleurs en quelques vers, de Clichy à Saint-Leu, de Paris à Vientiane en passant par l'imprononçable Seydisfjördur, c'est peu dire que l'on voit du pays avec la poésie aérienne de Charlotte Monégier. Le dernier recueil de nouvelles de l'auteure ( Le Petit peuple des nuages ) avait laissé filtrer un goût pour le rêve et le voyage. En Normandie ou en Afrique du Sud, en Inde ou au lac du Bourget, les mots sont les mêmes mais chaque situation, un marché local, un transport en commun ou un lac est l'occasion de s'étonner, de recueillir des impressions et de partir là où on ne sait pas, là où une rencontre ou un simple paysage peut faire basculer un destin. Charlotte Monégier nous fait donc voyager en toute simplicité, en toute fluidité et cela suffit à notre bonheur de lecteur exilé, toujours en exil sur les traces de ce qui, dans la lecture, peut faire vibrer un écho, un souvenir dans la description d'un moment. Quelques tropismes : les rivages balayés

Le Sang de la Cité - Capitale du Sud 1/3, Guillaume Chamanadjian (Aux Forges de Vulcain)

 Oui, je l'ai fait, et je crois que c'est la première fois de ma vie. Acheter un roman uniquement sur la beauté de sa couverture, signée Elena Vieillard ici, la graphiste attitrée de l'éditeur. En outre, je ne lis jamais de fantasy et je ne saurais expliquer pourquoi. J'ignorais donc tout de ce livre, de son concept, de sa genèse, de son auteur, etc... même si les bons échos étaient légion (j'ai ma petite bibliothécaire au goût sûr). Et il y avait cet éditeur dont je connais mal le catalogue finalement mais connu lui aussi pour avoir du goût. Inutile de pérorer plus longtemps, j'ai adoré ce roman (médiéval ?) particulièrement attachant qui s'inscrit dans une saga de fantasy prometteuse. Je n'attendais strictement rien et je découvre un concept : deux trilogies qui forment un tout, La Tour de Garde, deux auteurs, deux cités millénaires et un univers diablement intrigant et immersif. Guillaume Chamanadjian s'occupe donc  de Gemina, cité tentaculaire du

Vendredi poésie #9 : Kae Tempest, François de Cornière, Xavière Mackay, Goliarda Sapienza

 Presque un mois sans poésie sur L'Espadon, c'est impensable. Alors le poisson revient la rage au bec, non pas avec trois mais quatre beaux recueils pour ce vendredi poésie #9, placé sous le signe du quotidien. Les identités plurielles avec Kae Tempest, la douceur d'instantanés avec François de Cornière, le quotidien en quête de pont et de lien de Xavière Mackay et l'unique Goliarda Sapienza, poétesse à ses débuts, qui nous entraîne avec elle dans ses mélancolies solitaires. Étreins-toi, Kae Tempest, L'Arche, Des écrits pour la parole bilingue (trad. par Louise Barlett), mai 2021, 224 p., 16€ Belle découverte que ce recueil proposé en version bilingue, parcours d'un garçon transformé en femme inspiré de la vie de Tirésias, devin aveugle de Thèbes puni par Héra. Étreins-toi comme une invitation à parler et déclamer, moins du genre que d'un désir pluriel, des "multidentités" et la façon de l'accepter sans juger. Le jeune garçon, baskets aux pieds

L'Autoroute de Sable, nouvelle revue dédiée aux... nouvelles absurde, comique et/ou mystérieuse

 Créée par Luc Dagognet et Pierre Nicolas (Pierre Orizet, directeur artistique), L'Autoroute de Sable est "une revue littéraire dédiée à la nouvelle de fiction, avec un penchant pour le mystérieux et l'absurde". Pour chaque numéro, un thème imposé. Ici, "la photocopieuse", point de départ de onze nouvelles par onze auteurs confirmés (j'entends, déjà publiés et ayant rencontré au moins un succès critique) ou en construction. Initiative intéressante et risquée, dit-on, puisqu'il paraît que la nouvelle se vend mal. Mais à en croire nos petites oreilles de blogueur, il semblerait pourtant que certains y croient, et à raison. Chez Rivages, Bernard Quiriny a écrit d'excellents recueils ( Vies conjugales ) et récemment Agullo a lancé une nouvelle collection dédiée aux textes courts avec succès ( Presqu'îles , Yan Lespoux). On pourrait citer des dizaines d'exemples. On retrouve donc avec joie des auteurs aimés/suivis par L'Espadon, ainsi que

So Sad Today, Melissa Broder (trad. Clément Ribes, L'Olivier)

Sachez-le, Melissa Broder est ma nouvelle idole. On vous parlait récemment du magnifique Sous le signe des poissons , roman dépressif et hilarant d'une femme en proie à la rupture amoureuse. Publié deux ans plus tôt chez un autre éditeur, So Sad Today révélait déjà l'univers déchirant de la poétesse américaine. Déchirant oui, à vous faire hurler de rire et vous plonger dans des océans d'anxiété. Il suffit de lire les titres des parties de ce livre pensé comme un essai drolatique mais sérieux, issu des nombreux tweets publiés par l'auteure ( L'art de ne jamais être à la hauteur, Un texto, c'est trop, et mille, ce ne sera jamais assez, Mon incapacité à ne plus t'idéaliser se porte bien ). Cette fille est dingue et nous montre à quel point nous le sommes tous dans son tambour de machine à laver qui n'épargne jamais son auteure. Seule, dépressive, anxieuse, droguée, alcoolique, anorexique, elle nous raconte tout dans une sincérité nue et bouleversante, avec

Entre les jambes, Huriya (Le Nouvel Attila)

 Presque arrivé en juillet, je me suis fait une petite réflexion : c'est une année de dingue ! Je dois en être à une petite dizaine de livres marquants pour 2021. C'est plutôt rare malgré une exigence toujours plus forte avec les années. Il faut le dire, ce  Entre les jambes  d'Huriya est assez bouleversant. Une justesse des mots conjuguée à la beauté simple ou crue des images, sans s'interdire la radicalité du ton ou du regard dans des passages assez trash. Pour faire simple, imaginez un garçon bâtard élevé par ses grands-parents, qui se sent femme et devient femme au Maroc. Une femme aime les femmes en terre d'Islam. Élevée dans sa jeunesse par une grand-mère oralement très pieuse mais réellement et symboliquement odieuse. Imaginez ce françaoui , grand-père colon et alcoolo dont la seule religion est l'amour des livres, la belle littérature devant laquelle on n'a qu'une chose à faire, s'incliner. Mais Huriya a une conscience, alors elle écoute les

Mon petit DIRELICON, Philippe Annocque (Lunatique)

 "Petit Dictionnaire des Idées reçues sur la LIttérature CONtemporaine mais quand même un peu à la manière de Flaubert". Philippe Annocque nous revient avec son humour pince-sans-rire dans un abécédaire savoureux d'une centaine de pages, comme une ode critique et joueuse aux livres, aux éditeurs, à l'indépendance. Oui, la liberté de créer, de produire, de ne pas vendre de livres a un prix. En géologue des lettres, Philippe Annocque déterre le prêt-à-penser, fouille des couches d'idées toutes faites en un mélange de sérieux désinvolte et totale rigolade, exhume un peu de son univers absurde déjà lu et vu dans ses "romans" chez Quidam. L'auteur aime mais il n'est pas dupe, ah ça non. Pas dupe des discours rabâchés, des petits mots du milieu, des habitudes qui anesthésient l'écriture et la pensée. Maintes fois j'ai eu peur de me retrouver dans ces bons mots jamais périssables qui taillent un peu à la manière de Flaubert ("Blog : N'e

Le mont Arafat, Mike Kleine (trad. de Quentin Leclerc, L'Ogre)

 Si le précédent livre de l'Américain Mike Kleine m'avait séduit ( La Ferme des Mastodontes ), c'est qu'il me renvoyait de près ou de loin à l'univers de Bret Easton Ellis. Une façon de me raccrocher à ce qui pouvait m'échapper par ailleurs dans ce texte qui oscillait entre le pastiche et la satire, la provocation et la révolution. On pouvait l'interpréter de mille façons, comme un flux de conscience mêlant réalités et cauchemars, jouant de la liste et du rythme pour signifier sans enfermer, dans une écriture blanche qui épuisait toute matérialité et autorisait l'interchangeabilité des âmes. Avec Le mont Arafat , Mike Kleine pousse le bouchon encore plus loin, dans le génie ou la provocation (vaine ?) à partir de fragments et de d'échos, d'éclatements et de résonances. Là encore, j'y ai projeté ce que mon âme de lecteur aimait y voir : des références allant de Twin Peaks à la série Lost en passant par Eyes Wide Shut et Kafka .  Pourquoi ? P

Demain s'annonce plus calme (Eduardo Berti)

Ma foi, un livre qui parle de sport et de météo est rarement un mauvais livre. Alors un livre qui en outre parle des livres et de traduction, de lecteurs passionnés, de lecteurs rendus malades par leur lecture des livres de Kafka ne semble pas plus dangereux que d'aller dans une bibliothèque municipale. Attendez, pas de blague, tout ça est très sérieux, c'est écrit dans la gazette locale, dix chapitres et dix coupures de presse bien pressées (entre un et quelques paragraphes). Si demain s'annonce plus calme, attention tout de même aux lucioles du quotidien remplies de coquilles. La hantise des éditeurs ! Une erreur et la possibilité du pilon s'ouvre à vous car les auteurs sont tatillons, c'est un fait. Il font attention à leurs faibles marges. Petite friandise de micro-récits en pays imaginaire, disons la Littérature Dans Tous Ses Costumes, Demain s'annonce plus calme a de quoi réjouir le lecteur pris au piège des ressemblances, des quiproquos, des couilles, des

Vendredi poésie #10 : Pipi, les dents et au lit, Laetitia Cuvelier (Hors Collection, Cheyne éditeur)

 Un seul titre pour ce vendredi poésie #10, mais un recueil tout en douceur pour neutraliser toute l'effervescence d'un foyer composé d'un couple et deux enfants. À en croire le nombre d'éditions, cinq, ce recueil publié pour la première fois en 2015 a déjà séduit un nombre conséquent de lecteurs de poésie, à l'image de Je, d'un accident ou d'amour de Loïc Demey. Il y a donc de la place pour les poètes en librairie. Dans Pipi, les dents et au lit, il est bien question de "charge mentale" à travers le regard d'une femme qui habite entre deux sommets. Un quotidien rythmé par le travail, les floconnades, l'activité enfantine ou les absences des uns et des autres. La routine, rien que la routine et ses fulgurances de sens piégées dans des questions sans réponse. Très bel objet carré aux pages vertes, confectionné par l'éditeur-typographe lui-même. Plus d'une centaine de pages où une femme se souvient, raconte et décrit, s'inquiète,