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J'entends des regards que vous croyez muets, Arnaud Cathrine (Verticales) ★★☆☆☆

 Superbe titre pour le dernier livre d'Arnaud Cathrine. Un programme plein de promesses, de celles que l'on a tous faites. Empruntant les transports en commun, qui ne s'est pas un jour ou l'autre posé cette question sur son voisin de siège : qui est-il/elle ? Quel est son âge ? Comment s'appellent-ils ? Que font-ils dans la vie ? Quelle est leur vie ? Une myriade d'histoires extraordinaires guettent à la terrasse d'un café, dans un train en partance vers Deauville, dans le regard d'un ami ou dans une rame de métro...


 65 microfictions (de une à trois pages) balisent ce livre en forme de carnet, où l'auteur "vole" la vie ou une partie de la vie des autres, comme chacun le fait — on l'imagine — dès qu'il a une minute à penser. L'auteur observe des détails, mime des paroles, invente des vies, fixe, scrute et sourit à ceux qu'il croise. Des hommes, des femmes, des enfants, imagine leur relations, suppose une manière d'être présent au monde pour, au fond, mieux révéler ses propres désirs et fantasmes dans une autofiction où la succession des potentialités dessine l'autoportrait d'un auteur en recherche. De soi-même à travers les autres car de quoi est-on fait sinon des autres ? Question lancinante des genres mélangés entre réalité et fiction. Le livre bâtit un continuum de projections et de désirs où chacun doit pouvoir reconnaître une (sa ?) part d'universalité. 
 Je les ai tout de suite repérés à la terrasse du Plein Soleil. Quel âge ont-ils ? Disons vingt-cinq ans. L'un : très brun, pâle, fait tourner entre ses doigts sa tasse de café vide. L'autre : châtain clair, peau hâlée, mange d'un bon appétit une tartine interminable à la confiture. Le premier s'appelle Roman. L'autre, je ne sais pas.


Mais, disons-le, ce livre plein de promesses, qui "romance" des quotidiens, frustre et déçoit au fil des pages. Son regard horizontal, à hauteur de voisins, d'influences et de figures tutélaires (Annie Ernaux), manque finalement de verticalité. Sujet impossible ? Impuissance de l'écriture à percer le rideau des apparences ? Qu'est-ce qui nous échappe et continuera à nous échapper ? Tous ces personnages restent des figures plus ou moins lointaines et ces fictions potentielles ne disent pas autre chose, semble-t-il, de l'échec des mots à dépasser l'horizon de la surface, avec le sentiment que le livre reste à la lisière de quelque chose. D'ailleurs, un certain nombre de ces fictions s'achèvent par une frustrante ignorance : "Elle se demande qui peut bien être l'indétrônable en elle qui la sépare des hommes, qui fait écran, le coupable, quel fantôme. C'est la seule question. Il y a quelqu'un mais qui ?" (p.31). Ailleurs, page 57 : "Cet être providentiel qui m'aura sauvé la vie et dont je ne saurai jamais qui il est". "Ce jour-là, à Courchevel, je découvre donc qu'un garçon qui existe me ressemble trait pour trait, je ne saurai jamais qui il est (...)".

C'est d'autant plus dommage que ce que l'on croit muet ne l'est pas tout à fait, en découvrant en fin de livre les titres potentiels de ces tranches de vie, d'abord présentées anonymement. Certaines histoires sont réussies : "X" sur la réalité 3.0 (p.72), celle d'ouverture sur les apparences trompeuses ("Père et fils") ou encore "Un garçon littéraire" sur les tâtonnements presque coupables. Mais l'impression générale, c'est celle d'un livre qui ne restera pas longtemps en mémoire. On est comme cet enfant pressé de commencer une partie de cluedo pour découvrir le coupable. Mais la partie, hélas, ne commence jamais ou pas vraiment. Comme un livre de promesses non tenues.
                                                                                                                              
J'entends des regards que vous croyez muets, Arnaud Cathrine, Verticales, mars 2019, 192 pages , 18€

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