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Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh (Fayard)

     C'est formidable, j'ai appris plein de mots avec Ottessa Moshfegh, au cours de cette année passée à New York : Vicodin, Mylanta, Nembutal, Solfoton, Dulcolax, Dexatrim, Ambien, remeltéon, trazodone, quiétapine, Lunesta. Et la star des star, l'Infermitérol ! Une valise pleine de cachetons à faire rougir le plus dopé des dopés. Que voulez-vous, on est parfois ignorants des choses de la vie. 
     Avec une prose trempée dans l'acide, l'auteure nous embarque dans la routine de son héroïne, une jeune femme squelettique qui a décidé "d'hiberner" un an. Fraîchement diplômée de Columbia, belle et riche, tout juste renvoyée d'une galerie d'art, elle décide à partir de juin 2000 de dormir quinze heures par jour. Pas d'insomnies, juste un profond sommeil pour tromper le vide existentiel, la médiocrité d'artistes souvent poseurs et échapper aux amis qui vous veulent du bien. Une douce torpeur...




  Il faut avoir le coeur bien accroché dans ce livre bercé de répétitions et d'ennui, cafardeux à souhait. Vous vous en doutez, il ne se passe rien ou presque : des visites chez le Dr Tuttle, psy barré fournisseur de pilules, les visites de sa "meilleure amie" Reva, anorexique et privée d'estime, les performances ridicules et divertissantes de Ping Xi, les promenades neurasthéniques dans New York, les courses à la bodega du coin... Eclopée, sans envie ou désir, égarée aux marges de la vie tout en ayant conscience d'appartenir à cette triste société du paraître et de la performance, elle lancine et se bourre de médocs pour dormir, dormir, dormir et dormir. Pour fuir cette vie sans saveur. Pour déchirer le voile de superficialité. Dire qu'on serait dans une chronique sociale désenchantée est bien faible. C'est bien plus violent, radical, corrosif. Et ennuyeux.
    Mais heureusement, Ottessa Moshfegh évite d'être submergée par son sujet en maniant un humour acide, cinglant, tranchant comme une lame. Il faut lire ces répliques cyniques qui tombent comme des couperets. Ce regard lucide sur les affres d'une société noyée dans le règne des marques, des logos, de la comm' et du buzz. Ces séances improbables avec une psy inconsciente à qui elle ment pour lui soutirer des ordonnances. Ces piques à l'endroit d'une meilleure amie qu'elle déteste. On le comprend : notre dame ne veut plus vivre tout en évitant de se suicider, seulement végéter comme le zombie qu'elle finit par devenir. A moins qu'elle ne soit elle aussi qu'un objet de consommation. Loin d'asséner son message ou de le répéter malgré des scènes identiques, l'auteure parvient à épaissir le malaise dans cette latence bienheureuse. A creuser la mélancolie et le sentiment de mal-être. Une alchimie qui fait mouche.
Je ne peux identifier aucun événement particulier qui aurait entraîné ma décision d'hiberner. Au début, je voulais simplement quelques tranquillisants pour noyer mes pensées et mes jugements, puisque le tir de barrage constant rendait difficile de ne pas haïr tout et tout le monde. Je pensais que la vie serait plus supportable si mon cerveau était plus lent dans sa condamnation du monde qui m'entourait. J'ai commencé à voir le Dr Tuttle en janvier 2000.
   Voilà un roman à ranger du côté des livres de Bret Easton Ellis et Michel Houellebecq. Atmosphère nourrie de désarroi, humour à froid et cynisme bien placé dessinent le portrait d'une génération de paumés, brossent le tableau d'une modernité étouffante où le désespoir fait force de loi. Où la culture populaire n'a plus de sens, ravagée par les illusions du divertissement. Mais si le livre n'emporte pas totalement l'adhésion, c'est qu'il alterne des scènes d'anthologie avec un quotidien ennuyeux au possible. Mais faire un livre sur l'ennui sans ennuyer, est-ce tout simplement possible ? Pire, il est possible que le livre vous file la gerbe à énumérer des listes de médocs sans fin, les somnifères ressemblant à des bonbons inoffensifs. Oui, c'est un livre bien déprimant avec un regard très noir sur l'existence où l'on sent malgré tout les fulgurances d'une auteure inspirée et lucide, moraliste de son temps qui neutralise par sa prose trempée dans l'acide, et donc l'humour, toute cette noirceur. Seul éclair de joie, la passion que l'héroïne de 30 kilos voue à Whoopi Goldberg...
  Mon année de détente et de repos est donc un livre dépressif tout en ironie qui retourne le ventre et la tête. Oui, on s'ennuie parfois. Mais il atteint son but : avec un charme destructeur, faire de la dépression votre amie pour la vie...
                                                                                                                      
Mon année de repos et de détente, Ottessa Moshfegh, Fayard, août 2019, 302 p., 20,90€

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