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David King s'occupe de tout, Joshua Cohen (Grasset)

    J'avais placé quelques espoirs en Joshua Cohen depuis Le Paradis des autres (Le Nouvel Attila) : goût pour l'absurde, la tragédie comme farce, humour juif gentiment provoc', profonde érudition, écriture orale et poétique... Mais honnêtement ce David King s'occupe de tout, à la narration classique, est un livre raté. Ni plus ni moins. Très rapidement l'ennui a pointé le bout de son nez. Pourtant, là encore, le livre avait sur le papier tous les pré-requis. L'histoire de David King, donc, à la tête d'une entreprise de déménagement en pleine crise des subprime. Roi du box-to-box, sur tous les terrains et tous les fronts, il déménage les particuliers autant qu'il trompe sa femme et saisit les biens des mauvais payeurs. Un peu mafieux, un peu roublard, il n'évite pas le divorce ou la confrontation avec sa fille Tammy, rebelle et antisioniste, le portrait craché, mais inversé, de son père. Parti planquer un peu d'argent en Israël après son divorce, il en profite pour recruter sur place. Un vague cousin, Yoav, accompagné d'un compagnon d'unité, Uri, va débarquer à New York pour devenir un autre roi de King's Moving, sur fond de conflit israélo-palestinien. L'armée et ses souvenirs qui hantent ne sont jamais loin...



     On suit donc les pas de David King, Juif new-yorkais et gentil mafioso à la tête d'une entreprise lucrative. Petites combines, punchline bien arrêtées, dialogues loufoques (p.36-37) sur le conflit israélo-palestinien, le texte tire d'abord quelques sourires, avant de bifurquer vers le tragique. Dans une ambiance légère, amusée et gentiment provoc' au début, la vie d'un type qui doit sans cesse prouver, petit loser même pas magnifique (quoique) empêtré dans une vie foireuse. L'intérêt est moins dans le personnage principal finalement que dans ce que dit le texte de notre époque, à travers deux paumés, déconnectés de la société après avoir été démobilisés.
"Toute  ma vie j'ai bossé comme un dingue sur ce truc plus que sur n'importe quel autre. Tu sais ce que c'était que ce truc, Yo ? C'était ma judéité. Prouver que j'étais bien juif. Les gens qui me pensaient cupide : je leur ai fait les poches. Les gens qui me pensaient fonceur : je leur ai foncé dedans. (...). Là où je veux en venir c'est que contrairement à moi, Yo,  toi t'es un Juif, un vrai de vrai. C'est qui tu es naturellement, t'as été élevé au pays. Et maintenant que tu t'es acquitté de ce que tu lui devais, à ce pays,  maintenant que t'en as bavé pour cet Etat, t'es en dehors de tout ça, t'es ici, et faut que tu comprennes bien ce que ça veut dire. Ici en Amérique, un vrai Juif comme toi il va falloir qu'il se trouve un autre truc à prouver.

       Si l'on commence par sourire des situations bancales de notre héros, le texte ennuie assez vite faute de savoir toujours où Joshua Cohen veut en venir. Ou plutôt si, on voit très bien mais il peine à raccrocher tous les wagons : une peinture inchangée, celle de l'Amérique des forts qui siphonnent les miséreux, l'exil à la lumière d'une langue syncrétique — mélange d'argot, d'anglais foireux, de yiddish et d'accents bâtards (Stéphane Vanderhaeghe a dû bien s'amuser pour sa première traduction), la critique d'un pays en proie au conflit permanent, ce qu'est être Juif en exil... Mais à vouloir brasser plein de "thèmes", Joshua Cohen finit par perdre le fil de son histoire, incapable de choisir entre le pur roman et l'examen désabusé d'une époque en proie au chaos, à travers le récit d'un type borderline et de deux jeunes perdus dans la fièvre new-yorkaise. Bien vu pourtant les analogies entre les activités d'Uri et Yoav dans les territoires occupés et celles qu'il exercent aux Etats-Unis en tant que "déménageurs", guère différentes. Des bons mots aussi, un regard souvent lucide, parfois touchant. On parle ailleurs d'un "satiriste amusé" et d'un "moraliste" de notre époque. Pourquoi pas mais sur la durée, le livre ne convainc pas car ces moments lucides sont trop rares. Un livre finalement truffé de passages vains ou guère passionnants.
        On retiendra donc un peu d'humour noir, le goût pour la satire et le regard porté sur un pays à travers ses représentations d'exilés ou de citoyens-militaires qui font parfois froid dans le dos. Mais un livre pâlot et sans grand intérêt au final. Une bonne grosse déception.
                                                                                                                                  
David King s'occupe de tout, Joshua Cohen, Grasset, traduit par Stéphane Vanderhaeghe, 336 p., 20.90€


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