Accéder au contenu principal

Un monstre et un chaos, Hubert Haddad (Zulma) ★★★☆☆

  La ghettoïsation des populations juives, c'est le prélude de la Shoah pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans Un monstre et un chaos, Hubbert Haddad nous emmène dans le ghetto de Lodz où les Juifs sont regroupés, lentement affamés et psychiquement brisés, ignorant le sort qui leur est réservé. A Lodz en 1940, deuxième ghetto de Pologne, plus de 160 000 personnes s'entassent sur une superficie de 4 km carrés où avant guerre vivaient 62 000 personnes. On y pratique le travail forcé, synonyme d'une lente extermination...






       C'est dans ce contexte que l'on suit les pas de Chaïm Rumkowski, prêt à sauver son peuple en renforçant la machine industrielle nazie. "Collaborer" pour garder foi et espoir. Pas une question de lâcheté mais bien de survie. Trahir pour sauver les siens, Chaïm à la fois roi et conspirateur ("La rédemption des Juifs par le travail intensif et désintéressé au service du Reich !"). L'obligation pour survivre "d'être à tous invisible". Au milieu de l'horreur pourtant, les résistances s'organisent. Elles prennent la forme d'un conte et d'un théâtre de marionnettes. On entend aussi les chants venus des tréfonds, les prières adressées à l'au-delà, les berceuses rassurantes. Shlof, kindele, shlof...
   Avec ce livre au sujet essentiel, je découvre une écriture à la belle musicalité. La prose de Hubert Haddad est une musique fluide et lancinante, une mélopée qui capte des instants d'infini désarroi. On nous a dit qu'il était impossible d'écrire après Auschwitz mais une myriade de livres a montré le contraire. Une écriture donc au charme désuet, sensuelle et veloutée, qui confère au roman une tonalité étrange. Un monstre et un chaos est moins le récit circonstancié d'une barbarie qu'un conte aux allures de cauchemar éveillé, produisant à la lecture un vague sentiment d'irréalité. Ce que l'on me raconte est-il vrai ou pas ? Vais-je me réveiller de ce rêve atroce ? C'est bien sûr l'effet recherché par l'auteur. Et en temps normal, c'est précisément ce que je recherche : me perdre. Mais là, pour ce sujet, c'est justement l'écriture, je crois, qui m'a tenu à distance. Une prose presque trop belle, trop douce et sensuelle, à la limite du poème. Une écriture au service du projet narratif mais en décalage avec son objet. Comme le traitement "merveilleux" d'une histoire macabre. Une manière peut-être de neutraliser tout pathos et de mettre à distance toute ambition larmoyante. D'aller dans des territoires inhabituels pour explorer "ce moment précis où la réalité bascule". Mais cette distance m'a semblé trop grande.
A la fois dubitatif, un peu honteux et débordant d'une commisération mêlée de dédain, Chaïm Rumkowski laissa sa pensée vagabonde s'interroger sur ce qui différenciait le pauvre chaos des Juifs persécutés de la mécanique huilée des persécuteurs. Un chef, conclut-il. Les siens ne disposaient que d'un Dieu sans visage, les autres avaient un Führer.
     Là où ce roman m'a bien plus convaincu, c'est dans la peinture de la culture juive, une mémoire perpétuée, et la réflexion sur la gémellité, îlots de résistance au coeur de l'ineffable. On entend le yiddish sans le comprendre et pourtant, tout fait sens car la musique est universelle et l'écriture sait en diffuser les sons, entre onirisme et monde disloqué. La précision du vocabulaire, sans le rabâcher, participe aussi de cette pleine et délicate immersion. Mais ce livre m'a aussi montré que la Shoah est peut-être l'un des sujets les plus difficiles en littérature. Deux autres romans m'ont bien plus scotchés : d'abord le chef-d'oeuvre d'Edgar Hilsenrath, Nuit, qui à mon sens pousse la dimension hallucinatoire jusqu'à son paroxysme, avec une tonalité grotesque. On vit dans le ghetto, on en ressent l'horreur. Des parti-pris narratifs radicaux qui ont d'ailleurs valu à son auteur la censure. Je pense aussi au bouleversant récit paru aux éditions de l'Antilope, le témoignage de Yitskhok Rudashevski enfermé dans le ghetto de Wilno entre 1941 et 1943 (Entre les murs du ghetto de Wilno 1941-1943). Il nous raconte un quotidien de privation mais le plus marquant reste cette façon de résister au coeur de l'horreur, par la culture, l'érudition, l'écriture, l'apprentissage et les livres, ultimes bouées de secours dans un monde sans issue...
   L'écriture de Haddad est donc comme une trace, non pas "de plus" mais de celle que les nazis avaient l'ambition névrotique d'effacer. A cette lumière, Un monstre et un chaos est donc un livre digne d'intérêt même si à titre personnel, soyons honnêtes, il m'a peu touché. Question d'attente, d'horizon et d'expériences de lecture... Mais j'y ai découvert une écriture. Et quiconque s'intéresse à la période trouvera là une approche narrative délicate et différente. Une manière renouvelée d'évoquer l'impensable...
                                                                                                                                     
Un monstre et un chaos, Hubert Haddad, Zulma, août 2019, 368 pages, 20€.
  

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Taormine, Yves Ravey (éditions de Minuit)

 Le Ravey annuel est arrivé. La carrosserie est un peu cabossée, l'aile droite avant surtout, mais le moteur est toujours rugissant. On ne se lasse pas de la mécanique littéraire mise au point par l'auteur même si, à chaque roman, Yves Ravey nous vend à peu près la même voiture. Mais quelle voiture, hein ! Le standard dans la nouveauté. Toujours connue mais jamais vraiment la même. Un peu de liquide de refroidissement, du filtre à huile, du car wash plus et un délicieux polish au goût de malabar, voilà la recette du maître. Soit un petit couple, Melvil et Luisa Hammett, sur le point de se séparer et qui tente de se rabibocher par un voyage en amoureux dans un luxueux hôtel de Taormine, en Sicile. Là-bas, en avril, il pleut et la visibilité près de la mer est mauvaise. Et Melvil tourne en boucle : passons sur les incartades, fréquentes, et les passages à l'acte, systématiques, de Luisa, notamment avec son ex-meilleur ami croisé dans une agence Pôle Emploi. Oui, passons. Les

Chair vive, poésies complètes ; Grisélidis Réal (éditions Seghers)

 Il est coutume de dire qu'on trouve de tout en tout, le pire et le meilleur, en littérature comme en poésie. Là, grâce à mon conseiller spécial, je suis tombé sur l'immense Grisélidis Réal (1929-2005) que je ne connaissais pas (honte à moi) et ses poésies complètes aux éditions Seghers. La quatrième de couverture évoque l'une des plus grandes voix poétiques du XXe siècle, mais à peu près inconnue. Ma connaissance de la poésie étant encore très lacunaire, j'ignore évidemment si c'est le cas mais, croyez-moi, il suffit de lire quelques poèmes pour ressentir toute la puissance de ces vers, nés d'une existence "hors du commun" où la douleur et les souffrances ont dessiné les contours d'une sensibilité à fleur de peau, qui s'évertue à saisir l'expérience des corps dans la perte et l'abandon en passant par un imaginaire simple mais frappant. Une façon de refuser ce pessimisme noir auquel sa vie a été livrée trop tôt. Une chair meurtrie mais

L'Intendresse, Valentin Deudon (Les éditions du Volcan)

 Une rupture amoureuse et un vélo orange. Quitter le royaume de l'indécision et aller rouler le long des rivages pour dialoguer avec "les armées de fantômes" (Bernard Chambaz). Pédaler pour rien, pour personne, pendant trois mois, et accueillir le monde. Se laisser habiter et traverser par les pensées, les rencontres, les mots et les vers. Pédaler pour s'interroger sur l'étrangeté de la vie et éprouver ses stocks de joie inépuisables. Voilà notre narrateur parti sur les routes, "mendiant d'humanité" en quête de sourires et de poignées de main. Se confronter à soi, au miroir brisé en mille morceaux, dans le mouvement répété des cycles de pédalage et les odeurs de barbecue. Les paysages dépaysent, les images s'inventent en rivages et le voyage décidera pour nous une fois pour toutes. S'oublier pour contempler et laisser l'élan décider à notre place. Pour poésie, donc, un vieux vélo orange offert, digne des plus grandes envolées, ruminantes

À fleur de chair, Chloé Saffy (La Musardine)

 L'hiver sera chaud avec Chloé Saffy et son roman À fleur de chair . Précisons-le d'emblée, je ne lis jamais de littérature érotique, encore moins de livres sur les pratiques de BDSM. Mais Chloé Saffy avait publié un essai autofictionnel consacré au Maître des Illusions de Donna Tartt, bien troussé et emballant. C'est donc avec curiosité qu'on se lançait dans cette expérience. Un thriller érotique qui met en scène Delphine, l'épouse d'Antoine depuis dix ans, qui découvre des lettres dans lesquelles sont racontées la double vie BDSM de son mari. Delphine connaissait cette vie — ils avaient passé un accord — mais a toujours fermé les yeux. Le jour où elle découvre réellement la nature de ces relations, ses repères vacillent, dans un lent jeu de dévoilement. Triangle secret où se mêlent désir, honte parfois et plaisir extrême souvent. Un roman qui m'a semblé avoir une valeur documentaire sans pédagogie pesante. Pour qui ignore tout de ce monde, Chloé Saffy se f

Ici commence la nuit, Alain Guiraudie (P.O.L.)

 On ne lit pas tous les jours des livres de ce calibre. Voici une puissante rencontre littéraire qui est d'abord celle avec une langue. Je ne connaissais pas le réalisateur Alain Guiraudie, ni ses films, alors je le découvre par ses romans. Son premier, en 2014, qui met en scène dans le sud de la France un quadra en congés, Gilles, qui rend visite à Pépé, 98 ans, et à sa fille Mariette, 70 ans (ils vivent ensemble), et leur petite fille Cindy, 15 ans (en vacances). Il fait chaud, très chaud, et Gilles chope le slip de Pépé sur l'étendoir, se branle dedans ni vu ni connu. Puis les flics débarquent dans ce lieu profond, un peu hors du temps, où tout se sait... Tout commence dans une légèreté grivoise, une chaleur estivale, un quiproquo familial bizarre. On se dit qu'on va bien rigoler, à la bonne franquette, et puis non, pas du tout en réalité. Très vite l'horreur, le cauchemar, un invraisemblable enchainements de faits, aussi scabreux qu'inattendus. On ne voit rien v

Trois Lucioles (deuxième volume de la trilogie Capitale du Sud), Guillaume Chamanadjian (Aux Forges de Vulcain)

 On va le répéter sans se lasser, cette double série Capitale du Sud/Capitale du Nord est une magnifique réussite. Parvenu à la moitié du projet, je ne cesse de m'enthousiasmer pour les aventures du jeune Nox de la Caouane, capable de passer les mondes tout en apprivoisant leur vitesse d'apparition pour placer ainsi ses gestes au mieux. Et surtout se défendre ! Oui, c'est officiel, nous avons été littéralement "encaouanés" par le couple Chamanadjian/Duvivier depuis les débuts l'an passé. D'ailleurs, si vous lisez attentivement, vous verrez apparaître le mot "chamane" dans le nom de l'auteur, pour qui c'est là le deuxième roman si j'ai bien compris. Oui, chamane des lettres cet écrivain, sans nul doute. Inutile de pérorer au passé simple pour dire que tout nous plaît dans La Tour de Garde : ses décors en mirage, entre places étriquées en feu et grandes étendues presque désertiques aux limites extérieures de Gemina, ses personnages atta

Pharmakon, Olivier Bruneau (Le Tripode)

Toujours une grande joie d'apprendre la parution d'un nouveau roman d'Olivier Bruneau. Depuis le mythique Dirty Sexy Valley et le passionnant Esther , on se demandait bien ce que pouvait encore nous réserver l'intenable auteur français. Sûrement plus sage mais pas moins intéressant que les précédents, Pharmakon suit donc les pas d'un sniper engagé dans une guerre, quelque part entre l'Afghanistan et le Pakistan, et qui fait l'objet d'expérimentations scientifiques. Sur le terrain, un groupe de mercenaires est censé protéger une raffinerie, avec des terroristes autour ou, en tout cas, des paysans en haillons un peu louches, sans parler des femmes qui les accompagnent et des moutons intrusifs, véritables héros du récit. Non seulement notre sniper est le meilleur dans son domaine, un véritable employé du mois, mais il doit en outre prendre une pilule magique capable de le maintenir éveillé H24, sept jours sur sept. Infatigable, imperturbable notre sniper ?

Clara lit Proust, Stéphane Carlier (Gallimard)

Histoire d'un basculement vers l'art, d'un véritable coup de foudre, d'un émerveillement. C'est l'histoire de celle qui vous rend beau avec son petit coup de peigne. Clara, 23 ans, coiffeuse chez Cindy Coiffure, vit sa petite vie de province avec le beau gosse JM. Elle coupe des cheveux, bavarde avec les clientes dans ce minuscule salon de Saône-et-Loire, au rythme de Nostalgie et des tranches de vie narrées. Les journées, il faut bien le dire, sont un peu pénibles et redondantes. Mais, un beau jour, la révélation, l'illumination dans la lecture. Le bonheur du côté de Guermantes. Clara a trouvé sa voix dans les mots. Sa voie sera pavée de lettres, de phrases lentes et évidentes. Car Clara, elle le sent, vit la  vie d'une fille qui ne lui ressemble pas. On avait quitté Stéphane Carlier avec l'excellent Le Chien de Madame Halberstadt (Le Tripode). Entre-temps, l'écrivain a pondu un autre bouquin chez un autre éditeur, L'enterrement de Serge (ac

Virgile s'en fout, Emmanuel Venet (Verdier)

  Les fictions qu'on met en scène, les mythes de l'Histoire, les légendes de nos vies. Un éternel recommencement.  Entre la mémoire défaillante, les grands récits reformulés et les souvenirs dérisoires, Emmanuel Venet nous embarque quarante ans plus tard dans les pas de son double, écartelé entre un amour passionnel pour Alexia, sa carrière médicale toute tracée et un profond désir d’écriture. Un « Aède-soignant » qui se rêve poète mais en proie aux affres de l’amour et des réalités psychiatriques. La volonté de se raconter, ou plutôt de saisir un possible "je" dans les fictions qu'on s'invente depuis la nuit des temps. Mais voilà, on ne sait rien, jamais rien, et on comprend mal. Voilà un très beau livre sur les songes qui nous portent, les histoires réelles ou inventées qui nous habitent. Janvier 1981. Pour narrateur, un étudiant en médecine qui découvre la liberté sans jamais l'expérimenter. Passionné de littérature et fou amoureux d'

Je sais, Ito Naga (Cheyne)

 Ito Naga sait qu'il ne sait pas vraiment. Il sait peut-être, au moins, 469 choses, nombre de remarques que contient ce recueil. Esprit sage qui observe, s'interroge sur les grands riens, les petits tout et tous. L'enjeu, nous dit la quatrième de couverture, c'est l'enquête vers le réel immédiat, un inventaire amusé, imprévu, forcément provisoire de données d'évidence qui présentent le réel pour ce qu'il est : un univers en expansion infinie. Contempler les vérités microscopiques et en tirer, pourquoi pas, une façon d'être universelle. Réflexions ou observations en trois lignes, Ito Naga veut capter des bribes d'instantané qui, par définition, échappent toujours. Il faut donc le filet des mots et des phrases pour capturer l'essence d'un instant, l'âme d'un moment, dans les regards, les attitudes, les paroles, les biffures, les manqués, les absences, les doutes, les objets, les expressions toutes faites, les habitudes habituelles, les