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(X) fois, Samouïl Ascott/ Une fois (et peut-être une autre), Kostis Maloùtas, Do et Od éditions

     Chez Do éditions, on soupçonne un certain goût pour la farce et le jeu. Le jeu littéraire bien sûr, le jeu sur l'espace fictionnel et la manière dont chaque lecteur peut l'investir. Ce qui est incertain et vraisemblable n'est-il finalement pas le plus stimulant en littérature ? Deux livres ont donc été écrits — Une fois (et peut-être une autre) par Kostis Maloùtas et (X) fois par Samouïl Ascott—, par deux auteurs différents donc, dans des pays fort éloignés. Mais voilà, les deux bouquins se ressemblent étrangement. Mots différents mais phrases très proches. Identiques ou presque. Moins des pastiches que des malentendus ? des réécritures ? des tromperies ? En deux mots, ce binôme de livres est avant tout une réflexion sur les accidents de la création et du succès, tout en brossant un portrait du paysage littéraire. Moins pour s'en moquer que réfléchir à ses modalités. Dit comme ça, ça paraît très sérieux. Mais chez Od éditions, apparemment, on aime aussi se marrer. Comme chez Do, l'ironie est un mantra. Il faut aussi prendre ces deux livres pour ce qu'ils sont : des plaisanteries, mais des plaisanteries cérébrales.
   Et si les ventes d'un livre ne se mesuraient qu'à l'orée de la machine commerciale et promotionnelle mise en œuvre, indépendamment de ses qualités ?



   Pour tout dire, ce projet littéraire m'a fait penser au buzz de l'ancienne équipe du magazine Chronic'art, aujourd'hui disparu. On est en 2008 lorsque sort le numéro #46. Critiques alléchantes, articles de fond, interview bien senties... Je file acheter les bouquins mais aucun n'est disponible. Ce sont pourtant des nouveautés. Le libraire tapote sur son ordinateur les titres, le nom des auteurs, l'éditeur, cherche pendant cinq, dix minutes. Je lui fourre le magazine sous le nez pour me justifier. Regardez, je ne suis pas fou, les livres existent bien ! Mais rien. Nada. Les titres ne sont même pas annoncés dans la base. Deux mois plus tard, la nouvelle tombe : ce numéro était un fake, de A à Z. Un fake pour créer le buzz et interroger notre rapport aux médias. Sorte d’œuvre d'art conceptuel ou de geste littéraire expérimental (gratuit ?). Il y a un peu de ça dans les deux livres qui nous occupent. Une critique du système éditorial et de ses mécanismes, les portraits de ses acteurs  — romancier, critique, éditeur — dont on devine la tendresse. L'idée aussi, très rebattue, que la littérature ne serait que réécriture. La lecture d'un roman ne serait que réinvention du livre. De possibles et multiples variations. Autant de livres que de traductions possibles. Autant de livres que de lecteurs possibles. Les livres raconteraient tous la même histoire, seul l'ordre et l'agencement des mots changeraient. Le livre (mais lequel ?) et leur mise en relation suscite donc le vertige par ses multiples mises en abîme, son jeu d'emboitement, sa construction labyrinthique, son art du dédoublement. Comme un puzzle de sens et de questions sans fin. Interrogeant aussi les vaines — et parfois ridicules — attentes du lecteur .




    Sans avoir dit grand-chose, c'est volontaire, je vais insister pour finir sur l'humour de ce projet, son côté espiègle et le plaisir tout cérébral qu'il m'a procuré. Contrairement à d'autres lecteurs j'imagine, j'ai commencé par le livre de Samouïl Ascott ((X) fois), avec la couverture bleue, traduit de l'anglais par Coline Lapierre (je vois déjà les sourires derrière l'écran). Mais pendant ma lecture, chose que je ne fais jamais et pour cause, j'ai ouvert le second livre, Une fois (et peut-être une autre) de Kostis Maloùtas, traduit du grec par Nicolas Pallier. Vous savez, ce deuxième livre dont parle le premier livre écrit à l'autre bout du monde mais (presque) identique, au mot près. Histoire de comparer, d'observer les glissements, les ruptures, les symétries fécondes, armé d'un petit crayon. Ce que j'en ai tiré ? Je le garde pour moi, histoire de vous laisser l'effet de surprise. Julien Delorme évoque à juste titre un "sense of wonder". Why not ?
  Ce n'est pas le(s) livre(s) que je conseillerais pour entrer dans le catalogue de cette très belle maison d'édition. Mais si vous aimez les plaisirs intellos et le goût pour la provoc', ce livre est pour vous. Quand la littérature se regarde dans un miroir, dans un miroir, dans un miroir, l'expérience donne le vertige. Mais la petite friandise littéraire, ludique et drôlement absurde, évite heureusement de se prendre trop au sérieux. On aime.

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