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L'Ours qui cache la forêt, Rachel Shalita (L'Antilope) ★★★☆☆

 Mélancolie de l'exil, blessure du déracinement, douleur de la perte... L'Ours qui cache la forêt de Rachel Shalita chante sa petite musique de l'éloignement qui vous trouble par son absence d'explication stable,  seule façon de donner le sentiment des abîmes de l'âme humaine. Une musique de fond qui capte l'absence d'une utopie sur des airs de conte moderne.



Intrigant, ce livre de Rachel Shalita croise les trajectoires et les destins pour mieux cerner cette identité d'entre-deux — comme un non-lieu en attente — celle d'Israéliens exilés aux États-Unis et ballottés entre leurs désirs et leurs renoncements, déchirés entre leur culpabilité et leur amour. Par volonté ou contrainte, chacun recherche pourtant son chez soi. Être pleinement chez soi pour être pleinement soi-même. Ce lieu, c'est Israël, ses oliviers, sa sécheresse bienveillante, ses monts, sa guerre et son armée, comme une ombre pesante. Les États-Unis aussi, terre d'accueil et de bonté — ou le croit-on — lieu du rêve et de l'utopie. Mais les espoirs ont parfois le goût des illusions. Ces destins mêlés, ce sont aussi les liens fragiles mais indéfectibles de la grande famille. Ces racines éternelles malgré les traumatismes, les solitudes et trahisons, qui compensent l'instabilité géographique, une mobilité inscrite dans l'aridité de la Terre Promise.

Les phares éclairent les bords de la route. Je suis arrivée dans une autre ville. Mais de quelle ville suis-je partie et dans quelle ville est-ce que je pénètre ?


Toute interprétation (trop définitive) demeure sujette à caution et l'auteure parvient sans difficulté à maintenir l'ambiguïté de ses personnages orphelins de territoires. Être ici c'est rêver à l'ailleurs. Être loin, c'est vouloir revenir près des siens. Ne se sent-on jamais autant d'une nation que lorsqu'on en est éloignés ? Six femmes, six chapitres et un refuge d'une mélancolie partagée : la forêt, sanctuaire du sentiment perdu et terreau du renouveau, la possibilité d'un accueil commun, histoire de refermer les blessures. Symbole d'inconscient par son obscurité et son enracinement profond. Des histoires individuelles qui composent un destin collectif, celui d'un héritage et d'une diaspora éclatée, en mal de pays et d'appartenance. La mobilité migratoire et le nomadisme comme ferment de l'identité, toujours à trouver pour enfin se libérer.


L'Ours qui cache la forêt est au fond une histoire de fantasmes, de désirs frustrés et de géographie. Où aller quand on ne vient de nulle part ? D'où partir quand tous les chemins mènent à une forêt qui n'existe pas ? L'impossible retour, exil impossible. Éloge de l'errance. Besoin de la quête. Mais une chose est sûre semble-t-il, lire ce livre, sonder tous ces personnages à la mélancolie solaire, écouter leurs voix dissonantes, c'est un peu comme se sentir chez soi et, finalement, trouver une voie. Sa voie. Shalom laolam.
                                                                                                                               
L'Ours qui cache la forêt, Rachel Shalita, L'Antilope, janvier 2019, 328 pages, 22.50 €

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