Accéder au contenu principal

De pierre et d'os, Bérengère Cournut (Le Tripode)

    Une banquise fracturée, une famille séparée et la quête d'une jeune Inuit, Uqsuralik, qui erre dans une immensité toute blanche en équilibre instable. Apreté des conditions où la vie s'apparente à de la survie, âpreté de paysages faussement identiques tout en nuances de blanc, tragédie des vies qui disparaissent pour mieux renaître ailleurs, De pierre et d'os explore une faille d'un autre temps où la tragédie et l'enchantement sont les deux faces d'un monde jamais tout à fait réel, comme suspendu à la menace et au manque.



     On en sait gré au Tripode de refuser l'émotion facile, immédiate, et de publier des livres qui restent en tête. Refuser le jugement rapide, défaire nos paresseuses grilles de lecture et vaines attentes de lecteur. A l'image du Prix Renaudot l'an passé (Le Sillon de Valérie Manteau), le livre de Bérengère Cournut permet de projeter un autre regard sur le monde, décentré, en prenant le temps de l'observer dans la douce contemplation de journées autant bercées par la lumière que l'obscurité qui vient. Un monde à l'équilibre fragile, changeant, dépaysant. Où la solitude et le silence ont autant à dire que la neige et ses textures, l'eau et ses formes. Mais ici un refus de la tentation purement documentaire et ethnographique par une écriture douce et sobre, attentive aux détails, jamais dévorée par son objet en parvenant à rester bonne distance. Sans en faire trop. La distance, Bérengère Cournut la trouve en évitant de juger, de décrire, de commenter d'en haut. Juste l'observation d'une errance, de l'intérieur et à hauteur de jeune fille, où la nature, sous la forme d'une puissance animale à apprivoiser, révèle à l'homme un peu de sa dette. Ce qu'il peut espérer ou pas. Comme retrouver le sens des équilibres.
    Ce sont donc moins les personnages qui intéressent que le rapport au monde qu'ils entretiennent,  le regard qu'ils portent sur lui et la mort, mélange de résignation et d'éveil face aux menaces, où l'omniprésence de la fin rappelle aussitôt la vie et ses élans, merveilleux (l'enfantement) et tragiques (l'horizon du cannibalisme). Les paysages alors comme miroirs de l'âme, le moment où le nature writing devient intéressant. De cette blancheur, il n'y aurait a priori rien à dire. Mais ce serait oublier que de cette blancheur, de l'éclat contenu de la lumière et de ses nuances, naît une conscience de groupe. Faire société en chassant, en bâtissant le clan, en résistant aux violeurs par un chant de vérité. Quand les paysages vous réduisent à la solitude et au silence, le lien et sa possibilité comme conditions de la survie. Comme boire de l'eau et manger, nouer une relation devient vital pour neutraliser la mort qui rôde. 
En regardant la lumière qui filtre à travers la glace, je me demande si le foetus perçoit le jour qui nous entoure. C'est un bébé d'hiver que je vais mettre au monde. J'espère que la famine ne m'obligera pas à l'enterrer tout de suite sous la neige.
   De pierre et d'os, au miroir d'une conscience flottante tout en tension, est aussi un récit de la survie. Aucune urgence ici, bien au contraire. De lentes et âpres processions, éviter les pièges, en appeler aux esprits pour mieux faire corps avec ce prolongement de nous-mêmes. Au final, l'individu se fait chaman.e, sa pensée devient magique et l'écriture qui lui donne vie aussi.
   Car De pierre et d'os — je crois qu'on est bien là dans un livre du Tripode—, n'est pas un objet identifiable. On lit ici ou là qu'il serait un traité, un documentaire, un roman d'aventures, etc... Il est tout cela sans n'être rien de cela, in-situable dans le champs romanesque, quelque part entre réalisme et magie. Et c'est bien là son charme. C'est peut-être un conte mais le réalisme des scènes en annule presque la possibilité. C'est peut-être un documentaire mais sa douce magie, son charme musical dit aussi autre chose de ce peuple et de cette partie du monde. Non pas un Eden mais un imaginaire que Bérengère Cournut s'est approprié par la documentation sans s'y noyer. Sa grande force est alors de parvenir à le restituer dans toutes ses dimensions, en y ajoutant une touche très discrète mais bien réelle de féminisme. Ni pathos, ni sensiblerie, mais un peu de modernité et un Choeur Inuit qui dit ce que les hommes, d'une manière ou d'une autre, ont à purger. Comme inventer un inconscient collectif et le retrouver (tout le paradoxe) par la tradition orale, le chant-poème, les épreuves.

  Émotion toute cérébrale donc pour De pierre et d'os, qui offre une autre perception, une autre appréhension du monde fait de lenteur (d'indolence peut-être) et d'une conscience aiguë de ses limites, ramenées aux limites et besoins de l'homme. Une apaisante incursion en territoire Inuit, qui interroge notre rapport au monde.

                                                                                                             
De pierre et d'os, Bérengère Cournut, Le Tripode, août 2019, 256 p., 19€

Commentaires

  1. Bonjour, vous dites des choses très justes à propos du dernier roman de Bérengère Cournut, et pourtant il n’est pas facile d’en parler. Sobre et lumineux, il est assez envoûtant, avec quelque chose d’impalpable dont je ne saurais dire s’il est dû à la réalité qu’il dépeint ou à la volonté de l’auteur de ne pas peser. Je suis séduit sans être comblé. Ce qui n’est pas le cas de 77, dont vous parlez également, tout entier porté par une écriture incandescente, très corporelle, très rythmée, une écriture qui cogne et emporte d’emblée le lecteur. Sans défaillance. R.P.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Une question ? Une remarque ? Une critique ? C'est ici...

Posts les plus consultés de ce blog

Somerland, Raymond Penblanc (Lunatique)

Puissance de la grotte, force de la caverne, jaillissement de la prose quelque part en dehors du monde, sur une île piégée, dans un bagne aux allures d'Eden en enfer ou d'enfer au Paradis. Lestor, Ousmane, Malek et le narrateur n'ont pas encore dix-sept ans, livrés aux travaux forcés et brimades du gardien du phare, Somer. Entrons alors dans le Grand Sommeil, en plein été, pour observer des échappées bien réelles en écho aux fantasmes d'une tribu enfermée. Car tout ça n'est peut-être qu'un rêve, un cauchemar ou bien la stricte réalité. Allez savoir...

       Avec Somerland, je découvre l'écriture de Raymond Penblanc : vive et énergique, fulgurante et prolixe, jamais dupe de ses enfermements. D'une musicalité fluide, aux sonorités crues et heurtées parfois, pleine de saccades. Elle louvoie, cherche, en quête d'elle-même pour mieux fouiller la possibilité du drame et de l'amour, l'idée d'une violence animale ancrée en chacun de nous, …

Les Enfants des autres, Pierric Bailly (P.O.L.)

Si vous êtes papa, cocu et que vous aimez le trail, alors ce livre est pour vous. Si vous pensez que la vie de famille est une folie, alors ce livre est pour vous. Si vous êtes en couple et que votre concubine dit qu'elle n'aura jamais d'enfants, alors ce livre est pour vous. Si le soir, c'est vous qui vous occupez du bain des enfants et pas de la cuisine, alors c'est que vous vous êtes fait avoir. Oui, à Paris ou dans le Jura, le Tramadol a le même goût... Et si votre VTT est doté d'une fourche Rockshox, ce livre est aussi pour vous...

      De Pierric Bailly, j'étais resté sur le mitigé Michael Jackson et le très bon Polichinelle. J'avais zappé les deux suivants. Mais quand j'ai appris la sortie de son nouveau roman, j'y suis allé les yeux fermés, sans trop savoir pourquoi. A l'instinct, comme une évidence. Et les hasards, je n'y crois pas trop. Avec Les Enfants des autres, L'Espadon a visé plus que dans le mille. Et ça fait…

Blues pour trois tombes et un fantôme, Philippe Marczewski (Inculte)

Musique des pierres, chant du fleuve encagé, Liège s'enfonce dans son histoire au rythme d'une mélopée qui apaise les colères et fait revivre l'esprit des lieux. Certaines ruelles sont maudites, on rend hommage aux béguines et bégards, une façon de célébrer l'amour et l'ivresse avec l'écho du jazz.  Une promenade au son des cris d'Ultras. Liège vit et meurt des ses usines, de ses beautés noires en gris, de ses rues crasseuses à la joie ravalée, de ses héros arrachés aux ruines. Flâner dans Liège, c'est lire et relire Simenon, René Char, croiser le vieux Thoreau pour qui la nostalgie deviendrait désespoir. Écouter Chet Baker ("so lucky to be loving you"), observer ses rides naissantes et se noyer  dans un magma électrique, une supernova comme le stade du Standard. Les monuments rappellent la famille Nagelmackers, les cités ouvrières ont le charme des beautés qui s'ignorent et la vallée de la Meuse, au loin, rappelle un passé de labeu…

La Séparation, Sophia de Séguin (Le Tripode)

L'amour en ses haines et passions déchirées, ses futilités, ses élans désormais impossibles, ses absences comme des gouffres, dit et écrit par une femme à l'âme écartelée. Dans La Séparation, Sophia de Séguin raconte l'après vie à deux, ou l'illusion du sentiment et ce qu'il dit finalement de nous-mêmes, de nos manques et de nos peurs fascinées. Reproches, insuffisances, tromperies, les maux du couple sont légion mais n'épuisent pas, jamais, ses mystères. La Séparation pour dire la rupture avec soi et l'absence de l'être aimé, haï, désiré, rejeté.


    Impossible de décrocher, comme un vrai camé, de ces saillies maximes sur le mal-être d'être quitté. Comme un drogué jamais sevré, le manque obsède, la fille ressasse en réactivant ses souvenirs à l'aune d'une souffrance sans limite. Sentiment de sidération, sensation fatale du manque mais refus de l'apathie par l'écriture, une écriture qui opère par saccades comme pour différer le…

Hic, Amélie Lucas-Gary (Seuil)

Au commencement était le fleuve. Plongée dans une archéologie intime, comme une spirale qui vous avale à rebours du temps et de l'espace. Doux contact. L'eau se dispute ses états : coule, inonde, déborde, goutte et ruisselle, porte des Vikings et des particules, solide et liquide. Faire du présent et de l'ailleurs des réalités sans cesse recomposées par la fluidité des mots assemblés, à même de glisser dans les failles, les plis, et recoins du temps, de l'espace, du cosmos. L'écriture est un fleuve. Sa fluide musicalité un appel à aller plus loin, à refuser de comprendre. Juste se laisser bercer. Agent d'une révolution, l'eau métamorphose, altère, irrigue et intrigue, suspendue aux oscillations cosmiques de la Terre. Partir pour revenir, dans un va-et-vient narratif qui fait entendre l'écho du monde et celui de nos vies, les téléscope et les effleure avant le grand boom !


   Un texte sensible et sensitif qui capte des sons, goûte des images, sent l…

Icebergs, Tanguy Viel (Les Éditions de Minuit)

De Tanguy Viel, j'étais resté sur le séduisant Article 353 du code pénal. D'où mon intérêt pour ces Icebergs, promenades littéraires et serpentines dans les abysses de la littérature. Un essai plutôt qu'un roman. Comme l'auteur, chaque lecteur se pose un jour ou l'autre la question de sa folie littéraire : pourquoi tant de piles, de lectures inachevées, de bouquins oubliés, d'idées inconscientes. La littérature colonise nos espaces intérieurs, domestique et psychique, physique et mental, sans possibilité de retour, parfois... Un essai a priori digne d'intérêt. Et puis j'ai lu Barthes, Genette, Blanchot, Jauss, Bakhtine, un peu de renouveau ne ferait pas de mal. J'ai cependant remarqué la chose suivante avec les Éditions de Minuit, me concernant : vulgairement, ça passe ou ça casse. Tout ou rien. Là, on est plutôt du côté de l'oubli sitôt la lecture finie.




           Pas d'intrigue ici mais une pensée en construction, "obsédée par les f…

Croire aux fauves, Nastassja Martin (Verticales)

Au Kamtchatka en 2015, l'anthropologue Nastassja Martin affronte un ours dans un corps à corps. La lutte s'achève dans le sang. Le fauve a planté ses crocs et arraché une partie du visage de la jeune femme. L'ours a fui, blessé par un piolet. Suivent la prise en charge en Russie, le début des opérations et le retour en France. Les questions aussi, la volonté de saisir ce qui s'est joué dans ce bout du monde. Débute alors une lente reconstruction, physique et mentale, qui dessine un nouveau rapport au monde, une nouvelle façon de le penser et de se l'approprier. De cette expérience traumatisante, l'anthropologue tire un livre où il est moins question de s'émouvoir et compatir que de survivre par l'analyse des frontières brouillées, aux confins d'une humanité bestiale.

   L'humain et le fauve vivent-ils dans des mondes si différents ? Que reste-t-il de la violence symbolique et concrète infligée à l'anthropologue ? Il faut d'abord s…

L'Espadon a un an !

Fin d'année, youpi ! C'est Noël bien sûr, mais aussi l'anniversaire de L'Espadon ! Un an aujourd'hui. Tous les messages reçus ici ou là, toutes les attentions, toutes les belles rencontres nées du blog (et à venir) sont notre carburant pour avancer. Pour tout ça, on vous dit merci. Car sans lecteurs, soyons honnêtes, L'Espadon aurait peu de sens. Sans passionnés, sans écrivains chevronnés, sans éditeurs inspirés, sans imprimeurs délicats, sans amis bienveillants, tout ça n'existerait pas. Alors pour 2020, on espère suivre le même chemin, en toute sincérité, avec le même enthousiasme. Pour toujours plus de livres à lire. On ne s'en lasse pas, on ne s'en lassera jamais. Alors organisez 38 rentrées littéraires par an si ça vous chante, soyez des geek du livre, ça nous va !       Les bilans, vous le savez, c'est de saison. Vous aurez donc droit à celui de L'Espadon. Il est frais, charnu, a du goût. Pas de classement, pas d'étoiles, jus…

Dans la forêt du hameau de Hardt, Grégory Le Floch (Editions de l'Ogre) ★★★★★

Après "Arcueil" (Éditions Do), voici la deuxième claque de la rentrée. Pour être franc, on ne s’est pas encore remis du puissant « Dans la forêt du hameau de Hardt ». Et ce n’est qu’un premier roman, signé Grégory Le Floch. Mais pour tout dire, on n’attendait pas moins des jeunes et excellentes éditions de l’Ogre qui, jusqu’à présent, ne nous avaient jamais déçus.






        Alors, ça cause de quoi ce bouquin au titre à rallonge ? De la confession d’un type, Christophe, traumatisé par un événement survenu en Calabre alors qu’il passait ses vacances avec son très vieux pote Anthony. Incapable de parler, de lâcher les mots pour dire l’horreur, il nous décrit, suffocant et convulsé, comment il a échoué dans ce patelin d’Allemagne, le hameau de Hardt, à la lisière d’une étouffante forêt. Il voit des fantômes — les images remontent, hanté par le souvenir d’un mort. Pense parfois à se suicider. Et puis voit un cactus, des épines, Lady Di, une caravane et un chat au pelage râpé… Diffic…

En attendant Eden, Elliot Ackerman (Gallmeister) ★★★☆☆

Les dernières publications Gallmeister ne font pas dans la dentelle : un suicidaire pour David Vann (Un poisson sur la lune),  un jeune vétéran de la guerre de Corée à qui l'on prend ses enfants (Nuits Appalaches) et Eden donc, qui vient de sauter sur une mine et se retrouve en état de mort cérébrale. Mary, sa femme, et leur petite fille, Andy, qu'il n'a pas eu le temps de connaître, lui rendent visite depuis trois ans à l'hôpital après son retour d'Irak. Oui, oui, c'est plombant comme ambiance et le roman ne vous ménage jamais. Mais avec les auteurs américains, on en a souvent pour son argent.
Dans le corps d'Eden elle perçut de nombreuses choses différentes. Un sol gelé. L'écorce d'un arbre. Du sable cuit. Une poignée de gravier. Du verre, parfois brisé, parfois intact. Les textures d'Eden formaient une mosaïque variée, piégée dans l'épaisseur de sa peau.

Les premiers chapitres sont d'une grande efficacité. Quelques mots suffise…