Accéder au contenu principal

Des voix, Manuel Candré (Quidam) ★★★★☆

Voilà un livre qui devrait nous poursuivre quelques années. Car le spectral Des Voix, signé Manuel Candré, vient défaire notre manière de lire, notre façon d'appréhender l'objet. Point d'interprétation ici, on en serait incapable car Des Voix se situe à un autre niveau pour nous. Notre curiosité nous pousse en général à aller traquer toutes les références et éléments de contexte mais, allez savoir pourquoi, on se l'est interdit ici pour mieux se laisser bercer par cette écriture de fantôme. Peut-être pour, en fin de compte, être davantage possédé par ses silences transparents. On livrera donc plutôt des impressions de lecture, prolongements d'une véritable expérience physique et mentale.


Rarement un livre nous a touché — au sens premier — physiquement. Rares sont ces livres dont on ne sait pas quoi penser de façon définitive (plutôt un bon signe). On ignore si c'est un chef d’œuvre mais c'est un livre marquant. Pardonnez l'expression terre-à-terre mais ce livre sera ce que vous en ferez. Un livre avec une écriture qui semble elle-même le sujet. Impression de totale fluidité au début, cours d'eau tranquille épousant les anfractuosités du langage, ses aspérités. Puis les "convulsions temporelles", les divagations cryptiques, les méandres magiques aux confins du fantastique et du réel nous aspirent, comme ces voix, bruits du silence. On bute alors, au gré de la dissolution, sur l'impossible sens, comme une eau déviée par des myriades de roches avant la probable chute finale. Les mots bercent entre les époques autant qu'ils interrogent sur leur objet dans ce ghetto de Prague fantasmé, nommé Pragol. Une ambiance mystique traversée par la Kabbale, sous la tutelle d'un Golem, l'homme-robot issu de forces magiques ou artificielles, et évidemment muet, le symbolisme indiquant que les hommes sont incapables de lui donner la parole. Le décor est posé, l'équation insoluble. Sauf pour Manuel Candré qui fait de son écriture d'abord une recherche, puis un rapport de force en même temps que le narrateur — qui n'existe peut-être pas sinon dans les Idées — énonce sa déréalisation. Le Golem, autant chemin vers la rédemption que symbole d'une âme collective, image d'un créateur écrasant et moyen de purification, devient le guide d'une écriture qui ne cesse de le refuser. Les réalités ici sont autant mentales que physiques, concrètes que fuyantes. On peut s'effondrer dans les images sans les voir et être possédé par des voix qu'on n'entend pas. "Être au monde, c'est être possédé" suppose le texte. Les mots alors fuient, se trouent, chantent la petite musique lancinante des étoiles, symboles d'esprit puis de conflit entre forces spirituelles et matérielles. La beauté de ce livre résidant dans cette recherche permanente du langage qui crée en même temps qu'il dissout pour atteindre cet autre monde spectral peuplé de figures de l'étrange. Un langage de la perte et de l'errance volontaires, l'eurythmie d'une décomposition pour ne plus rien signifier. Une écriture comme un relief diaphane, image d'une formation karstique faite des roches calcaires plus ou moins tendres, poreuses, trouées par les passages répétés de l'eau. Ou le croit-on. Car l'histoire ne s'arrête pas là.
(Considérant qu'être possédé est le phénomène par lequel le réel s'empare de nous, j'élaborai, en une fraction du temps qui fuit, la théorie générale de la relativité de l'individu.

On utilise souvent le mot "étrange" dès que l'on bute sur un sens qui échappe, une impossible identification. Évidemment, Des Voix parle de la vie et de la mort à travers cet être qui vit et meurt dans un même élan, comme cette écriture qui défait et relie. On achoppe sur cette inquiétante étrangeté, fruit d'un nouveau monde et d'un nouveau rapport à celui-ci. Il s'agirait de lire comme dans un rêve éveillé, il s'agirait de lire Des voix comme un cauchemar fantasmé. Vivre, c'est être possédé par les voix, être traversé par des spectres, être soi-même un spectre. Lecteur, on est alors comme ce narrateur qui devient "le siège de toutes les confusions".
Pour nous qui sommes attachés au "style",  Des Voix est unique en son genre. Troublant. Les mots perdent parfois leurs lettres au gré d'une déshumanisation. La syntaxe bégaie. Le souffle dissone. La ponctuation s'oublie. L'écriture diffère, procrastine, affirmant l'absence d'une présence. D'un sens commun, de topoï identifiables, d'un substrat connu... Déjà mort, encore vivant. Puzzle de voix, millefeuille de présences. Pour mieux créer, anéantir et recréer une forme d'irréalité matérielle. Le plus fascinant ici. Ce livre repose peut-être sur ce paradoxe, sans doute mal exprimé : un livre plein d'images qui n'existent pas. Ou qui glissent, difficiles voire impossibles à saisir. Qui échappent sitôt formées, esquissées, le langage se méfiant comme de l'eau qui dort des images qui aliènent et enchaînent.
Alors, cette question finit par surgir : Les voix que nous entendions, provenaient-elles des morts ou des vivants. Ayant quant à moi renoncé à cette croyance de l'âme survivante au corps dégradé, je me tins coi et n'intervins guère dans la discussion que par de brefs hochements de chef et des murmures grognés que je fis passer dans mon habileté à tromper pour de l'approbation.


Lire Des voix dans cette "atmosphère de déréliction", c'est ainsi l'assurance d'entrer dans un autre monde, d'entendre "le délire du monde", un métamonde auquel on appartient sans le savoir, fondé par une écriture cristalline, hypnotique. Un livre sans sujet (peut-être) et sans réponse définitive (sûrement). Un monde tout à la fois perturbant et magnétique. Un livre courageux aussi, qui prend le risque d'être incompris. Mais l'expérience est semble-t-il à ce prix. Car le plus beau pour nous en littérature —c'est très rare — c'est lorsqu'une création dépasse son auteur. L'impression ici. Il faut un certain talent à la déprise. Manuel Candré se fait donc apprenti sorcier, écrivant un texte d'une liberté totale. Ce livre sera ce que vous en ferez. "Ainsi opère la magie du commandeur..."
                                                                                                                                    
Des Voix, Manuel Candré, Quidam, 7 février, 218 pages, 20 €

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les Echappées, Lucie Taïeb (L'Ogre) ★★★★☆

Toujours une joie d'écrire une note sur une parution de l'Ogre. Pour deux raisons. La première, cette familière impression d'être chez soi, lové dans une inquiétante étrangeté. La deuxième, dans ce cocon partagé que sont les éditions de l'Ogre, découvrir une voix singulière. Je n'avais jamais rien lu de Lucie Taïeb (je me sens un peu honteux) mais tant qu'on est vivant, il n'est jamais trop tard. Car lire, c'est être et se sentir plus vivant. Par la fiction, échapper au réel pour mieux s'y plonger. Multiplier les fugues en équilibre au bord du gouffre. Comme des cycles : partir du réel pour embrasser ce qui nous menace, et mieux le dépasser. Mais le réel, sous la forme du mirage, finit toujours par nous rattraper. Impossible de résumer le troublant Les Echappées. Trois choses : on vit le drame en bord de voie ferrée. Il s'est passé un truc, Oskar a vu un meurtre, mais comment croire à l'impossible. Une petite voix dans un transisto…

Le Terroriste joyeux, Rui Zink (Agullo) ★★★☆☆

Faire du tourisme ou du terrorisme ? D'ailleurs "fait-on" seulement jamais du terrorisme ? Voilà la question posée par le terroriste joyeux, tout juste arrêté après la découverte d'une bombe dans ses valises. Mais voilà, "honnêtement", il n'avait aucune intention de commettre un attentat, raconte-t-il.  Il rendait juste service à un cousin qui avait besoin d'une mule...  Le début alors d'un interrogatoire sans queue ni tête, ou le croit-on, entre un original provocateur et un policier zélé. Le problème de ce terroriste, c'est qu'il est bien trop sincère et joyeux pour être honnête. Ou peut-être l'est-il vraiment ? 



   Bienvenue dans ce texte court où l'absurdité confine à la lucidité. Plutôt que faire un long réquisitoire contre l'Etat, le terroriste joyeux use du bon sens pour mieux révéler l'ironie de la langue et les incongruités du réel. Avec aplomb et autorité. Et un goût assumé pour la provocation élégante. Tel …

Le Dernier loup, László Krasznahorkai (Cambourakis) ★★★★★

La sortie d'un nouveau livre de László Krasznahorkai est toujours un événement. Mais que pouvait bien donc écrire l'écrivain, génie des lettres, après l'indépassable Guerre et guerre ? Car, précisons-le, on tient l'auteur hongrois pour l'un des plus grand de son temps.
       La réponse est donc là, dans un petit format : une nouvelle de 60 pages, au titre plein de résonances, Le Dernier loup, réponse angoissée au vide d'une époque, à sa façon de broyer le monde. Un monde parfois réenchanté par le spectacle tranquille d'une plaine désertique, verte par endroits. Le Dernier loup, comme un titre-énigme, prend l'allure d'un flot de conscience déroutant, perçu dans un lent va-et-vient de pensées, paroles et silences entre Berlin —  ses rues crasseuses, sa triste solitude, ses bars pour immigrés turcs —, et l'Estrémadure lumineuse, en Espagne. 60 pages mais une seule et unique phrase ponctuée de questions-digressions, autant de divagations…

Vaincre à Rome, Sylvain Coher (Actes Sud) ★★☆☆☆

Crampes après cinq kilomètres, hypoglycémie au bout de dix et au bord de l'abandon pendant les vingt-cinq suivants. Allez, il m'a fallu une concentration toute olympique pour terminer tant bien que mal ce marathon stylistique au pas de charge. Quarante-deux bornes moins héroïques qu'éreintantes. Peut-être m'étais-je couché trop tard, veille de course. Pas le bon moment, le mauvais timing ?  Dans Vaincre à Rome,  comme Abebe Bikila le coureur éthiopien, j'ai dû m'accrocher, ne rien lâcher. Mais parfois, point de récompense, même pour le lecteur valeureux bien chaussé. Deux fois dommage car sur la ligne de départ, au starter, le livre avait tout pour me plaire : l'exploit sportif avec une dimension historique et symbolique forte, la littérature pour tout sublimer, c'est peu dire que tous les voyants étaient au vert. Mais les jambes étaient lourdes, incapables d'avancer....



         Pourquoi n'ai-je pas aimé ? D'abord une question d'é…

Une ville de papier, Olivier Hodasava (Editions Inculte) ★★★★★

Si tout est vrai, alors cette histoire est fascinante. Si tout n'est que fiction, c'est encore plus fort. Entre les deux, la seule grande question qui vaille, celle du réel ("Si être réel c'est exister dans l'esprit des gens, alors oui, pour moi, elle est bien réelle"). Car la beauté de la littérature tient dans son incertitude, un art des possibles déployé à l'infini. Un vertige. Comment parler d'un livre dont le sujet n'existe pas ? Qui n'a jamais existé sinon dans la tête des gens, sur une feuille de papier comme Copyright Trap ? C'est le principe abyssal de ce livre pensé comme un film ou un album photo, par strates et plans-séquences.



  Le sujet en deux mots. Avril 1931,  Desmond Crothers, cartographe passionné, travaille à la General Drafting, entreprise florissante de production de cartes routières qu'a créé un certain Otto G. Lindbergh. Le patron confie à l'employé une tâche importante, comme une belle marque de confianc…

Laisser des traces, Arnaud Dudek (Editions Anne Carrière) ★★★☆☆

Il y a du Nicolas Sarkozy chez Maxime Ronet, en début de livre. Jeune, volontaire et ambitieux aux dents longues, il est en outre maire de la petite commune de Nevilly. Un peu de Macron ensuite (vous savez, faire de la politique autrement, changer les choses de l'intérieur, dépasser le jeu des partis). Pour finir plutôt du côté de l'abbé Pierre, tourné vers les autres. Oui, on sait, on grossit un peu le trait d'autant que Maxime Ronet, personnage ni attachant ni détestable, effleure les caricatures d'ambitieux et de cyniques sans s'y soustraire, préférant évoluer au gré des aléas d'un mandat dont les marges de manœuvre sont réduites à la portion congrue.   Avec Laisser des traces, Arnaud Dudek réussit une petite prouesse. Pondre un page turnerà partir de la trajectoire d'un simple élu de la République, tantôt sympa tantôt requin. Raconté comme une épopée du quotidien à hauteur de petites gens qui œuvrent dans l'ombre, le récit évoque les rouages du p…

La rentrée littéraire (septembre 2019)

Les réjouissances littéraires sont nombreuses en cette rentrée. A chaque fois, c'est pareil. On mise sur des éditeurs, des auteurs, des couvertures et on tombe sur quelques pépites. Des navets aussi. Un certain nombre. Rien que de très normal. Mais comme le temps fuit et nous manque, L'Espadon mettra surtout en avant des voix singulières (Amelia Gray), des projets fous (Do éditions), des auteurs au nom imprononçable et des livres impossibles à commenter (Francis Rissin) . En voici quelques-uns, lus ou pas, mais qui suscitent au moins le désir. Un très fort désir de lecture.

Francis Rissin, Martin Mongin (Tusitala) : une expérience, une farce, un mystère... Tout le monde connaît Francis Rissin mais il est introuvable et personne ne l'a vu. Presque un horizon conceptuel. A la fois drôle et flippant, l'un des livres à ne pas manquer.


Une fois (et peut-être une autre) et x (fois), Do et Od éditions : projet fou, deux livres en tous points identiques, ou presque. Jeu d&…

Le Chien de Madame Halberstadt, Stéphane Carlier (Le Tripode) ★★★★☆

D'habitude les chiens, très peu pour nous. Vous savez les odeurs de chien mouillé, les sorties à heure fixe, les aboiements insupportables. Ajoutez à cela une couverture affreuse comme un carlin, un titre vieillot et un pitch digne d'un téléfilm peu inspiré, rien ne prédisposait à aller vers ce bouquin. Mais voilà, Le Tripode est un éditeur de confiance. L'association chien-Le Tripode, il faut l'avouer, nous a tout de suite intrigués. Ça sonnait un peu faux. Et puis les chiens, dans un livre, ça passe mieux, ils n'existent pas vraiment. Alors on s'est lancé. Lecture finie, quand Stéphane Carlin (euh Carlier, pardon !) s'y colle, le résultat donne une belle surprise. Et une couverture soignée, qu'on a fini par adorer. Qu'il est bon de se tromper parfois. Explications.

   Les meilleurs livres sont sans doute ceux dont on n'attend rien ou pas grand-chose. C'était le cas avec "Le Chien de Madame Haberstadt", d'autant qu'on …

L'Appel, Fanny Wallendorf (Finitude) ★★★★☆

Oregon, 1957. Richard est grand, dégingandé, un peu gauche et absolument pas doué pour le sport. Pour pas grand-chose en réalité. Simplement, il n’est pas dans son corps, il l’habite mal. Son surnom, « l’Hurluberlu ». Un athlète nerd quoi. Sourd aux injonctions, aveugle à son destin, il se réalise pourtant dans la formulation instinctive d’une technique parfaite. Son kif, c’est le saut en hauteur. Seulement voilà, si « ce gamin dépasse tout le monde d’une tête (…), il est souple comme un verre de lampe… ». Bref, c’est pas gagné. Il a 10 ans, inscrit dans un club de saut en hauteur et peine à en comprendre l’intérêt. Ce qu’il veut, c’est jouer, s’amuser, suivre sa voie. Sans calcul, sans ambition. Être lui, simplement, jusqu’au bout. Et comme toujours, c’est quand on renonce au but qu’il vient à nous. Pas tout à fait à l’aise avec ce qu’on lui enseigne, il tente un jour un saut inédit : le ventre face au ciel, le saut dorsal à la place du traditionnel ciseaux. C’est fait, sans le vou…

Mes coureurs imaginaires, Olivier Haralambon (Premier Parallèle)

Giro mon ami ! Et bientôt le barnum annuel en jaune ! L'occasion d'enfourcher notre bicloo et de foncer tête baissée, mains au creux du cintre pour vous chroniquer les bonnes sorties sur la Petite Reine. Ok, on vous voit froncer les sourcils, faire la moue et croiser les bras : du vélo sur L'Espadon, franchement, un sport de benêts et de bourrins dopés ? C'est pour les Marcel, du pastis, du béret et de la baguette...





  Vous auriez tort car Olivier Haralambon est aujourd'hui l'une des belles plumes du cyclisme moderne, aux côtés de Philippe Brunel, journaliste à L’Équipe. Lire Mes coureurs imaginaires, c'est saisir autrement les subtilités du pédalage et de la danseuse. Éclairer notre regard sur ces corps en mouvement, offerts en sacrifice à une foule electrisée. Car Olivier Haralambon griffe les pages comme on caresse les pédales. Avance plutôt en vélocité qu'avec la braquasse, même si les bûcherons ont leur charme. Si vous avez lu son précédent livre,…